Entretien F/.— 2. En/rdlens TV et Vf
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(lirectoment à Terreur, parce que Dieu ne peut pas vouloir nou?; tromper. Voilà un petit écart pour vous faire entrevoir quelques vérités que je vous prouverai dans la suite, pour vous en donner de la curiosité et réveiller un peu votre attention. Je reviens : écoutez -moi.
Je pense à un nombre, à un cercle, à un cabinet, à vos chaises, en un mot à tels et tels êtres. Je pense aussi à Tétre ou à l'infihi, à l'être indéterminé. Toutes ces idées ont quelque réalité dans le temps que j'y pense. Vous «'en doutez pas, puisque le néant n'a point de propriétés, et qu'elles en ont; car elles éclairent l'esprit, o\i se font connaître à lui : quelques-unes même le frappent et se font sentir à lui, et cela en mille manières différentes. Du moins est-il certain que les propriétés des unes sont bien différentes de celles des autres. Si donc la réalité de nos idées est véritable, et à plus forte raison si elle est nécessaire, éternelle, immuable, îl est clair que nous voilà tous deux enlevés dans un autre monde que celui où habite notre corps : nous voilà dans un monde tout rempli de beautés intelligibles.
Supposons, Ariste, que Dieu anéantisse tous les êtres qu'il a créés, excepté vous et moi, votre corps et le mien. ( Je vous parle comme à un homme qui croit et qui sait déjà beaucoup de choses, et je suis certain qu'en. cela je ne me trompe pas. Je vous ennuierais si je vous parlais avec une exactitude trop scrupuleuse, et comme à un homme qui ne sait encore rien du tout. ) Supposons de plus que Dieu imprime dans notre cerveau toutes les mêmes traces, ou plutôt qu'il produise dans notre esprit toutes les mêmes idées que nous devons y avoir aujourd'hui. Cela supposé, Ariste, dans quel monde passerions-nous la journée ? Ne serait-ce pas dans un monde intelligible? Or^ prenez-y garde , c'est dans ce monde-là que nous sommes et que nous vivons, quoique lé corps que nous animons vive dans un autre et se promène dans un autre. C'est ce mondelà que nous contemplons , que nous admirons, que nous sentons. Mais le monde que nous regardons , ou que nous considérons on tournant la tête de tous côtés, n'est que de la matière invisible par elle-même, et qui n'a rien de toutes ces beautés que nous admirons et que nous sentons en le regardant ; car, je vous prie , faites bien réflexion sur ceci : le néant n'a point de propriétés. Donc, si le monde était détruit, il n'aurait nulle beauté. Or, dans la supposition que le monde fût anéanti , et que Dieu néanmoins produisit dans notre cerveau les mêmes traces, ou plutôt dans notre esprit les mêmes idées qui s'y produisent à la présence des objets, nous verrions les mêmes beaut's. Donc les beaiifos c;ue nous voyons ne
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sont point des beanlés matérielles, mais des beautés intelligibles, rendues sensibles en conséquence des lois de Tunion de l'âme et du corps, puisque l'anéantissement supposé de la matière n'emporte point avec lui l'anéantissement de ces beautés que nous voyous en les regardant. •
AnisTE. — Je crains, Théodore, que vous ne supposiez une fausseté. Car si Dieu avait détruit cette chambre, certainement elle ne serait plus visible, car le néant n'a point de propriétés.
VI. Théodore. — Vous ne me suivez pas, Arisle. Votre chambre est par elle-même absolument invisible. Si Dieu l'avait détruite, dites-vous, elle no serait plus visible, puisque le néant n'a pomt de propriétés. Cela serait vrai, si la visibilité de votre chambre était une propriété qui lui appartînt. Si elle étaft détruite, elle ne serait plus visible. Je le veux, car cela est vrai en un sens. Mais ce que je vois en regardant votre chambre, je veux dire en tournant mes yeux de tous côtes pour la considérer, sera toujours visible, quand même votre chambre serait détruite ; que dis-je ? quand même elle n aurait jamais été bâtie. Je vous soutiens qu'un Chinois qui n'est jamais entréici peut voir en son pays tout ce que je vois lorsque je regarde votre chambre ; supposé, ce qui n'est nulUîment impossible, qu'il ait le cerveau ébranlé de la même manière que je l'ai maintenant que je la considère. Ceux qui ont la fièvre chaude, ceux qui dorment , ne voient-ils pas des chimères de toutes façons qui ne furent jamais? Ce qu'ils voient est du moins dans le temps qu'ils le voient. Mais ce qu'ils croient voir n'est pas : ce à quoi ils rapportent ce qu'ils voient n'est rien de réel.
Je vous le répète , Ariste, à parler exactement, votre chambre n'est point visible. Ce n'est point proprement votre chambre que je vois lorsque je la regarde, puisque je pourrais bien voir tout ce que je vois maintenant, quand même Dieu l'aurait détruite. Les dimensions que je vois sont immuables, éternelles, Récessaires. Ces dimensions intelligibles qui me représentent tous ces espaces n'occupent aucun lieu. Les dimensions de votre chambre sont au contraire changeantes et corruptibles ; elles remplissent un certain espace. Mais en vous disant trop de vérités, je crains maintenant de multiplier vos difficultés ; car vous me paraissez assez embarrassé a distinguer les idées, qui seules sont visibles par elles-mêmes , des objets qu'elles représentent, qui sont invisibles à l'esprit, parce qu'ils ne peuvent agir sur lui, ni se représenter à lui.
Ariste. — 11 est vrai que je suis un peu interdit. C'est que j'ai de la peine à vous suivre dans ce pays des idées, auxquelles vous attribuez une réalité véritable. Je ne trouve point de prise dans tout
ce qui n'a point de corps. Et cette réalité de vos idées que je ne puis m'empêcher de croire véritables, par les raisons que vous venez de me dire , me paraît n'avoir guère de solidité ; car, je vous prie, que deviennent nos idées dès que nous n'y pensons plus? Pour moi, il me semble qu'elles rentrent dans le néant. Et si cela est, voilà votre monde intelligible détruit. Si, en fermant les yeux, j'anéantis la chambre intelligible que je vois maintenant , certes la réalité de cette chambre est bien mince, c'est bien peu de chose. S'il suffit que j'ouvre les yeux pour créer un monde intelligible, assurément ce monde-là ne vaut pas celui dans lequel nos corps habitent.
VII. TnÉODonE. — Gela est vrai, Ariste. Si vous donnez l'être à vos idées, s'il ne dépend que d'un clin d'œil pour les anéantir, c'est bien peu de chose ; mais si elles sont éternelles , immuables . nécessaires, divines en un mot, j'entends la réalité intelligible dont elles sont formées, assurément elles seront plus considérables que cette matière inefficace et par elle-même absolument invisible. Quoi, Ariste! pourriez-vous croire qu'en voulant penser à un cercle, par exemple, vous donniez l'être à la substance, pour ainsi dire, dont votre idée est formée, et que dès que vous cessez de vouloir y penser vous l'anéantissez ? Prenez garde. Si c'est vous qui donnez l'èlre à vos idées, c'est en voulant y penser. Or, je vous prie, comment pouvez-vous vouloir peuser à un cercle, si vous n'en avez déjà quelque idée, et de quoi la former et l'achever? Peut-on rien vouloir sans le connaître? Pouvez-vous faire quelque chose de rien? Certainement vous ne poyvez pas vouloir penser à un cercle, si vous n'en avez déjà l'idée, ou du moins l'idée de l'étendue, dont vous puissiez considérer certaines parties sans penser aux autres. Vous ne pouvez vouloir le voir de près, le voir distinctement, si vous ne le voyez déjà confusément et comme de loin. Votre attention vous en approche, elle vous le rend présent, elle le forme même; je le veux. Mais il est clair qu'elle ne le produit pas de rien. Votre distraction vous en éloigne, mais elle ne l'anéantit pas tout à fait. Car si elle l'anéantissait, comment pourriez-vous former le désir de le produire, et sur quel modèle le feriez-vous tout de nouveau si semblable à lui-même ? N'est-il pas clair que cela serait impossible?
Ariste. — Pas trop clair encore pour moi, Théodore. Vous me convainquez, mais vous ne me persuadez pas. Cette terre est réelle. Je le sens bien. Quand je frappe du pied, elle me résiste. Voilà qui est solide, cela. Mais que mes idées aient quelque réalité indépendamment de ma pensée, qu'elles soient dans le temps même que je n'y pense point, c'est ce que je ne puis me persuader.
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VIII. Théodore. — C'est que vous ne sauriez rentrer en vousmême pour interroger la raison, et que, fatigué du travail de Tat-^ tention, vous écoutez votre imagination et vos sens, qui vous parlent sans que vous ayez la peine de les consulter. Vous n'avez pas fait assez de réflexions sur les preuves que je vous ai données que leur témoignage est trompeur. 11 n'y a pas long-temps qu'il.y avait un homme, fort sage d'ailleurs, qui croyait toujours avoir de l'eau jusqu'au milieu du corps, et qui appréhendait sans cesse qu'elle ne s'augmentât el ne le noyât. Il la sentait, comme vous votre terre. Il la trouvait froide, et il $e promenait toujours fort lentement, parce que l'eau, disait-il, l'empêchait d'aller plus vite. Quand on lui parlait néanmoins, et qu'il écoutait, on le détrompait. Mais il retombait aussitôt dans son erreur. Quand un homme se croit trans* formé en coq, ea lièvre, en loup ou en bœuf, comme Nabuchodo-r nosor, il sent en lui, au lieu de ses jambes, les pieds d'un coq; au lieu de ses bras, les jarrets d'un bœuf, et au lieu de ses cheveux, une crête ou des cornes. Comment ne voyez-vous pas que la résistance que vous sentez en pressant du pied votre plancher, n'est qu'un sentiment qui frappe l'âme , et qu'absolument parlant nous pouvons avoir tous nos sentiments indépendamment des objets? Est-ce qu'en dormant vous n'avez jamais senti sur la poitrine un corps fort pesant qui vous empêchait de respirer, ou que vous n'avez jamais cru être frappé et même blessé, ou frapper vousmême les autreâ, vous promener, danser^ sauter sur une terre solide?
Vous croyez que ce plancher existe, parce que vous sentez qu'il vous résiste. Quoi donc I est-ce que l'air n'a pas autant de réalité que votre plancher, à cause qu'il a moins de solidité? Est-ce que la glace a plus de réalité que l'eau, à cause qu'elle a plus de dureté? Mais, de plus, vous vous trompez; nul ne peut résistera un esprit. .Ce plancher résiste à votre pied : je le veux. Mais c'est tout autre chose que votre plancher ou que votre corps qui résiste à votre esprit, ou qjii lui donne le sentiment que vous avez de résistance ou de solidité.
Néanmoins je vous accorde encore que votre plancher vous résiste. Mais pensez-vous que vos idées ne vous résistent point? Trouvez-moi donc dans un cercle deux diamètres inégaux, ou dans une ellipse trois égaux. Trouvez-moi la racine carrée de 8, et la cubique de d. Faites qu'il soit juste de faire à autrui ce qu'on ne veut pas qu'on nous fasse à nous-mêmes; ou, pour prendre un exemple qui revienne au vôtre, faites que deux pieds d'étendue intelligible n'en fassent plus qu'un. Certainement la nature de cette
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étendue ne peut le souffrir. Elle résiste à votre esprit. Ne doutez donc point de sa réalité. Votre plancher est impénétrable à votre pied : c'est ce que vous apprenneirt vos sens d'une manière confuse et trompeuse. L'étendue intellis^ible est aussi impénétrable à sa façon : c'est ce qu'elle vous fait voir clairement par son évidence et par sa propre lumière.
Écoutez-moi, Ariste. Vous avez lidée de l'espace ou de l'étendue, d'un espace, dis-je, qui n'a point de bornes. Cette idée est nécessaire, éternelle, immuable, commune à tous lesesprils, au.v hommes, aux anges, à Dieu môme. Celte idée, prenez-y garde, est ineffiiçable de votre esprit, comme celle de l'être ou de l'infini, de l'être indéterminé. Elle lui est toujours présente. Vous ne pouvez vous en séparer, ou la perdre entièrement de vue. Or, c'est c!e cette vaste idée que se forme en nous non-seulement l'idée du cercle, et de toutes les figures purement intelligibles, mais aussi celle de toutes les figures sensibles que nous voyons en regardant le monde créé : tout cela selon les diverses ^ipplications des parties intelligibles de cette étendue idéale, immatérielle, intelligible à notre esprit ; tantôt en conséquence de notre attention , et alors nous connaissons ces figures ; et tantôt en conséquence des traces et des ébranlemenis de notre cerveau, et alors nous les imaginons ou nous les sentons. Je ne dois pas maintenant vous expliquer tout ceci plus exactement. Considérez seulement qu'il faut bien que cette idée d'une étendue infinie ait beaucoup de réalité, puisque vous ne pouvez la comprendre, et que quelque mouvement que vous donniez à votre esprit, vous ne pouvez la parcourir. Considérez qu'il n'est pas possible qu'elle n'en soit qu'une modification, puisque l'infini ne peut être actuellement la modification de quelque chose de fini. Dites-vous à vous-même : Mon esprit ne peut comprendre celte vaste idée. Il ne peut la mesurer. C'est donc qu'elle le passe infiniment. Et si elle le passe, il est clair qu'elle n'en est point iD modification; car les modifications des êtres ne peuvent pas s'étendre au delà de ces. mêmes êtres, puisque les modifications des êtres ne sont que ces mêmes êtres de telle et telle façon. Mon esprit ne peut mesurer cette idée : c'est donc qu'il est fini, et qu'elle est infime. Car le fini, quelque grand qu'il* soit, appliqué ou répété tant qu'on voudra, ne peut jamais égaler l'infini.
AnisTE. — Que vous êtes subtil et prompt! Doucement, s'il vous plaît. Je vous nie que l'esprit aperçoive l'infini. L* esprit, je le veux, aperçoit de l'étendue dont il ne voit pas le bout; mais il ne voit pas une étendue infinie; un esprit fini ne peut rieuvoir d'infini.
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IX. Théodore. — Non, Ariste, Tesprit ne voit pas une étendue infinie, en ce sens que sa pensée ou sa perfection égale une étendue infinie. Si cela était, il la comprendrait, et il serait infirâ luimôme; car il faut une pensée infinie pour mesurer une idée infinie, pour se joindre actuellement à tout ce que comprend l'infini. Mais Tesprit voit actuellement que son objet immédiat est infini : il voit actuellement que l'étendue intelligible est infinie. Et ce n'est pas, comme vous le pensez, parce qu'il n'en voit pas le bout; car si cela était, il pourrait espérer de le trouver, ou du moins il pourrait douter si elle en a, ou si elle n'en apoinl ; mais c'est parce qu'il voit clairement.qu'elle n'en a point.
Supposons qu'un homme tombé des nues marche sur la terre toujours en droite ligne, je veux dire sur un des grands cercles dont les géographes la divisent; et que rien ne l'empêche de voyager : pourrait-il décider, après quelques journées de chemin, que la terre serait infinie, à cause qu'il n'en trouverait ^oint le bout? S'il était sage et retenu dans ses jugements, il la croirait fort grande, mais il ne la jugerait pas infinie. Et à force de marcher, se retrouvant au même lieu dont il serait parti, il reconnaîtrait" qu'effectivement il en aurait faille tour. Mais lorsque l'esprit pense à l'étendue in*telligible, lorsqu'il veut mesurer l'idée de l'espace, il voit clairement qu'elle est infinie. 11 ne peut douter que celle idée ne soit inépuisable. Qu'il en prenne de quoi se représenter le lieu de cent mille mondes, et à chaque instant encore cent mille fois davantage, jamais celte idée ne cessera de lui fournir tout ce qu'il faudra. L' esprit le voit, et n'en peut douter. Mais ce n'est pointr parla qu'il découvre qu'elle est infinie". C'est au contraire parce qu'il la voit actuellement infinie, qu'il sait bien qu'il ne l'épuisera jamais.
Les géomètres sont les plus exacts de ceux qui se mêlent de raisonner. Or, tous conviennent qu'il n'y a point de fraction qui, multipliée par elle-même, donne huit pour produit, quoiqu'on augmentant les termes de la fraction on puisse approcher à l'infini c'e ce nombre. Tous conviennent que l'hyperbole et ses asymptotes, et plusieurs autres semblables figues continuées à l'infini, s'approcheront toujours sans jamais se joindre. Pensez-vous qu'ils découvrent ces vérités en tâtonnant, et qu'ils jugent de ce qu'ils ne voient point par quelque peu de chose qu'ils auraient découvert? Non, Ariste. C'est ainsi que jugent l'imagination et les sens, ou ceux qui suivent leur témoignage. Mais les vrais philosophes ne jugent précisément que de ce qu'ils voient. Et cependant ils ne craignent point d'assurer, sans jamais l'avoir éprouvé, que nulle partie delà diagonale d'un carré, fùt-elle un million de fois plus petite que le 1. 2
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plus pelit grain de poussière, ne peut mesurer exactement et sans reste cette diagonale d'un carré et quelqu'un de ses exilés. Tant ii est vrai que l'esprit voit l'infini aussi bien dans le petit que dans le grand : non par la division ou la multiplication réitérées de ses idées finies, qui ne pourraient jamais atteindre à l'infini, mais par l'infinité même qu'il découvre dans ses idées et qui leur appartient, lesquelles lui apprennent tout d'un coup, d'une part qu'il n'y a point d'unité, et de l'autre point de bornes dans l'étendue intelligible.
Ariste. — Je me rends, Théodore. Les idées ont plus de réalité que je ne pensais, et leur réalité est immuable, nécessaire, éternelle, commune à toutes les intelligences, et nullement des modifications de leur être propre, qui, étant fini, ne peut recevoir actuellement des modifications infinies. La perception que j'ai de l'étendue intelligible m'appartient à moi : c'est une modification de mon esprit. C'est moi qui aperçois cette étendue. Mais cette étendue que j'aperçois n'est point une modification de mon esprit; car je sens bien que ce n'est point moi-même que je vois lorsque je pense à des espaces infinis , à un cercle , à un carré , à un cube, lorsque je regarde cette chambre, lorsque je tourne les yeux vers le ciel. La perception de l'étendue est de moi. Mais cette étendue, et toutes les figures que j'y découvre , je voudrais bien savoir com-^ ment, ne sont point à moi. C'est donc une modific>ation de mon esprit. Mais l'étendue que je vois subsiste sans moi ; car vous la pouvez contempler sans que j'y pense, vous et tous les autres hommes.
X. Théodore. — Vous pourriez sans crainte ajouter :ti Dieu même; car toutes nos idées claires sont en Dieu, quant à leur réalité intelligible. Ce n'est qu'en lui que nous les voyons; ce n'est que dans la raison universelle, qui éclaire par elle toutes les intelligences. Si nqs idées sont éternelles, immuables, nécessaires, vous voyez bien qu'elles ne peuvent se trouver que dans une nature immuable. Oui, Ariste, Dieu voit en lui-même l'étendue intelligible, l'archétype de la matière dont le monde est formé et où habitent nos corps; et encore un coup, ce n'est qu'en lui que nous la voyons, car nos esprits n'habitent que dans la raison universelle, dans cette substance intelligible qui renferme les idées de toutes les vérités que nous découvrons *, soit en conséquence des lois générales de l'union de notre esprit avec cette même raison, soit en conséquence des lois générales de l'union de notre âme avec notre corps, dont la cause occasionnelle ou naturelle n'est que les traces qui s'im-
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priment dans le cerveau par l'action des objets ou par le cours des esprits animaux.
L'ordre ne permet pas présentement que je vous explique tout ceci en particulier. Mais pour satisfaire en partie le désir que vous avez de savoir comment l'esprit peut découvrir toutes sortes de figures, et voir ce monde sensible dans retendue intelligible, prenez garde que vous apercevez un cercle, par exemple, en trois manières. Vous le concevez, vous l'imaginez, vous le sentez ou le voyez. Lorsque vous le concevez, c'est que l'étendue intelligible s'applique à votre esprit avec des bornes indéterminées quant à leur grandeur^ mais également distantes d'un point déterminé, et toutes dans un mèma plan; et alors vous concevez un cercle en général. Lorsque vous l'imaginez, c'est qu'une partie déterminée de cette étendue, dont les bornes sont également distantes d'un point, touche légèrement votre esprit. Et lorsque vous le sentez ou le voyez, c'est qu'une partie déterminée de cette étendue touche sensiblement votre âme, et la modifie par le sentiment de quelque couleur; car l'étendue intelligible ne devient visible et ne repi'ésente tel corps .en particulier que par la couleur, puisque ce n'est que par la diversité des couleurs que nous jugeons de la différence des objets que nous voyons, toutes les parties intelligibles de l'étendue intelligible sont en qualité d'idées de même nature, aussi bien que toutes les parties de l'étendue locale ou matérielle en qualité de substance. Mais les sentiments de couleur étant essentiellement différents, nous jugeons par eux de la variété des corps. Si je distingue votre main de votre habit, et l'un et l'autre de l'air qui les environne, c'est que j'en ai des sentiments de couleur ou de lumière fort différents. Cela est évident; car si j'avais de tout ce qui est dans voire chambre le mètpe sentiment de couleur, je n'y verrais par le sens de la vue nulle diversilé d'objets. Ainsi vous jugez bien que l'étendue intelligible, diversement appliquée à notre esprit, peut nous donner toutes les idées que nous avons des figures mathématiques, comme aussi de tous les objets que nous admirons dans l'univers, et enfin de tout ce que notre imagination nous représente *; car, de même que Ton peut par l'action du ciseau former d'un bloc de marbre toutes sortes de figures, Dieu peut nous représenter tous les êtres matériels par les diverses applications de l'étendue intelligible à notre esprit. Or, comment cela se fait et pourquoi Dieu le fait ainsi, c^st ce que nous pourrons examiner dans la suite.
l» Voy. la Recherche de la Vêrilé, liv. lU, seconde partie , et Y Éclaircissement ■ur cette matière. Voy. aussi ma Réponse au livre des Vraies et des Fausses idées de M. Arnauld, et ma Premiiye tellre touchant sa défense.
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r,fla suffît, Aritite, pour un premier entretien. Tachez de vous accoutumer aux idées métaphysiques et de vous élever au-dessus de vos sens. Vous voilà, si je ne me trompe, transporté dans un monde intelligible. Contemplez-en les beautés. Repassez dans votre esprit tout ce que je viens de vous dire. Nourrissez-vous de la substance de la vérité, et préparez-vous à entrer plus avant dans ce pays inconnu, où vous ne faites encore qu'aborder. Je tâcherai demain de vous conduire jusqu'au trône de la Majesté souveraine à qui appartient de toute éternité cette terre heureuse et immobile où habitent nos esprits.
Ariste. — Je suis encore tout surpris et tout chancelant. Mon corps appesantit mon esprit^ et j'ai peine à me tenir ferme dan(^ les vérités que vous m'avez découvertes; et cependant vous prétendez m'élever encore plus haut. La tète me tournera , Théodore ; et si je me sens demain comme je me trouve aujourd'hui, je n'aurai pa^ l'assurance de vous suivre.
Théodore. — Méditez, Ariste, ce que je viens de vous dire, et demain je vous promets que vous serez prêt à tout. La méditation vous atîermira l'esprit, et vous donnera de l'ardeur et des ailes pour passer les créatures et vous élever jusqu'à la présence du Créateur. Adieu, mon cher. Ayez bon courage.
Ariste. — Adieu, Théodore, je vas faire ce que vous venez de m'ordonner.