HUITIÈME ENTRETIEN
De Dieu et de ses attributs»
Théodore. — Hé bien, Ariste, dans quelle disposition ôtes-vous? Il faut que nous sachions l'état où vous vous tronyez, afin que nous puissions y accommoder ce que nous avons à vous dire.
Ariste. — J'ai repassé dans mon esprit ce que vous m'a-vez dit jusqu'ici , et je vous avoue que je n'ai pu résister à l'évidence des preuves sur lesquelles vos principes sont appuyés; mais ayant voulu méditer le sujet des attributs divins que vous nous avez proposé, j'y ai trouvé tant de difficultés, que je me suis rebuté. Je vous dirais bien que cette matière était trop sublime ou trop abstraite pour moi : je ne saurais y atteindre et je n'y trouve point de prise.
Théodore. — Quoi ! vous ne voulez rien nous dire?
Ariste. — C'est que je n'ai rien de bon , rien qui me satisfasse. Je vous écouterai tous deux, s'il vous plaît.
Théodore. — Cela ne nous plaît nullement. Mais puisque vous ne voulez pas nous dire ce que vous avez pensé , souffrez que je vous interroge pour savoir votre sentiment sur ce qui m'est venu dans l'esprit. . '
Ariste. — Volontiers ; mais Théotime?
Théodore. — Théotime sera le juge des petits différends qui pourront bien naître de la diversité de nos idées.
Théotime. — Le juge ! comment l'entendez-vous? C'est à la raison à présider parmi 'nous, et à décider souverainement.
Théodore. — J'entends, Théotime, que vous serez juge subalterne par dépendance de la raison , et que vous ne pourrez prononcer que selon les lois qu'elle nous prescrit comme à nous. Ne perdons point de temps, je vous prie. Confrontez seulement ce que nous dirons l'un et l'autre avec les réponses de la vérité intérieure, pour avertir-et redresser celui qui s'égarera. Allonî, Ariste, suivezmoi, et ne m'arrêtez que lorsque je passerai trop légèrement sur des endroits difficiles.
I. Par la Divinité nous entendons tous l'Infini, l'Être sans restriction, rÈtre infiniment parfait. Or, rien de fini ne peut représenler
iMnfini. Donc il suffit de penser à Dieu pour savoir qu'il est. Ne soyez pas surpris, Théotime, si Âriste me passe cela. C'est qu'il en est déjà demeuré d'accord avant que vous fussiez ici *.
Ariste. — Oui, Théotime, je suis convaincu que rien de 6ni ne peut avoir assez de réalité pour représenter l'infini. Ôr, je suis certain que je vois l'infini. Donc l'infini existe, puisque je le vois et que je ne puis le voir qu'en lui-même. Gomme mon esprit est fjni, la connaissance que j'ai de l'infini est finie. Je ne le comprends pas , je ne le mesure pas ; je suis même bien certain que je ne pourrai jamais le mesurer. Non-seulement je n'y trouve point de fin, je vois de plus qu'il n'en a point. En un mot la perception que j'ai de l'infini est bornée ; mais la réalité objective dans laquelle mon esprit se perd, pour ainsi dire, elle n'a point de bornes. C'est de quoi maintenant il m'est impossible de douter.
Théotime. — Je n'en doute pas non plus.
Théodore. — Cela supposé, il est clair que ce mot Dieu n'étant que l'expression abrégée de l'Être infiniment parfait, il y a contradiction qu'on se puisse tromper, lorsqu'on n'attribue à Dieu que ce que l'on voit convenir à l'Être infiniment parfait ; car enfin si on ne se trompe jamais , lorsqu'on ne juge des ouvrages de Dieu que ce qu'on voit clairement et distinctement appartenir à l'Être infiniment parfait; que ce qu'on découvre, non dans une idée distinguée de Dieu, 'mais dans sa substance même, attribuons donc à Dieu, ou à l'Être infiniment parfait, toutes les perfections, quelque incompréhensibles qu'elles nous paraissent , pourvu que nous soyons certains que ce sont des réalités ou de véritables perfections: des réalités, dis-je, et des perfections qui ne tiennent point du néant , qui ne sont point bornées par des imperfections ou des limitations semblables à celles des créatures. Prenez donc garde.
IL Dieuy c'est l'Être infiniment parfait. Donc Dieu est indépendant. Pensez-y, Ariste, et arrêtez-moi seulement lorsque je dirai quelque chose que vous ne verrez pas clairement être un^ perfection et appartenir à l'Être infiniment parfait. Dieu est indépendant, donc il est immuable.
Ariste. — Dieu est indépendant, donc il eût immuable! Pourquoi immuable? *
Théodore. — C'est qu'il ne peut y avoir d'effet ou de changement sans cause. Or, Dieu est indépendant de l'efficace des causes. Donc, s'il arrivait en Dieu quelque changement, il en serait lui-