Sixième £n/r
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Personne n'ignore que ce fut en lisant le Traiié cfe T Homme que Malebranche se trouva lui-même. Cet ou* vrage de Descartes est bien loin de conipter au rang de ses chefs-d'œuvre ; et Descartes lui-même semble l'avoir jugé ainsi, puisqu'il ne l'acheva point ; mais Malebranche, qui entrait par cette voie dans le cartésianisme, fut si frappé de cette liberté d'esprit, de cette parfaite indépendance, de cette méthode toute nouvelle de conduire l'esprit par l'évi» dence de la raison, sans blesker l'autorité de la foi ; il dé-r couvrit dans la conduite de l'ouvrage des principes si lumir neux et d'une application à la fois si générale et si simple; enfin il se sentit attiré par une vocation si irrésistible vers l'étude de la nature humaine, qu'il lui prit des battements de cœur qui, plus d'une fois, l'obligèrent d'interrompre sa lecture. Dès ce moment il ne fut plus question de grec ni d'hébreu , et Malebranche appartint sans réserve à la philosopliie; non pas à cette philosophie de l'école qui régnait alors , toute nourrie d'érudition et plus occupée de s'ac-» corder avec Aristote qu'avec le bon sens , mais à la philosophie cartésienne, n'ayant pour point de départ que l'observation et pour règle que l'évidence. Il s'appropria en peu de temps toute la doctrine de son nouveau maî^ iTe\ et il disait que si les ouvrages de Descartes venaient à être perdus, il se faisait fort de les rétablir.
On peut dire que la philosophie de Descartes, qui certes n'a pas été improvisée, a pourtant été faite d'un seul iGOup, tant il y a de persévérance et d'opiniâtreté dans le génie du maître. On sent, à n'en pouvoir douter, que tout est de lui dans cet édifice, et qu'il en a été, comme il le dit, le seul architecte. C'est un esprit absolu et tout d'une pièce, qui défie les objections et les méprise. Il est déjà tout entier dans son premier mot. Par opposition aux philosophes de l'école, touchés d'un si grand respect pour les opinions
IV IKTRODtlCTION.
reçoies, Descartes commence par le doute méthodique; et le doute méthodique, qu'est-ce, sinoir la proscription de toute autorité et un appel à la raison individuelle * ? Quand Descartes admet ensuite pour première vérité sa propre existence , et pour souveraine et unique autorité la clarté et l'évidence de ses conceptions, il ne fait que reconnaître sa route et s'y affermir. Une fois en possession de luimême, il se définit une substance pensante ^; et comme il se sent contingent et limité, et qu'en même temps il a l'idée de l'infini , il en conclut hardiment que l'infini existe , marchant ainsi de la conséquence au principe, parce que, comme Malebranche le dira plus tard , en traduisant le système de son maître dans le sien , « rien de fini ne peut représenter l'infini, et l'idée de Dieu est nécessairement Dieu lui-même*. » L'idée de la matière, c'est-à-dire, pour Descartes, d'-une substance étendue, n'implique pas l'existence de la matière ; car il y a moins de perfection dans cette idée que dans l'esprit qui la conçoit ; mais elle se présente si naturellement à la pensée, elle se lie à tant de sentiments et de perceptions diverses , que Dieu qui a fait l'homme , et l'a créé avec cette idée de substance étendue dans des rapports si intimes et si fréquents, nrmnqnerait de véracité, et ferait de .nous le jouet d'une illusion fatale si la matière n'existait pas *. Ainsi se développe la pensée de Descartes : le doute méthodique est le commencement et la condition de sa philosophie ; l'évidence des conceptions en est la règle ; l'existence du moi, comme substance pensante, en est le point de départ , et s'affirme sans démonstration par l'impossibilité du doute. Nous savons que
• 1. Descartes, troisième Règle pour la Direction de l'espril. — JUéd., 6
2. « Il n'y a rien eu nous que nous devions attribuer à notre âme, sinon nos pensées. M Traité des Passions, 17.