SEPTIÈME ENTRETIEN
De l'inefficace des causeft naturelles, ott de Timpttisaance des crésitures. Que noos ne sommes unis immédiatement et directement qu'à Dieu seul.
Après bien des compliments de part et d'autre entre Ariste et Théotime, Ariste ayant remarqué que Théodore n'était pas tout à fait content de ce que cela ne finissait point, et voulant céder au nouveau venu la gloire de ce petit combat d'esprit, il se tut, et Théodore , prenant la parole , crut devoir dire à Théotime en faveur d'Ariste :
Théodore. En vérité, Théotime, je ne pensais pas que vous fussiez si galant homme. Vous avez obligé Ariste à se rendre, lui qui ne se rendit jamais à personne. Voilà une victoire qui vous
ferait bien de l'honneur si vous l'aviez remportée chez Philandre. Mais apparemment elle vous aurait coûté plus cher ; car, ne vous y trompez pas, c'est qu'Ariste veut faire chez lui les honneurs. 11 vous le cède ici par complaisance et par une espèce de devoir.
Thëotimb. — Je n'en doute pas, Théodore. Je vois fort bien qu'il veut m'épargner.
Ariste. — Ah! cessez l'un et l'autre de me pousser, ou du moins, Théodore, laissez-moi la liberté de me défendre.
Théodore. — Non, Ariste. Ne voilà que trop de discours inutiles. Nous nous taisons, Théotime et moi. Parlons de quelque chose de meilleur. Dites-nous, je vous prie, ce qui vous est venu dans l'esprit sur le sujet que je vous proposai dans notre dernier entretien. Quelles sont les choses avec qui nous avons quelque liaison? Quelles sont les causes de ces liaisons, et quels en sont les effets? Car nous aimons mieux vous entendre philosopher que de nous voir accablés d'une profusion de douceurs et d'honnêtetés.
Ariste. — Vous supposez , je crois , Théodore , que j'ai veillé toute la nuit pour régaler Théotime de quelque discours étudié.
Théodqre. — Laissez tout cela, Ariste, et parlons naturellement.
I. Ariste. — il me semble , Théodore , qu'il n'y a rien à quoi je sois plus étroitement uni qu'à mon propre corps ; car on ne peut le toucher sans m'ébranler moi-même. Dès qu'on le blesse, je sens qu'on m'offense et qu'on me trouble. Rien n'est plus petit que la trompe de ces cousins importuns qui nous, insultent le soir à la promenade; et cependant, pour peu qu'ils enfoncent sur ma peau la pointe imperceptible de leur trompe venimeuse, je me sens percé dans l'âme. Le seul bruit qu'ils font à mes oreilles me donne l'alarme : marque certaine que je suis uni à mon corps plus étroitement qu'à toute autre chose. Oui, Théodore, cela est si vrai, que ce n'est même que par notre corps que nous sommes unis à tous ces objets qui nous environnent. Si le soleil n'ébranlait point mes yeux, il serait invisible à mon égard; et si malheureusement pour moi je devenais sourd, je ne trouverais plus tant de douceur dans le commerce que j'ai avec mes amis. C'est même par mon corps que je tiens à ma religion ; car c'est par mes oreilles et par mes yeux que la foi m'est entrée dans l'esprit et dans le cœur. Enfin c'est par mon corps que je tiens à tout. Je suis donc uni à mon corps plus étroitement qu'à toute autre chose.
Théodore. — Avez-vous médité long-temps, mon cher Ariste , pour faire cette grande découverte ?
Théotime, — Tout cela se peut fort bien dire, Théodore.
Théodore. — Oui , Théotime , par des gens qui ne consultent
SLR LA MÉTAPHYSIQUE. W
que leurs sens. Pour qui prenez-vous Ariste , d'approuver dans sa bouche ce qu'il n'y a point de paysan qui ne puisse dire? Je ne reconnais plus Ariste dans cette réponse.
Ariste. — Je vois bien que j'ai fort mal débuté.
Théodore. — Fort mal assurément. Je ne m'attendais pas à ce début; car je ne croyais pas qu'aujourd'hui vous eussiez oublié ce que vous saviez hier. Mais les préjugés reviennent, toujours à la charge et nous chassent de nos conquêtes, si par notre vigilance et de bons retranchements nous ne savons nous y maintenir. Oh bien ! je vous soutiens que nous ne sommes nullement unis à notre corps , bien loin de l'être à lui plus étroitement qu'à toute autre chose. J'outre un peu mes expressions, afin qu'elles vous frappent vivement et que vous n'oubliiez plus ce que je vous dis. Non , Ariste, à parler exactement et en rigueur , votre esprit n'est et ne peut être uni à votre corps ; car il ne peut être uni qu'à ce qui peut agir en lui. Or, pensez-vous que votre corps puisse agir dans votre esprit? pensez-vous que ce soit par lui que vous êtes raisonnable, heureux ou malheureux, et le reste? Est-ce votre corps qui vous unit à Dieu, à la raison qui nous éclaire; ou si c'est Dieu qui vous unit à votre corps, et par votre corps à tout ce qui vous environne?
Ariste. — Assurément, Théodore, c'est Dieu qui a uni mon esprit à mon corps. Mais ne pourrait-on pas dire...
Théodore. — Quoi? Que c'est votre esprit qui agit maintenant sur votre corps, et votre corps sur votre esprit? Je vous entends. Dieu a fait cette union de l'esprit et du corps. Mais ensuite voilà votre corps , et par lui tous les objets, capables d'agir dans votre esprit. Cette union faite , voilà aussi votre esprit capable d'agir dans votre corps, et par lui sur ceux qui vous environnent. N'esta ce pas là ce qu'on pourrait peut-être dire ?
Ariste. — Il y a là quelque chose que je n'entends pas trop bien. Comment tout cela sa fait-il? Je vous parle comme ayant oublié la meilleure partie de ce que vous m'avez dit , faute d'y avoir pensé.
Théodore. — Je m*en doute bien. Vous voulez que je vous prouve plus exactement et plus en détail les principes sur lesquels, je vous ai parlé jusqu'ici. Il faut tâcher de vous satisfaire. Mais je vous prie de vous rendre attentif et de me répondre , et vous , Théotime, de nous observer tous deux.
II. Pensez-vous, Ariste, que la matière, que vous ne jugez peutêtre pas capable do se remuer d'elle-même, ni de se donner aucune modalité, puisse jamais modifier un esprit, le rendre heureux
OU malheureux, lui représenter des idées, lui donner divers sen-^ timents? Pensez-y et répondez-moi.
Ariste. — Cela ne me paraît pas possible.
Théodore. — Encore un coup , pensez-y. Consultez l'idée de l'étendue ; et jugez par cette idée, qui représente les corps, ou rien ne les représente , s'ils peuvent avoir d'autre propriété que la faculté passive de recevoir diverses figures et divers mouvements. N'est-il pas évident , de la derftière évidence , que toutes les propriétés de l'étendue ne peuvent consister que dans des rapports de distance ?
Ariste. — Cela est clair, et j'en suis déjà demeuré d'accord.
Théodore. — Donc il n'est pas possible que les corps agissent sur les esprits.
Ariste. — Non par eux-mêmes , par leur propre force , vous dira-t-on. Mais pourquoi ne le pourront-ils point par une puissance qui résulte de leur union avec les esprits ?
Théodore. — Que dites- vous , par une puissance qui résulte de leur union ? Je n'entends rien dans ces termes généraux. Souvenezvous, Ariste, du prin'cipe des idées claires. Si vous le quittez, vous voilà dans les ténèbres. Au premier pas vous tomberez dans le précipice. Je conçois bien que les corps , en conséquence de certaines lois naturelles , peuvent agir sur notre esprit , en ce sens que leurs modalités déterminent l'efilcace des volontés divines ou des lois générales de l'union de l'âme et du corps ; ce que je vous expliquerai bientôt. Mais que les corps puissent recevoir en euxmêmes une certaine puissance ^ par l'efficace de laquelle ils puifr^ sent agir dans l'esprit, c'est ce que je ne comprends pas; car que serait-ce que cette puissance? Serait-ce une substance ou une modalité? Si c'est une substance , les corps n'agiront point , mais cette substance dans les corps. Si cette puissance est une modalité, voilà donc une modalité dans les corps qui ne sera ni mouvement ni figure. L'étendue pourra avoir d'autres modalités que des rap* ports de distance. Mais à quoi est-ce que je m'arrête l C'est à vous , Ariste , à me donner quelque idée de cette puissance que vous concevez comme l'effet de l'union de Tâme et du corps.
AaisTB. — Nous ne savons pas , vous dira-t-on , ce que c'est que cette puissance. Mais que pouvez-vous conclure de l'aveu que nous faisons de notice ignorance?
Théodore. — Qu'il vaut mieux se taire que de ne savoir ce qu'on dit.
Ariste. — D'accord. Mais on ne dit que ce qu'on sait lorsqu'on
avance que les corpa agissent sur les esprits; car rien n'est plus certain. L'expérience ne permet pas qu'on en doute.
Théodore. — J'en doute fort, néanmoins, ou plutôt je n'en crois rien. L'expérience m'apprend que je sens de la douleur , par exemple , lorsqu'une épine me pique. Cela est certain. Mais de^ meurons^n là , car l'expérience ne nous apprend nullement que l'épine agisse sur notre esprit , ni qu'elle ait aucune puissance^ N'en croyons rien ,^je vous le conseille.
IIL Ariste. — Je ne crois pas , Théodore , qu'une épine puisse agir sur mon esprit. Mais on vous dira peut-être qu'elle peut agir sur mon corps , et par mon corps sur mon esprit en conséquence de leur union ; car j'avoue que de la matière ne peut agir immédiatement sur un esprit. Prenez garde à ce mot, immédiatement,
Théodore. — Mais votre corps, n'est-ce pas de la matière?
ÂRisTE. — Oui, sans doute.
Théodore. — Votre corps ne peut donc pas agir immédiatement sur votre esprit. Ainsi , quoique votre doigt fût percé de quelque épine , quoique votre cerveau fût ébranlé par son action , ni l'un ni l'autre ne pourrait agir dans votre âme , et lui faire sentir la douleur; car ni l'un ni l'autre ne peut agir immédiatement sur l'esprit , puisque votre cerveau et votre doigt ne sont que de la matière.
Ariste. — Ce n'est point non plus mon âme qui produit en elle ce sentiment de douleur qui l'aiBige; car elle en souffre malgré elle. Je sens bien que la douleur me vient de quelque cause étran* gère. Ainsi votre raisonnement prouve trop. Je vois bien que vous m'allez dire que c'est Dieu qui cause en moi ma douleur , et j'en demeure d'accord ; mais il ne la cause qu'en conséquence des lois générales de l'union de l'âme et du corps.
Théodore. — Que voulez-vous dire, Ariste? Tout cela est vrai« Expliquez plus distinctement votre pensée.
Ariste. — Je crois , Théodore , que Dieu a uni mon esprit à mon corps , et que par cette union mon esprit et mon corps agis* sent mutuellement Tun sur l'autre , en conséquence des lois naturelles que Dieu suit toujours fort exactement. Voilà tout ce que j'ai à vous dire.
Théodore. — Vous ne vous expliquez pas , Ariste. C'est une assez bonne marque que vous ne vous entendez pas. Union , lois générales : quelle espèce de réalité entendez«vous par ces termes?
Théotime. — Apparemment Ariste croit jque ces termes sont clairs et sans équivoque, parce que l'usage les a rendus fort communs; car quand on dit souvent une chose obscure ou fausse, sans
ravoir même examinée , on a peine à croire qu'elle ne soit pas véritable. Ce mot union est un des plus équivoques quil y ait. Mais il est si commun et si agréable , qu'il passe partout sans que personne l'arrête , sans que personne examine s'il réveille dans l'esprit quelque idée distincte; car tout ce qui est familier n'excite point cette attention , sans laquelle il est impossible de rien comprendre ; et tout ce qui touche agréablement l'imagination paraît fort clair à l'esprit , qui ne se déûe de rieif lorsqu'on le paie comptant.
Ariste. — Quoi ! Théotime , seriez-vous tout à fait du sentiment de Théodore? Est-ce que l'on peut douter que l'âme et le corps ne soient unis de la manière du monde la plus étroite? Je croirais volontiers que vous vous entendez tous deux pour me renverser l'esprit et vous divertir à mes dépens, si je n'étais persuadé que vous êtes de trop honnêtes gens pour avoir un dessein si peu charitable.
Théotime. — Vous êtes, Ariste, un peu trop prévenu. Théodore soutient le parti de la vérité; et s'il outre un peu les choses, c'est afin de nous redresser. Il voit que le poids de nos préjugés nous entraine; et la violence qu'il nous fait n'est que pour nous retenir. Écoutons-le , je vous prie.
IV. Théodore. — Vous le voulez , Ariste , que votre âme soit unie à votre corps plus étroitement qu'à toute autre chose. Eh bien, j'y consens pour quelque temps ; mais c'est à la charge que vous m'accorderez aussi pour un jour ou deux de ne point rendre raison de certains effets par un principe que ni vous ni moi ne connaissons point. Cela n'est-il pas bien raisonnable?
Ariste. — Que trop raisonnable. Mais que voulez-vous dire?
Théodore. — Le voici. Il y a entre votre esprit et votre corps l'union du monde la plus étroite. Eh! le moyen d'en douter? Mais vous ne sauriez dire ce que c'est précisément que cette union. Ne la prenons donc point pour principe de l'explication des effets dont nous recherchons la cause.
Ariste. — Mais si ces effets en dépendent nécessairement?
Théodore. — S'ils en dépendent , nous serons bien obligés d'y revenir. Mais ne le supposons pas. Si je vous demandais , Ariste , d'où vient qu'en tirant seulement le bras de cette chaise-, tout le reste suit, croiriez-vous m'avoir suffisamment expliqué cet effet en me répondant que cela vient de ce que le bras de ce fauteuil est uni avec les autres parties qui le composent? Assurément Théotime '''ait pas content d'une telle réponse. Il.est permis aux enfants endre de pareilles , mais non aux philosophes , si ce n'est
lorsqu'ils ne prétendent pas philosopher. Pour contenter l'e^gprit de Théotime sur cette question , il faudrait remonter jusqu'à la cause j)hy8ique de cette union des parties qui composent les corps durs , et lui démontrer que la dureté des corps ne peut venir que de la compression d'une matière invisible qui les environne *. Ce mot union n'explique donc rien. Il a besoin lui-même d'explication. Ainsi ^ Arisle, à vous permis de prendre pour des raisons des mots vagues et généraux. Mais ne prétendez pas nous payer de cette monnaie; car quoique bien des gens la reçoivent et s'en contentent, nous sommes un peu difficiles, dans l'appréhension que nous avons qu'on ne nous trompe.
Aristë. — Comment voulez-vous que je fasse? Je vous paie d'une monnaie que j'ai reçue bonnement. Je n'en ai point de meilleure. Et puisqu'elle a cours dans le monde, vous pourriez vous en contenter. Mais voyons un peu comment vous payez vous-même les gens. Prouvez-moi par de bonnes raisons que le corps et l'esprit agissent mutuellement l'un sur l'autre , sans avoir recours à leur union.
Théodore. — Ne supposez point, Ariste, qu'ils agissent mutuellement l'un sur l'autre, mais seulement que leurs modalités sont réciproques. Ne supposez précisément que ce que l'expérience vous apprend, et tâchez de vous rendre attentif à ce que je vais vous dire. Pensez-vous qu'un corps puisse agir sur un autre, et le remuer?
Ariste. — Qui le peut nier ?
V. Théodore. -^Théotime et moi, et peut-être bientôt Ariste; car il y a contradiction, je dis contradiction, que les corps puissent agir sur les corps. Je vous prouve ce paradoxe, qui paraît si contraire à l'expérience, si opposé à la tradition des philosophes, si incroyable aux savants et aux ignorants. Répondez-moi : un corps peut-il de lui-même se remuer? Consultez , je vous prie , l'idée que vous avez du corps; car souvenez-vous toujours qu'il faut juger des choses par les idées qui les représentent, et nullement par les sentiments que nous en avons *.
Àriste.— Non, je ne vois pas que les corps puissent se mouvoir par eux-mêmes. Mais je ne vois pas bien non plus qu'ils ne le puissent pas. J'en doute.
Théodore. — Vous faites bien de douter et de demeurer tout court quand vous ne voyez pas clair. Mais tâchez de voir clair et de dissiper votre doute. Courage, avançons.
1. Reeh. de la Vérité, liv. II, ch. dernier. — 2. Entretiens TIJj /T, V.
10S BNTHETIENd
Abiste. — J'appréhende de faire une fausse démarche faute de lumière. Éclairez-moi un peu.
Théodore. --«Consultez aveo attention les Idées claires, mon, cher Ariste. Ce sont elles qui répandent dans les esprits attentifs la lumière qui vous manque. Contemplez l'archétype des corps, Tétendue intelligible. C'est elle qui les représente, puisque c'est sur elle qu'ils ont tous été formés. Cette idée est toute lumineuse : consultez-la donc. Ne voyez-vous pas clairement que les corps peuvent être remués, mais qu'ils ne peuvent d'eux-mêmes se remuer? Vous hésitez. Hé bien, supposons donc que cette chaise puisse d'elle-même se remuer : de quel côté ira-t-elle, selon quel degré de vitesse^ quand 8*avisera-t-elle de se remuer? Donnez-lui donc encore de l'intelligence et une volonté capable de se déterminer. Faites, en un mot, un homme de votre fauteuil. Autrement ce pou<r voir de se remuer lui sera assez inutile.
Ariste. *-*- Un homme de mon fauteuil, quelle étrange pensée !
THéoTiMB. •*- Que trop commune et trop véritable, comme ïen^ tend Théodore ; car tous ceux qui jugent des choses par eux^mémes^ ou par les sentiments qu'ils en ont, et uon point par les idées qui les représentent, font de tous les objets quelque chose qui leur ressemble à eux-mêmes, Ils font agir Dieu comme un homme. Ils attribuent aux bêtes ce qu'ils sentent en eux. Ils donnent au feu et aux autres éléments des inclinations dont ils n'ont point d'autre idée que le sentiment qu'ils en ont. Ainsi ils humanisent toutes choses. Mais ne vous arrêtez point à cela. Suivez Théodore, et répondez-lui.
Ariste. — Je crois bien que cette chaise ne peut se remuer d'elle-même. Mais que sais-je s'il n'y a point quelque autre corps à qui Dieu ait donné la puissance de se remuer? Souvenez-vous, Théodore, que vous avez à prouver qu'il y a contradiction que les corps agissent les uns sur les autres.
VI. Théodore. Eh bien, Ariste, je vous le prouve. Il y a contradiction qu'un corps ne soit ni en reposai en mouvement; car Dieu même, quoique tout-puissant, ne peut créer quelque corps qui ne soit nulle part, ou qui n'ait avec les autres certains rapports de distance. Tout corps est en repos quand il a le même rapport de distance avec les autres ; et il est en mouvement quand ce rapport change sans cesse. Or, il est évident que tout corps change ou ne change pas de rapport de distance. Il n'y a point de milieu ; car ces deux propositions : change, ou ne change pas, sont contradictoires. Donc il y a contradiction qu'un corps ne soit ni en repos , ni en mouvement.
SUR LA MÉTAPHYSIQUE. tOS
Ariste. *- Cela n'avait pas besoin de preuve.
Théodore. — Or c'est la volonté de Dieu qui donne l'existence aux corps et à toutes les créatures , dont certainement l'existence n'est point nécessaire. Cette même volonté qui les a créés subsistant toujours, ils sont toujours ; et cette volonté venant à cesser, je vous parle de Dieu selon notre manière de concevoir, c'est une nécessité que les corps cessent d'être. C'est donc cette même volonté qui met les corps en repos ou en mouvement, puisque c'est elle qui leur donne l'être et qu ils ne peuvent exister qu'ils ne soient en re^ pos ou en mouvement. Car, prenez-y garde, Dieu ne peut faire l'invr possible ou ce qui renferme une contradiction manifeste; il ne peut vouloir ce qui ne se peut concevoir. Il ne peut vouloir que cette chaise soit, qu'il ne veuille en même temps qu'elle soit là ou là, et que sa volonté ne l'y mette, puisque vous ne sauriez conoevoir que cette chaise soit, qu'elle ne soit quelque part, là ou aiU leurs.
Aristb. -^- Il me semble pourtant que je puis penser à un corps sans le concevoir ni en repos ni en mouvement.
Théodore. — Ce n'est pas là ce que je vous dis. Vous pouvez penser à un corps en général, et faire comme il vous plait des abstractions. J'en conviens. C'est cela qui vous trompe souvent. Mais, encore un coup, je vous dis que vous ne sauriez concevoir qu'un tel corps existe qu'il ne soit en même temps quelque part, et que le rapport qu'il a avec les autres change ou ne change pas , et par conséquent qu'il ne soit en repos ou en mouvement. Donc il y a contradiction que Dieu fasse un corps, qu'il ne le fasse en repos ou en mouvement.
Aristë. — Eh bien , Théodore , je vous l'avoue : quand Dieu crée un corps, il faut d'abord qu'il le mette en repos ou en mou-^ vement. Mais l'instant de la création passé, oe n'est plus cela : les corps s'arrangent au hasard, ou selon la loi du plus fort.
YII. Théodore. -^^ L'instant de la création passé! Mais si cet instant ne passe points vous voilà poussé à bout; il faudra vous rendre. Prenez donc garde ! Dieu veut qu'il y ait un tel monde. Sa volonté est toute-^puissante : voilà donc ce monde fait. Que Dieu ne veuille plus qu'il y ait de monde : le voilà donc anéanti ; car assurément le monde dépend des volontés du Créateur. Si le monde subsiste, c'est donc que Dieu continue de vouloir que le monde soit. La conservation des créatures n'est donc de la part de Dieu que leur création continuée, Je dis de la part de Dieu qui agit : car de la part des créatures, il y parait de la différence; puisqu'elles passent du néan( à l'être par la création, et que par la conservatioD
iOft ENTRETIENS
elles continuent d'être. Mais dans le fond la création ne passe point ; puiaqu'en Dieu la conservation et la création ne sont qu'une même volonté, et qui par conséquent est nécessairement suivie des mêmes effets.
Ariste. — Je comprends vos raisons , Théodore , mais je n'en suis pas convaincu ; car cette proposition : Que Dieu ne veuille plus qu'il y ait de monde, le voilà anéanti, me parait fausse. Il me semble qu'il ne suffît pas, pour anéantir le monde, que Dieu ne veuille plus qu'il soit; il faut qu'il veuille positivement qu'il ne soit plus. Il ne faut point de volonté pour ne rien faire. Ainsi , maintenant que le monde est fait, que Dieu le laisse là, il sera. toujours.
VIII. Théodore. — ^Vous n'y pensez pas, Ariste. Vous rendez les créatures indépendantes. Vous jugez de Dieu et de ses ouvrages par les ouvrages des hommes, qui supposent la nature et ne la font pas. Votre maison subsiste, quoique votre architecte soit mort. C'est que les fondements en sont solides, et qu'elle n'a nulle liaison avec la vie de celui qui l'a bâtie. Elle n'en dépend nullement; mais le fond de notre être dépend essentiellement du Créateur. Et quoique l'arrangement de quelques pierres dépende en un sens dé la volonté des hommes, en conséquence de l'action des causes naturelles, leur ouvrage n'en dépend point. Mais l'univers étant tiré du néant, il dépend si fort de la cause universelle , qu'il y retomberait nécessairement si Dieu cessait de le conserver ; car Dieu ne veut et même il ne peut faire une créature indépendante de ses volontés.
Ariste. — J'avoue, Théodore, qu'il y a entre les créatures et le Créateur un rapport, une liaison, une dépendance essentielle. Mais ne pourrait-on point dire que, pour conserver aux êtres créés leur dépendance, il suffît que Dieu puisse les anéantir quand il lui plaira ?
Théodore. — Non, sans doute, mon cher Ariste. Quelle plus grande marque d'indépendance que de subsister par soi-même et sans appui? A parler exactement, votre maison ne dépend point de vous. Pourquoi cela? C'est qu'elle subsiste sans vous. Vous pouvez y mettre le feu quand il vous plaira, mais vous ne la soutenez pas. Voilà pourquoi il n'y a point entre elle et vous de dépendance essentielle. Ainsi, que Dieu puisse détruire les créatures quand il lui plaira; si elles peuvent subsister sans l'influence continuelle du Créateur, elles n'en sont point essentiellement dépendantes.
Pour vous convaincre entièrement de ce que je vous dis, concevez pour un moment que Dieu ne soit point : l'univers, selon vous, ne laissera pas de subsister; car une cause qui n'influe point n'est pas plus nécessaire à la production d'un effet qu'une cause qui
n*est point. Cela est évident. Or, selon cette supposition , vous no pouvez pas concevoir que le monde soit essentiellement dépendant du Créateur, puisque le Créateur est conçu comme n'étant plus. Cette supposition est impossible, il est vrai. Mais l'esprit peut joindre ou séparer les choses comme il lui plaît, pour en découvrir les rapports. Donc si les corps sont essentiellement dépendants du Créateur, ils ont besoin pour subsister d'être soutenus par son influence continuelle , par l'efficace de la même volonté qui lés a créés. Si Dieu cesse seuleinent de vouloir qu'ils soient, il s'ensuivra nécessairement et précisément de cela seul, qu'ils ne seront plus ; car s'ils continuaient d'être , quoique Dieu ne continuât plus de vouloir qu'ils fussent , ils seraient indépendants et même , prenez garde à ceci, tellement indépendants, que Dieu ne pourrait plus les détruire. C'est ce que je vais vous prouver.
IX. Un Dieu infiniment sage ne peut rien vouloir qui ne soit digne, pour ainsi dire, d'être voulu; il ne peut rien aimer qui ne soit aimable. Or, le néant n'a rien d'aimable. Donc il ne peut être le terme des volontés divines. Assurément le néant n'a point assez de réalité, lui qui n'en a point du tout, pour avoir quelque rapport avec l'action d'un Dieu, avec une action d'un prix infini. Donc Dieu ne peut vouloir positivement l'anéantissement de l'univers. Il n'y a que les créatures qui, faute de puissance, ou par erreur, puissent prendre le néant pour le terme de leurs volontés. C'est que tel objet peut faire obstacle à l'accomplissement de leurs désirs, ou qu'elles se l'imaginent ainsi. Mais quand vous y aurez pensé, vous le verrez bien, rien n'est plus évident, qu'un Dieu infiniment sage et tout-puissant ne peut , sans se démentir, déployer sa puissance pour ne rien faire : que dis-je, pour ne rien faire! pour détruire son propre ouvrage ; non pour y corriger des désordres qu'il n'y a pas mis, mais pour anéantir les natures qu'il a faites. Ainsi, Arisle, supposé que pour anéantir le monde il ne suffise pas que Dieu cesse de vouloir qu'il soit, supposé qu'il faille encore que Dieu veuille positivement qu'il ne soit plus, je tiens le monde nécessaire et indépendant, puisque Dieu ne peut le détruire sans renoncer à ses attributs, et qu'il y a contradiction qu'il y puisse renoncer.
Ne diminuez donc point la dépendance des créatures, de peur de tomber dans cette impiété de la ruiner entièrement. Dieu peut les anéantir quand il lui plaira , comme vous dites. Mais c'est qu'il peut cesser de vouloir ce qu'il lui a été libre de vouloir. Comme il se suffit pleinement à lui-même, il n'aime invinciblement que sa propre. substance. La volonté de créer le monde, quoiqu'éternelle et immuable aussi bien que les opérations immanentes, ne renferme
IM ENTRETIENg
rien de nécessaire. Comme Dieu a pu former le décret de créer le monde dans le tempe, il a pu et il peut toujours cesser de vouloir que le monde soit : non que l'acte de son décret puisse être ou n'être pas; mais parce que cet acte immuable et éternel est parfaitement libre, et qu'il n'enferme la durée éternelle des êtres créés que par supposition. Dieu de toute éternité a voulu, il continuera éternellement de vouloir, ou, pour parler plus juste. Dieu veut sans cesse, mais sans variété, sans succession, sans nécessité, tout ce qu'il fera dans la suite des temps. L'acte de son décret éternel , quoique simple et immuable , n'est nécessaire que parce qu'il est. Il ne peut n'être pas que parce qu'il est; mais il n'est que parce que Dieu le veut bien. Car, de même qu'un bomme, dans le temps même qu'il remue le bras, est libre pour ne le point remuer, quoique dans la supposition qu'il se remue il y ait contradiction qu'il ne se remue pas; ainsi , comme Dieu veut toujours^ et sans succession, ce qu'il veut : quoique ses décrets soient immuables , ils ne laissent pas d'être parfaitement libres ; parce qu'ils ne sont nécessaires que par la force de la supposition , prenez-y garde , que parce que Dieu est immuable dans ses desseins. Mais je crains de m'écarter : revenons à notre sujet. Èles-vous bien convaincu maintenant que les créatures sont essentiellement dépendantes du Créateur, si fort dépendantes qu'elles ne peuvent subsister sans son influence , qu'elles ne peuvent continuer d'être que Dieu ne continue de vouloir qu'elles soient?
Aristb. — J'aî fait tout ce que j'ai pu pour combattre vos raisons. Mais je me rends. Je n'ai rien à vous répliquer. La dépendance des créatures est tout autre que je ne pensais.
X. Théodore. — Reprenons donc ce que nous venons de dire , et tirons-en des conséquences. Mais prenez garde que je n'en tire qui ne soient pas clairement renfermées dans le principe.
La créalfon ne passé point, la conservation des créatures n'étant de la part, de Dieu qu'une création continuée , qu'une même volonté qui subsiste , et qui opère sans cesse. Or, Dieu ne peut concevoir, ni par conséquent vouloir qu'un corps ne soit nulle part , ou qu'il n'ait avec les autres certains rapports de distance. Dieu ne peut donc vouloir que ce fauteuil existe, et par cette volonté le créer ou le conserver qu'il ne le place là ou là , ou ailleurs. Donc il y a contradiction qu'un corps en puisse remuer un autre. Je dis plus : il y a contradiction que vous puissiez remuer votre fauteuil. Ce n'est pas assez , il y a contradiction que tous les anges et les démons joints ensemble puissent ébranler un fétu. La démonstration en est claire ; car nulle puissance , quelque grande qu'on l'i-
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magine^ ne peut surmonter ni même égaler celle de Dieu. Or, il y a contradiction que Dieu veuille que ce fauteuil soit, qu'il ne veuille qu'il soit quelque part, et que par l'efficace de sa volonté il ne l'y mette , il ne l'y conserve , il ne l'y crée. Donc nulle puissance ne peut le transporter où Dieu ne le transporte pas, ni le fixer ou l'arrêter où Dieu ne l'arrête pas , si ce n'est que Dieu accommode Tefficace de son action à l'action inefficace de ses créatures. C'est ce qu'il Ikut vous expliquer pour accorder la raison avec l'expérience, et pour vous donner l'intelligence du plus grand , du plus fécond et du plus nécessaire de tous les principes , qui est , que Dieu ne communique sa puissance aux créatures et ne les unit entre elles que parce qu'il établit leurs modalités causes occasionnelles des effets qu'il produit lui-même; causes occasionnelles, dis-je, qui déterminent l'efficace de ses volontés, en conséquence des lois générales qu'il s'est prescrites, pour faire porter à sa conduite le caractère de ses attributs, et répandre dans son ouvrage l'uniformité d'action nécessaire pour en lier ensemble toutes les parties qui le composent, et pour le tirer de la confusion et de l'irrégularité d'une espèce de chaos où les esprits ne pourraient jamais rien comprendre. Je vous dis ceci, mon cher Ariste, pour vous donner de Tardeur et réveiller votre attention ; car comme ce que je viens de vous dire du mouvement et du repos de la matière pourrait bien vous paraître peu de chose , vous croiriez peut-être que des principes si petits et si simples ne pourraient pas vous conduire à ces grandes et importantes vérités que vous avez déjà entrevues, et sur lesquelles est appuyé presque tout ce que je vous ai dit jusqu'ici.
AaigTfi. — Ne craignez point , Théodore , que je vous perde de vue. Je vous suis , ce me semble, d'assez près, et vous me charmez de manière qu'il me semble qu'on me transporte. Courage donc ! Je saurai bien vous arrêter si vous passez trop légèrement pardessus quelques endrpits trop difficiles et trop périlleux pour moi.
XI. THéoDORE. — Supposons donc, Ariste, que Dieu veuille qu'il y ait sur ce plancher un tel corps » une boule , par exemple : aussitôt la voilà faite. Rien n'est plus mobile qu'une sphère sur un plan ; mais toutes les puissances imaginables ne pourront l'ébranler, si Dieu ne s'en mêle ; car, encore un coup , tant que Dieu voudra créer ou conserver celle boule au point A , ou à tel autre qu'il vous plaiha , et c'est une nécessité qu'il la mette quelque part , nulle force ne pourra Ten faire sortir. Ne l'oubliez pas, c'est là le principe.
Aaistfi. — Je le liens, ce principe. FI n'y a que le Créateur qui
puisse être le moteur ; que celui qui donne l'être aux corps , qui puisse les placer dans les endroits qu'ils occupent.
Théodore. — Fort bien. La force mouvante d'un corps n'est donc que l'efficace de la volonté de Dieu , qui le conserve successivement en différents lieux. Cela supposé, concevons que cette boule soit mue , et que dans la ligne de son mouvement elle en rencontre une autre en repos : l'expérience nous apprend que cette autre ser^ remuée immanquablement, et selon certaines proportions toujours exactement observées. Or, ce n'est point la première qui meut la seconde. Cela est clair par le principe ; car un corps n'en peut mouvoir un autre sans lui communiquer de sa force mouvante. Or, la force mouvante d'un corps mu n'est que la volonté du Créateur qui le conserve successivement en différents lieux. Ce n'est point une qualité qui appartienne à ce corps. Rien ne lui appartient que ses modalités ; et les modalités sont inséparables des substances. Donc les corps ne peuvent se mouvoir les uns les autres , et leur rencontre ou leur choc est seulement une cause occasionnelle de la distribution de leur mouvement. Car étant impénétrables, c'est une espèce de nécessité que Dieu, que je suppose agir toujours avec la même efficace ou la même quantité de force mouvante, partage , pour ainsi dire , cette force proportionnellement à la grandeur de chacun des corps qui se rencontrent , lesquels dans l'instant du choc peuvent être regardés comme n'en étant plus qu'un, afin qu'ils aillent ensuite de compagnie vers le même endroit , supposé néanmoins que leurs mouvements ne soient point contraires et qu'ils soient dans la même ligne : car, s'ils étaient directement contraires, je croirais qu'il s'en devrait faire une permutation réciproque ; et que s'ils ne l'étaient qu'en partie , la permutation y serait proportionnée. Que le rejaiUissement des corps et l'augmentation de leur mouvement, effet connu par l'expérience, ne vous trompent point. Tout cela ne vient que de leur ressort , qui dépend de tant de causes^ que de nous y arrêter maintenant^ ce serait abandonner le chemin que nous devons suivre. Dieu meut toujours ou tend à mouvoir les corps en ligne droite, parce que celte ligne est la plus simple ou la plus courte. Il ne change à la rencontre des corps la direction de leur mouvement que le moins qu'il est possible , et je crois qu'il ne change jamais la quantité de la force mouvante qui anime la matière. C'est sur ces principes que sont appuyées les lois générales des communications des mouvements selon desquelles Dieu agit sans cesse. Il n'est pas temps que je vous le prouve; car il suflBt présentement que vous sachiez que les corps ne peuvent se mouvoir eux-mêmes, ni ceux qu'ils rencontrent, ce
que la raison vient de nous découvrir; et qu'il y a certaines lois selon lesquelles Dieu les meut immanquablement, ce que nous apprenons de l'expérience.
AtiiSTE. — Cela me paraît incontestable. Mais qu'en pensezvous, Théotime? Vous ne contredites jamais Théodore.
XII. Théotime. — Il y a long-temps que je suis convaincu de ces ^'érités. Mais puisque vous voulez que je combatte le sentiment de Théodore , je vous prie de me résoudre une petite difficulté. La voici. Je conçois bien qu'un corps ne peut de lui-même se mouvoir; mais supposé qu'il soit mu , je prétends qu'il en peut mouvoir un autre comme cause entre laquelle et son effet il y a une liaison nécessaire. Car supposons que Dieu n'ait point encore établi de lois de communications des mouvements, certainement il n'y aura point encore de causes occasionnelles. Cela élant, que le corps A soit mU; et qu'en suivant la ligne de son mouvement il enlile le corps 6, que, je suppose concave, et comme le moule du corps A, qu'arrivera-t-il? Choisissez.
Ariste. — Ce qui arrivera? Rien ; car où il n'y a point de cause il ne peut y avoir d'effet.
Théotime. — Comnient, rien? Il faut bien qu'il arrive quelque chose de nouveau ; car le corps B sera mu ensuite du choc ou il ne le sera pas.
Ariste. — Il ne le sera pas.
Théotime. — Jusqu'ici. cela va bien. Mais. Ariste, que deviendra le corps A à la rencontre de B? Ou il rejaillira , ou il ne rejaillira pas. S'il rejaillit, voilà un effet nouveau, dont B sera la cause. S'il ne rejaillit pas, ce sera bien pis; car voilà une force détruite, ou du moins sans action. Donc le choc des corps n'est point une cause occasionnelle, mais très-réelle et très-vériliible , puisqu'il y a une liaison nécessaire entre le choc et tel effet que vous voudrez. Ainsi
Ariste. — Attendez un peu , Théotime. Que me prouvez-vous là ? Que les corps étant impénétrables , c'est une nécessité que dans l'instant du choc Dieu se détermine à faire choix sur ce que vous venez de me proposer. Voilà tout : je n'y prenais pas garde. Vous ne prouvez nullement qu'un corps mu puisse , par quelque chose qui lui appartienne, mouvoir celui qu'il rencontre. Si Dieu n'a point encore établi de lois de communications des mouvements, la nature des corps , leur impénétrabilité l'obligera à en faire de telles qu'il jugera à propos, et ikse déterminera à celles qui sont les plus simples, si elles suffisent à l'exéculion des ouvrages qu'il veut former de la matière. Mais il est clair que l'impénétrabilité n'a
ilO ENTBETIENS
point d'eHicdce propre^ et qu'elle ne fait que donner à Dieu , qui traite les choses selon leur nature, une occasion de diversifier son action , sans rien changer dans sa conduite.
Je veux bien néanmoins qli'un corps mu soit la cause véritable du mouvement de ceux qu'il rencontre, car il ne faut point disputer sur un mot. Mais qu'est-ce qu'un corps mu? C'est un corps transporté par unô action divine. Cette action qui le transporte peut aussi transporter celui qu'il renconâre, si elle y est appliquée. Qui en doute? Mais cette action , cette force mouvante n'appartient nullement aux corps. C'est l'efficace de la volonté de celui qui les crée ou qui les conserve successivement en dififêrents lieux. La matière est mobile essentiellement. Elle a de sa nature une capacité passive de mouvement. Mais elle n'a de capacité active , elle n'est mue actuellement que par l'action continuelle du Créateur. Ainsi un corps n'en peut ébranler un autre par une efficace qui appartienne à sa nature. Si les corps avaient en eux la force de se mouvoir , les plus forts renverseraient ceux qu'ils rencontrent, comme cause efficiente. Mais n'étant mus que par un autre, leur rencontre n'est qu'une cause occasionnelle, qui oblige, à cause de leur impénétrabilité , le moteur ou le Créateur à partager son action. Et parce que Dieu doit agir d'une manière simple et uniforme, il a dû se faire des lois générales, et les plus simples qui puissent être , afin que , dans la nécessité de changement il changeât le moins qu'il était possible , el que par une même conduite il produisit une infinité d'effets' différents. Voilà , Théotime , comme je comprends les choses.
Théotime. — Vous les comprenez fort bien.
XIII. Théodore. — Parfaitement bien. Nous voilà tous d'accord sur le principe. Suivons-le un peu. Donc, Ariste, vous ne pouvez de vous-même remuer le bras, changer de place, de situation, de posture, faire aux autres hommes ni bien ni mal, mettre dans l'univers le moindre changement. Vous voilà dans le monde sans aucune puissance, immobile comme un roc, stupide, pour ainsi dire, comme une souche. Que votre âme soit unie à votre corps si étroitement qu'il vous plaira, que par lui il tienne à tous ceux qui vous environnent, quel avantage tirerez-vous de cette union imaginaire? Comment ferez-vous pour remuer seulement le bout du doigt, pour prononcer seulement un monosyllabe? Hélas 1 si Dieu ne vient au secours, vous ne ferez que de vains efforts, vous ne formerez que des désirs impuissants ; car, un peu de réflexion, savez-vous bien ce qu'il faut faire pour prononcer le nom de votre meilleur ami , pour courber ou redresser celui de vos doigts dont vous faite» le
plus d'usage? Mais supposons que vous sachiez ce que tout le inonde ne sait pas , ce dont quelques savants même ne conviennent pas , savoir, qu'on ne peut remuer le bras que par le moyen des esprits animaux, qui, coulant par les nerfs dans les muscles, les raccourcissent et tirent à eux les os auxquels ils sont attachés. Supposons que vous sachiez l'anatomie et le jeu de votre machine aussi exactement qu'un horloger son propre ouvrage. Mais du moins souvenez-vous du principe, qu'il n'y a que le Créateur des corps qui puisse en être le moteur. Ce principe suffit pour lier, que dis-je, pour lier ! pour anéantir toutes vos facultés prétendues ; car enfin les esprits animaux sont des corps, quelque petits qu'ils puissent être : ce n'est que le plus subtil du sang et des humeurs. Dieu seul peut donc les remuer, ces petits corps. Lui seul peut et sait les faire couler du cerveau dans les nerfs, des nerfs dans les muscles, d'un muscle dans son antagoniste : toutes choses nécessaires au mouvement de nos membres. Donc nonobstant l'union de l'âme et du corps, telle qu'il vous plaira de l'imaginer, vous voilà mort et sans mouvement ; si ce n'est que Dieu veuille bien accorder ses volontés avec les vôtres ; ses volontés toujours efficaces avec vos désirs toujours impuissants. Voilà, mon cher Ariste, le dénouement du mystère. C'est que toutes les créatures ne sont unies qu'à Dieu d'une union immédiate. Elles ne dépendent essentiellement et directement que de lui. Comme elles sont toutes également impuissantes, elles ne dépendent point mutuellement les unes des autres. On peut dire qu'elles sont unies entre elles et qu'elles dépendent môme les unes des autres. Je l'avoue, pourvu qu'on ne l'entende pas selon les idées vulgaires ; pourvu qu'on demeure d'accord que ce n'est qu'en conséquence des volontés immuables et toujours efficaces du Créateur, qu'en conséquence des lois générales que Dieu a établies, et par lesquelles il règle le cours ordinaire de sa providence. Dieu a voulu que mon bras fût remué dans l'instant que je le voudrais »ioi-méme. (Je suppose les conditions nécessaires.) Sa volonté est efficace, elle est immuable. Voilà d'où je tire ma puissance et mes facultés. Il a voulu que j'eusse certains sentiments, certaines émotions, quand il y aurait dans mon cerveau certaines traces, certains ébranlements d'esprits. Il a voulu, en un mot, et il veut sans cesse, que les modalités de l'esprit et du corps ftissent réciproques. Voilà l'union et la dépendance naturelle des deux parties dont nous sommes composés. Ce n'est que la réciprocation mutuelle de nos modalités appuyée sur le fondement inébranlable des décrets divins; décrets qui par leur efficace me communiquent la puissance. que j'ai sur mon corps et par lui sur quelques autres ; décrets qui
par leur immutabilité m'unissept à mon corps, et par lui à mes amis, à mes biens, à tout ce qui m'environne. Je ne tiens rien de ma nature, rien de la nature imaginaire des philosophes ; tout de Dieu, et de ses décrets. Dieu a lié ensemble tous ses ouvrages, non qu'il ait produit en eux des entités liantes. Il les a subordonnés les uns aux autres sans les revêtir de qualités efficaces. Vaines prétentions de l'orgueil humain, productions chimériques de l'ignorance des philosophes ! C'est que frappés sensiblement à la présence des corps, touchés intérieurement par le sentiment de leurs propres efforts, ils n'ont point recx)nnu Topéralion invisible du Créateur, l'uniformité de sa conduite, la fécondité de ses lois, l'efficace toujours actuelle de ses volontés, la sagesse infinie de sa providence ordinaire. Ne dites donc plus, je vous prie, mon cher Ariste, que votre âme est unie à votre corps plus étroitement qu'à toute autre chose ; puisqu'elle n'est unie immédiatement qu'à Dieu seul, puisque les décrets divins sont les liens indissolubles de toutes. les parties de l'univers et l'enchaînement merveilleux de la subordination de toutes les causes.
XIV. Ariste. — Ah! Théodore, que vos principes sont clairs, qu'ils sont solides, qu'ils sont chrétiens 1 Mais qu'ils sont aimables et touchants! J'en suis tout pénétré. Quoi l c'est donc Dieu lui-même qui est présentement au milieu de nous, non comme simple spectateur et observateur de nos actions bonnes ou mauvaises, mais comme le principe de notre société, le lien de notre amitié, l'àme, pour ainsi dire, du commerce et des entreliens que nous avons ensemble. Je ne puis vous parler que par l'efficace de sa puissance, ni vous loucher et vous ébranler que par le mouvement qu'il me communique. Je ne sais pas même quelles doivent être les dispositions des organes qui servent à la voix pour prononcer ce qup je vous dis sans hésiter. Le jeu de ces organes me passe. La variété des paroles, des tons, des mesures, en rend le détail comme infini. Dieu le sait, ce détail ; lui seul en règle les mouvements dans l'in* stant même de mes désirs. Oui, c'est lui qui repousse l'air qu'il m'a fait respirer lui-même. C'est lui qui par mes organes en produit les vibrations ou les secousses. C'est lui qui le répand au dehors et qui en forme ces [>aroles par lesquelles je pénètre jusque dans votre esprit, et je verse dans votre cœur ce que le mien ne peut contenir. En effet, ce n'est pas moi qui respire : je respjre malgré moi. Ce n'est pas moi qui vous parle : je veux seulement vous parler. Mais qu'il dépende de moi de respirer, que je sache exactement ce qu'il faut faire pour m'cxpliquer, que je forme des paroles et que je les pousse au dehors, comment iraient-elles jus-
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qu'à vous, comment frapperaient-elles vos oreilles, comment ébranleraient-elles votre cerveau, comment toucheraient-elles votre cœur sans l'efficace de cette puissance divine qui unit ensemble toutes .les parties de l'univers? Oui, Théodore , tout cela est une suite nécessaire des lois de l'union de l'âme et du corps et des communications des mouvements. Tout cela dépend de ces deux principes dont je suis convaincu , qu'il n'y a que le Créateur des corps qui en puisse être le moteur^ et que Dieu ne nous communique sa puissance que par l'établissement de quelques lois générales, dont nous déterminons l'efficace par nos diverses modalités. Ah ! Théodore ! Ah ! Théotime ! Dieu seul est le lien de notre société. Qu'il en soit la fm, puisqu'il en est principe. N'abusons point de sa puissance. Malheur à ceux qui la font servir à des passions criminelles I Rien n'est plus sacré que la puissance, rien n'est plus divin. C'est une e.^pèce de sacrilège que d'en faire des usages profanes. Je le comprends aujourd'hui, c'est faire servir à l'iniquité le juste vengeur des crimes. De nous-mêmes nous ne pouvons rien faire, donc de nous-mêmes nous ne devons rien vouloir. Nous ne pouvons agir que par l'efficace de la puissance divine, donc nous ne devons rien vouloir que selon la loi divine. Rien n'est plus évident que ces vérités.
Théodore. — ^ Voilà d'excellentes conséquences.
XV. Théotime. — Ce sont de merveilleux principes pour la morale. Mais revenons à la métaphysique. Notre âme n'est point unie à notre corps selon les idées vulgaires. Elle m'est unie immédiatement et directement qu'à Dieu seul. Ce n'est (fue par l'efficace de son action que nous voilà tous trois en présence. Que dis-je, en présence ! que nous voilà tous trois unis de sentiments, pénétrés de la même vérité, animés, ce me semble, d'un même esprit, enflammés, pour ainsi dire, d'une même ardeur. Dieu nous uqit ensemble par le corps, en conséquence des lois de l'union de l'âme et du corps. Mais, Arisle, comment sommes-nous si fort unis par l'esprit? Théodore prononce quelques paroles à vos oreilles. Ce n'est que de l'air battu par les organes de la voix. Dieu transforme, pour ainsi dire, cet air en paroles, en divers sons. Il vous les fait entendre, ces divers sons, par les modalités dont il vous touche. Mais IjB sens de ces paroles, où le prenez-vous? Qui vous découvre et à moi les mêmes vérités que contemple Théodore? Si l'air qu'il pousse en parlant ne renferme point les sons qi]e vous entendez, a.^surément il ne contiendra pas les vérités que vous comprenez.
AmsTE. — Je vous entends, Théotime. C'est que nous sommes unis l'un et l'autre à la raison universelle qui éclaire toutes les intelligonces. Je suis plus savant c^ue vous ne pensez. Théodore m'a
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d'abord transporté où vous voulez me conduire. Il m'a persuadé qu'il n'y a rien de visible, rien qui puisse agir dans l'esprit et se découvrir à lui, que la substance non-seulement efficace, mais intelligible de la raison. Oui, rien de créé ne peut être l'objet immédiat de nos connaissances. Nous ne voyons rien dans ce monde matériel où nos corps habitent que parce que notre esprit par son attention se promène dans un autre, que parce qu'il contemple les beautés du monde archétype et intelligible que renferme la raison. Comme nos corps vivent sur la terre et se repaissent des fruits divers qu'elle produit, nos esprits se nourrissent des mêmes vérilés que renferme la substance intelligible et immuable du Verbe divin. Les paroles que Théodore prononce à mes oreilles m'avertissent donc, en conséquence des lois de l'union de l'âme et du corps, d'être attentif aux vérités qu'il découvre dans la souveraine raison. Cela me tourne l'esprit du même côté que lui. Je vois ce qu'il voit, parce que je regarde où il regarde. Et par les paroles que je rends aux siennes, quoique les unes et les autres soient vides de sens, je m'entretiens avec lui, et je jouis avec lui d'un bien qui nous est commun à tous ; car nous sommes tous essentiellement unis avec la raison, tellement unis que sans elle nous ne pouvons lier de société avec personne.
Théotime. — Votre réponse, Ariste, me surprend extrêmement. Comment donc , sachant tout ce que vous me dites-là , avez-vous pu répondre à Théodore que nous sommes unis à notre corps plus étroitement qu'à toî5le autre chose?
Ariste. — C'est qu'on ne dit que ce qui se présente à la mémoire, et que les vérités abstraites ne s'offrent pas à l'esprit si naturellement que ce qu'on a ouï dire toute sa vie. Quand j'aurai médité autant que Théotime, je ne parlerai plus par jeu de machine, mais je réglerai mes paroles sur les réponses de la vérité intérieure. Je comprends donc aujourd'hui, et je ne l'oublierai de ma vie, que nous ne sommes unis immédiatement et directement qu'à Dieu. C'est dans la lumière de sa sagesse qu'il nous fait voir la magnificence de ses ouvrages, le modèle sur lequel il les forme, l'art immuable qui en règle les ressorts et les mouvements ; et c'est par l'efficace de ses volontés qu'il nous unit "à notre corps, et par notre corps à tous ceux qui nous environnent.
XVI. Théodore. — Vous pourriez ajouter que c'est par l'amour qu'il se porte à lui-même qu'il nous communique cette ardeur invincible que nous avons pour le bien. Mais c'est de quoi nous parlerons une autre fois. Il suffit maintenant que vous soyez bien convaincu, mais bien, que l'esprit ne peut être uni immédiatement et
directement qu*à Dieu seul ; que nous ne pouvons avoir de commerce avec les créatures que par la puissance du Créateur, qui ne nous est communiquée qu'en conséquence de ses lois, et que nous ne pouvons lier de société entre nous et avec lui que par la raison qui lui est consubstantielle. Cela une fois supposé, vous voyez bien qu'il nous est de la dernière conséquence de tâcher d'acquérir quelque connaissance des attributs de cet être souverain , puisque nous en dépendons si fort ; car enfin il agit en nous nécessairement selon ce qu'il est. Sa manière d'agir doit porter le caractère * de ses attributs. Non-seulement nos devoirs doivent se rapporter à ses perfections, mais notre conduite doit encore être réglée sur la sienne, afin que nous prenions de justes mesures pour l'exécution de nos desseins, et que nous trouvions une combinaison de causes qui les favorisent. La foi et l'expérience nous apprennent pour cela bien des vérités par la voie abrégée de l'autorité et par des preuves de sentiment fort agréables et fort commodes. Mais tout cela ne nous en donne pas maintenant l'intelligence; ce doit être le fruit et la récompense de notre travail et de notre application. Au reste, étant faits pour connaître et aimer Dieu, il est clair qu'il n'y a point d'occupation qui soit préférable à la méditation des perfections divines qui doit nous animer de la charité et régler tous les devoirs d'une créature raisonnable.
ÂRisTE. — Je comprends bien, Théodore, que le culte que Dieu demande des esprits est un culte spirituel. C'est d'en être connu, c'est d'en être aimé ; c'«st que nous formions de lui des jugements dignes do ses attributs, et que nous réglions sur ses volontés tous les mouvements de notre cœur ; car Dieu est esprit, et il veut être adoré en esprit et en vérité. Mais il faut que je vous avoue que je crains extrêmement de former sur les perfections divines des jugements qui les déshonorent. Ne vaut-il point mieux les honorer par le silence et par l'admiration, et nous occuper uniquement à la recherche des vérités moins sublimes et plus proportionnées â la capacité de notre esprit?
Théodore. — Comment, Ariste, l' entendez-vous.'* Vous n'y pensez pas. Nous sommes faits pour connnaître et aimer Dieu ; eh quoi ! vous ne voulez pas que nous y pensions, que nous en parlions, je pourrais donc ajouter, que nous l'adorions? Il faut, dites-vous, l'adorer par le silence et par l'admiration. Oui, par un silence respectueux que la contemplation de sa grandeur nous impose, par un silence religieux où l'éclat de sa majesté nous réduise, par un silence forcé, pour ainsi dire, qui vienne de notre impuissance, et qui^n'ait point pour principe une négligence criminelle, une curio-
site déréglée de connaître au lieu de lui des objets bien moins dignes de notre application. Qu'admirez-vous dans la Divinité, si vous n'en connaissez rien? Comment l'ai menez- vous, si vous ne la contemplez? Gomment nous édifierons-nous les uns les autres dans la charité, si nous bannissons de nos entretiens celui que vous venez de reconnaître pour l'âme du commerce que nous avons ensemble, pour le lien de notre petite société? Assurément, Ariste, plus vous connaîtrez l'Être souverain, plus vous en admirerez les perfections infinies. Ne craignez donc point d'y trop penser et d'en parler indignement, pourvu que la foi vous conduise. Ne craignez point d'en porter de faux jugements, pourvu qu'ils soient toujours conformes à la notion de l'Être infiniment parfait. Vous ne déshonorerez point les perfections divines par des jugements indignes d'elles, pourvu que vous n'en jugiez jamais par vous-même, pourvu que vous ne donniez point au créateur les imperfections et les limitations des créatures. Pensez-y-donc, Ariste. J'y penserai de mon côté, et j'espère que Théotime en fera de même. Cela est nécessaire pour la suite des principes dont je crois devoir vous entretenir. A demain donc, à l'heure ordinaire, car il est temps que je me retire.
Ariste. — Adieu, Théodore. Je vous prie, Théotime, que nous nous retrouvions tous trois à l'heure marquée.
Théotime. — Je suis Théodore; mais je reviendrai avec lui, puisque vous le voulez bien... Ah! Théodore, qu'Ariste est changé. Il est attentif; il ne raille plus; il ne s'arrête plus si fort aux manières ; en un mot il entend raison, et s'y rend de bonne foi.
Théodore. — Il est vrai ; mais ses préjugés reviennent encore à la traverse, et confondent un peu ses idées. La raison et les préjugés parlent tour à tour par sa bouche. Tantôt la vérité le fait parler, et tantôt la mémoire joue son jeu. Mais son imagination n'ose plus se révolter. C'est ce qui marque un bon fond et me fait tout espérer.
Théotime. — Que voulez- vous, Théodore? les préjugés ne se quittent pas comme un vieil habit auquel on ne pense plus. Il me semble que nous avons été comme Ariste ; car nous ne naissons pas philosophes, nous le devenons. Il faudra lui rebattre incessamment les grands principes, afin quMl y pense si souvent, quo son esprit s'en mette en possession, et que dans le besoin ils se présentent à lui tout naturellement.
Théodore. — C'est ce que j'ai taché de faire jusqu'ici. Mais cela lui fait.de la peine, car il aime le détiail et la variété des pensées. Je vous prie d'appuyer toujours sur la nécessité qu'il y a de bien
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comprendre les principes, afin d'arrêter la vivacité de -son esprit; et n'oubliez pas, s'il vous plaît, de méditer le sujet de notre entretien.