‹ Œuvres de MalebrancheChapitre 23 sur 145 · Exoffr, 3, M · texte numérisé non relu

Exoffr, 3, M

qiio fort confusémeni, et comme de loin, ce que c'est que Dieu. Vous ne le voye^ point tel qu'il est, parce que, quoique vous voyiez l'infini , ou l'être sans restriction, vous ne le voyez que d'une manière fort imparfaite. Vous ne le voyez point comme un être simple. Vous voyez la multiplicité des créatures dans l'inlinité dô l'être incréé, mais vous n'y voyez pas distinctement son unité. C'est que vous ne lé voyez pas tant selon sa réalité absolue que selon ce qu'il est par rapport aux créatures possibles, dont il peut augmenter le nombre à l'infini, sans qu'elles égalent jamais la réalité qui les représente. C'est que vous le voyez comme raison universelle qui éclaire les intelligences selon la mesure de lumière qui leur est nécessaire maintenant pour se conduire et pour découvrir ses perfections en tant que parlicipables par des êtres limités. Mais vous ne découvrez pas cette propriété qui est essentielle à l'infini, d'être en même temps un et toutes choses, composé, pour ainsi dire, d'une infinité de perfections diflérentes, et tellement simple qu'en lui chaque perfection renferme toutes les autres sans aucune distinc-' tion réelle ' .

Dieu ne communique pas sa substance aux créatures, il ne leur communique que ses perfections; non telles qu'elles sont dans sa substance, mais telles que sa substance les représente, et que la limitation des créatures le peut porter. L'étendue intelligible, par exemple, représente les corps; c'est leur archétype ou leur idée. Mais quoique cette étendue n'occupe aucun lieu, les corps sont étendus localement; et ils ne peuvent être que localement étendus, à cause de la limitation essentielle aux créatures, et que toute substance finie ne peut avoir cette propriété incompréhensible à l'esprit humain, d'être en même temps un et toutes choses, parfaitement simple, et posséder toutes sortes de perfections.

Ainsi l'étendue intelligible représente des espaces infinis, mais elle n'en remplit aucun : et quoiqu'elle remplisse, pour ainsi dire, tous les esprits, et se découvre à eux, il ne s'ensuit nullement que notre esprit soit spacieux. Il faudrait qu'il le fût infiniment pour voir des espaces infinis, s'il les voyait par une union locale à des espaces localement étendus *.

La substance divine est partout sans extension locale. Elle n'a point de bornes. Elle n'est point renfermée dçins l'univers. Mais ce n'est point cette substance, en tant que répandue partout, que nous voyons lorsque nous pensons à des espaces; car si cela était, notre esprit étant fini, nous ne pourrions jamais penser à des espaces

1. Yoy. la Première Lettre louchant la défense de M, Arnàuld, remarq. 3".

2. Voy. la même Lettre, seconde remarque, n, II et les suivants.

SI enthetikns

infinis*. Mais retendue intelligible que nous voyons dans la substance divine qui la renferme n*est que celte môme substance en tant que repré^entaMve des êtres matériels et participable par eux. Voilà tout ce que je puis vous dire. Mais remarquez bien que Têtre sans restriction, ou l'infini en toutes manières que nous apercevons, n'est point seulement la substance divine en tant que représentative de tous les êtres possibles; car quoique nous n'ayons point des idées particulières de tous ces êtres, nous sommes assurés qu'ils ne peuvent égaler la réalité intelligible de l'infini; C'est donc en un sens la substance même de Dieu que nous voyons» Mais nous ne la voyons en cette vie que d*uhe manière si confuse et si éloignée, que nous voyons plutôt qu'elle est la source et l'exemplaire de tous les êtres que sa propre nature ou ses perfections en elles-mêmes.

ÂRisTE. — N'y a-t-il point quelque contradiction dans ce que vous me dites ? Si rien de fini ne peut avoir assez de réalité poufr représenter l'infini, ce qui me paraît évident, n'est-ce pas une nécessité qu'on voie la substance de Dieu en elle-même ?

VII. Théodore. — Je ne vous nie pas qu'on ne voie la substance de Dieu en elle-même. On la voit en elle-même en ce sens» que Ton ne la voit point par quelque chose de fini qui la représente. Mais on ne la voit point en elle-même, en ce sens , qu'on atteigne à sa simplicité et que l'on y découvre ses perfections.

Puisque vous demeurez d'accord que rien dcjjmi ne peut représenter la réalité infinie, il est clair que si vous^voyez l'infini, vous ne le voyez qu'en lui-même. Or, il est certain que vous le voyez; car autrement, quand vous me demandez s'il y a un Dieu, ou un être infini, vous me feriez une demande ridicule par une proposition dont vous n'entendriez pas les termes. C'est comme si vous me demandiez s'il y a un Bîictri^ , c'est-à-dire une telle chose, sans savoir quoi.

Assurément tous les hommes ont l'idée de Dieu, ou pensent à l'infini, lorsqu'ils detnandent s'il y en a un. Mais ils croient pouvoir y penser sans qu'il y en ait, parce qu'ils ne font pas réflexion que riendeiini ne peut le représenter. Comme ils peuvent penser à- bien des choses qui ne sont point, à cause que les créatures peuvent être vues sans qu'elles soient,, car on ne les voit point en ellesmêmes, mais dans les idées qui les représenlenl, ils s'imaginent qu'il en est de même de l'infini, et qu'on peut y penser sans qu'il

1. y oy Ab. Première Lettre touchant la défense de M. Arnauld et ci-dessous Entretien VIII.

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