‹ Œuvres de MalebrancheChapitre 40 sur 145 · Il · texte numérisé non relu

Il

réternité. Tou» les corps soDt étendus dans l'immensité de Dieu, comme tous les temps se succèdent dans son éternité. Dieu est toujours tout ce qu'il est sans succession de temps. Il remplit tout de sa substance, sans extension locale. Il n'y a dans son existence ni passé ni futur; tout est présent, immuable, éternel. Il n'y a dans sa substance ni grand ni petit; tout est simple, égal, infini. Dieu a créé le monde; mais la volonté de le créer n'est point passée. Dieu le changera; mais la volonté de le changer n'est point future. La volonté de Dieu , qui a fait et qui fera , est un acte immuable, dont les effets changent , sans qu'il y ait en Dieu aucun changement. En un mot. Dieu n'a point été, il ne sera point, mais il est. On peut dire que Dieu était dans le temps passé ; mais il est alors tout ce qu'il sera dans le temps futur. C'est que son existence et sa durée, s'il est permis de se servir de ce terme, est tout entière dans l'éternité , et tout entière dans tous les moments qui passent dans son éternité. De même Dieu n'est point en partie dans le ciel et en partie dans la terre, il est tout entier dans son immensité et tout entier dans tous les corps qui sont étendus localement dans son immensité ; tout entier dans toutes les parties de la matière , quoique divisible à l'infini. Ou, pour parler plus exactement, Dieu n'est pas tant dans le monde que le monde est en lui, ou dans son immensité : de même que l'éternité n'est pas tant dans le temps que le temps dans l'éternité.

Ariste. — H me semble, Théodore, que vous expliquez une chose obscure par une autre qui n'est pas trop claire. Je ne me sens point frappé de la même évidence que ces jours passés.

V. Théodore. — Je ne prétends pas, Ariste, vous faire clairement comprendre l'immensité de Dieu et la manière dont il est partout. Cela me parait incompréhensible , aussi bien qu'à vous. Mais je prétends vous donner quelque connaissance de l'immensité de Dieu, en la comparant avec son éternité. Comme vous m'avea: accordé que Dieu soit étemel , j'ai cru pouvoir vous convaincre qu^il était immense, en comparant l'éternité que vous recevez avec l'immensité que vous refusez de connaître;

Théotime. — Comment voulez-vous que fasse Théodore? ÎI Compare les choses divines avec les divines : c'est le moyen de les expliquer autant que cela se peut. Mais vous les comparez avec dfes Choses finies t c'esf justement le moyen de vous tromper. L'esprit de l'homme ne remplit aucun espace : donc la substance divine n'est point immense. Fausse conséquence. L'étendue créée est plus grande dans un grand espace que dans un petit. Donc si Dieu était partout, il serait plus grand dans un géant que dans on

pygmée. Autre conséquence tirée de la comparaison de Finfîni avec le fini. Si vous voulez juger des attributs divins, consultez rinfini , la notion de l*Être infiniment parfait, et ne vous arrêtez point aux idées des êtres particuliers et finis. C'est ainsi qu'en use Théodore. Il ne juge point de l'immensité divine sur l'idée des créatures, ni corporelles ni spirituelles. Il sait bien que la substance divine n'est point sujette aux imperfections et aux limitations inséparables des êtres créés. Voilà pourquoi il juge que Dieu est partout, et qu'il n'est nulle part à la manière des corps.

Ariste. — Quoi! Dieu est là tout entier, pour ainsi dire, et là aussi, là, là, là, partout ailleurs, et dans les espaces que l'on conçoit au delà du monde? Cela ne se comprend pas.

Théodore. — Oui, Dieu est partout, ou plutôt tout est en Dieu ; et le monde , quelque grand qu'on l'imagine , ne peut ni l'égaler ni le mesurer. Cela ne se comprend pas , je le veux : mais c'est que l'infini nous passe. Quoi donc, Âriste! est-ce que Dieu n'est pas ici dans votre jardin, dans le ciel, et tout entier partout où il est? Oseriez-vous nier que Dieu soit partout?

Ariste. — Il y est présent par son opération. Mais...

Théodore. — Comment, par son opération? Quelle espèce d'opération est-ce que l'opération de Dieu distinguée et séparée de sa substance? Par l'opération de Dieu vous n'entendez pas l'effet qu'il produit; car l'effet n'est pas l'action, mais le terme de l'ac-^ lion. Vous entendez apparemment par l'opération de Dieu l'acte par lequel il opère. Or, si l'acte par lequel Dieu produit ou conserve ce fauteuil est ici , assurément Dieu y est lui-même ; et s'il y est, il faut bien qu'il y soit tout entier, et ainsi de tous les autres endroits où il opère.

Ariste. — Je crois, Théodore, que Dieu est dans le monde de la manière que vous croyez que votre âme est dans votre corps , car je sais bien que vous ne pensez pas que l'âme soit répandue dans toutes les parties du corps. Elle est dans la tête, parce qu'elle y raisonne ; elle est dans les bras et dans les pieds, parce qu'elle les remue. De même Dieu est dans le monde, parce qu'il le conserve et qu'il le gouverne.

Vf. Théodore. — Que de préjugés, que d'obscurités dans votre comparaison ! L'âme n'est point dans le corps , ni le corps dans l'âme, quoique leurs modalités soient réciproques en conséquence des lois générales de leur union. Mais l'un et l'autre sont en Dieu , qui est la cause véritable de la réciprocation de leurs modalités. Les esprits, Ariste, sont dans la raison divine, et les corps dans son immensité; mais ils ne peuvent être les uns- dans les autres, car

Tesprit et le corps n'ont entre eux aucun rapport essentiel. Ce * n'est qu'avec Dieu qu'ils ont un rapport nécessaire. L'esprit peut penser sans le corps ; mais il ne peut rien connaître que dans la raison divine. Le corps peut être étendu sans l'esprit, mais il ne le peut être que dans l'immensité de Dieu. C'est que les qualités du corps n'ont rien de commun avec celles de l'esprit; car le corps ne peut penser, ni l'esprit être étendu. Mais l'un et l'autre participent à l'être divin. Dieu, qui leur donne leur réalité, la possède ; car il possède toutes les perfections des créatures sans leurs limitations. Il connaît comme les esprits, il est étendu comme les corps ; mais tout cela d'une autre manière que ses créatures. Ainsi Dieu est partout dans le monde et au delà ; mais l'âme n'est nulle part dans les corps; elle ne connaît point dans le cerveau, comme vous vous l'imaginez; elle ne connaît que daiis la substance intelligible du Verbe divin, quoiqu'elle ne connaisse en Dieu qu'à cause de ce qui se passe dans une certaine portion de matière qu'on appelle le cerveau. Elle ne remue point non plus les membres de son corps par l'application d'une force qui appartienne à sa nature. Elle ne les remue que parce que celui qui est partout par son immensité exécute par sa puissance les décrets impuissants de ses créatures. Ne dites donc pas, Âriste, que Dieu est dans le monde qu'il gouverne comme l'âme dans le corps qu'elle anime; car il n'y a rien de vrai dans votre comparaison : non-seulement parce que l'âme ne peut être dans le corps, ni le corps en elle, mais encore parce que les esprits ne pouvant opérer dans les corps qu'ils animent, ils ne peuvent par conséquent se répandre en eux par leur opération, comme vous le prétendez de l'opération divine, par laquelle seule, selon vous. Dieu se trouve partout.

ÂRISTE. — Ce que vous me dites là me paraît bien difficile. J'y penserai. Mais cependant dites-moi , je vous prie, avant que le monde fût et que Dieu y opérât, où était-il?

VIL Théodore. — Je vous le demande, Ariste, vous qui voulez que Dieu ne soit dans le monde que par son opération. Vous ne répondez point? Hé bien , je vous dis qu'avant la création du monde Dieu était o\i il est présentement, et où il serait, quand le monde rentrerait dans le néant. Il était en lui-même. Quand je vous dis que Dieu est dans le monde et infiniment au delà, vous n'entrez point dans ma pensée, si vous croyez que le monde et les espaces imaginaires soient, pour ainsi dire , le lieu qu'occupe la substance infinie de la Divinité. Dieu n'est dans le monde que parce que le monde est çn Dieu ; car Dieu n'est qu'en lui-mômç ,

que dans son immensité. S'il crée de nouveaux espaces, il n'acquierl pas pour cela une nouvelle présence à cause de ces espaces, il n'augmente pas son immensité, il ne se fait pas un lieu nouveau, il est éternellement et nécessairement où ces espaces sont créés ; mais il n'y est pas localement comme ces espaces.

L'étendue, Ariste, est une réalité, et dans l'infini toutes les réalités s'y trouvent. Dieu est donc étendu, aussi bien que les corps; puisque Dieu possède toutes les réalités absolues, ou toutes les perfections; mais Dieu n'est pas étendu comme les corps; car, comme je viens de vous dire, il n'a pas les limitations et les imperfections de ses créatures. Dieu connaît aussi biçn que les esprits; mais il ne pense pas comme eux. Il est à lui-même l'objet immédiat de ses connaissances. Il n'y a point en lui de succession ni de variété de pensées. Une de ses pensées n'enferme point, comme en nous, le néant de toutes les autres. Elles ne s'excluent point mutuellement. De même Dieu est étendu aussi bien que les corps; mais il n'y a point de parties dans sa substance. Une partie n'enferme point, comme dans les corps, le néant d'aucune autre, et le lieu de sa substance n'est que sa substance même. Il est toujours un et toujours infini, parfaitement simple, et composé, pour ainsi dire, de toutes les réalités ou de toutes les perfections. C'est que le vrai Dieu c'est TÈtre, et non tel être, ainsi qu'il l'a dit lui-ipême à Moïse son serviteur par la bouche de l'ange revêtu de ses pouvoirs. C'est l'Être sans restriction, et non l'être fini, l'être composé, pour ainsi dire, de l'être et du néant. N'attribuez donc au Dieu que nous adorons que ce que vous concevez dans l'Être infiniment parfait. N'en retranchez que le fini, que ce qui tient du néant. Et quoique vous ne compreniez pas clairement tout ce que je vous dis, comme je ne le comprends pas moi-même^ vous comprendrez du moins que Dieu est tel que je vous le représente ; car vous devez savoir que pour juger dignement de Dieu, il ne faut lui attribuer que des attributs incompréhensibles. Cela est évident, puisque Dieu c'est l'infini en tout sens; que rien de fini ne lui convient, et que tout ce qui est infini en tout sens est en toutes manières incompréhensible à l'esprit humain.

Ariste. — Ah ! Théodore, je commence à reconnaître que je portais de Dieu des jugemenis bien indignes, parce que j'en jugeais confusément par moi-même, ou sur des idées qui ne peuvent représenter que les créatures ; il me paraît évident que tout jugement qui n'est ^)0înt formé sur la notion de l'Être infiniment parfait, de l'Être incompréhensible, n'est pas digne de la Divinité. Assurémont, si les païens n'avaient abandonné cette notion, ils n'auraient

pas fait de leurs chimères de fausses divinités ; et si les Chrétiens suivaient toujours cette notion de TÈtre ou de l'infini, qui est natu-- Tellement gravée dans notre esprit, ils m parleraient pas de Dieu comme quelques-uns en parlent.

VIII. Théotime. — Vous paraissez, Ariste, bien content de ce que Théodore vient de vous dire que les attributs de Dieu sont incompréhensibles en toutes manières. Mai» je crains qu*il n*y ait là de l'équivoque ; car il me semble que l'on conçoit clairement une étendue immense et qui n'a point de bornes. L'esprit ne la comprend pas ou ne la mesure pas, celte étendue : je le veux ; mais il en connaît clairement la nature et les propriétés. Or, qu'est-ce que l'immensité de Dieu, sinon une étendue intelligible, infinie, par laquelle non seulement Dieu est partout, mais dans laquelle nous voyons des espaces qui n*ont point de bornes ? Il n'est donc pas vrai que l'immensité de Dieu soit en tout sens incompréhensible à Tesprit humain, puisque nous connaissons fort clairement l'étendue intelligible, et si clairement, que c'est en elle et par elle que les géomètres découvrent toutes leurs démonstrations.

ÂRisTE. — Il me semble, Théotime, que vous ne prenez pas bien la pensée de Théodore. Mais je n'ai pas assez médité cette ipatière : je ne puis bien vous expliquer ce que je ne fais qu'entrevoir. Je vous prie, Théodore, de répondre pour moi.

Théodore. — Quoi ! Théotime, est-ce que vous confondez l'immensité divine avec rétendue intelligible ? Ne voyez-vous pas qu'il y a entre ces choses une différence infinie ? L'immensité de Dieu , c'est sa substance même répandue partout, et partout tout entière, remplissant tous les lieux sans extension locale. Voilà tout ce que je prétends être tout à fait incompréhensible. Mais l'étendue intelligible n'est que la substance de Dieu, en tant que représentative des corps, et participable par eux avec les limitations ou les imperfections qui leur conviennent, et que représente cette même étendue intelligible, qui est leur idée ou leur archétype. Nul esprit fini ne peut comprendre l'immensité dé Dieu, ni tous ces autres attributs, ou manières d'être de la Divinité, s'il m'est permis de parler ainsi. Ces manières sont toujours infinies en tout sens, toujours divines, et par conséquent toujours incompréhensibles. Mais rien n'est plus clair que l'étendue intelligible. Rien n'est plus intelligible que les idées des corps, puisque c'est par elles que nous connaissons fort distinctement, non la nature de Dieu, mais la nature de la matière. Assurément, Théotime, si vous jugez de l'immensité de Dieu sur l'idée de l'étendue, vous donnerez à Dieu une étendue corporelle. Vous la ferez infinie, cette étendue, immense tant qu'il vous plaira ;

mais vous n'en exclurez pas les imperfections que cette idée repré. sente. La substance de Dieu ne sera pas tout entière partout où elle est. Jugeant de Dieu sur l'idée des créatures, et de la plus vile des créatures, vous corromprez la notion de l'Être infiniment par^ fait, de l'Être incompréhensible en toutes manières. Prenez donc garde l'un et l'autre aux jugements que vous portez sur ce que je vous dis de la Divinité. Car je vous avertis, une fois pour toutes, que lorsque je parle de Dieu et de ses attributs, si vous comprenez ce que je vous dis, si vous en avez une idée claire et proportionnée à la capacité finie de votre esprit, ou c'est que je me trompe alors, ou c'est que vous n'entendez pas ce que je veux dire; car tous les attributs absolus de la Divinité sont incompréhensibles à l'esprit humain , quoiqu'il puisse clairement comprendre ce qu'il y a eh Dieu de relatif à des créatures, je veux dire les idées intelligibles de tous les ouvrages possibles.

IX. TiiÉOTfiiE. — Je vois bien, Théodore, que je me trompais, en confondant l'étendue intelligible infinie, avec l'immensité de Dieu. Cette étendue n'est pas la substance divine répandue partout, mais cest elle en tant que représentative des corps, etparticipable par eux, à la manière dont la créature corporelle peut participer imparfaitement à l'être. Je savais bien néanmoins qu'une étendue corporelle infinie, ainsi que quelques-uns conçoivent l'univers, qu'ils con)posent d'un nombre infini de tourbillons, n'aurait encore rien de divin ; car Dieu n'est pas l'infini en étendue, c'est l'Infini tout court, c'est l'Être sans restriction. Or, c'est une propriété de l'infini qui est incompréhensible à l'esprit humain , ainsi que je vous l'ai ouï dire souvent, d'être en même temps un et toutes choses; composé, pour ainsi dire, d'une infinité de perfections, et tellement simple, que chaque perfection qu'il possède renferme toutes les autres sans aucune distinction réelle. Certainement cette propriété convient moins à T univers matériel et aux parties dont il est composé, qu'à la substance de l'âme, qui, sans aucune composition des parties, peut recevoir en même temps diverses modalités : léger crayon néanmoins de la sintplicité et de l'université divine.

Théodore. — Vous avez raison, Théotime. Il n*y a point de substance plus imparfaite, plus éloignée de la Divinité, que la matière, fût-elle infinie. Elle répond parfaitement à l'étendue intelligible qui est son archétype, mais elle ne répond à l'immensilô divine que fort imparfaitement; et elle ne répond nullement aux autres attributs de l'Être infiniment parfait.

Ariste. — Çje que vous dites là me fait bien comprendre que

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cet impie de nos jours, qui faisait son Dieu de l'univers, n*en avait point. C'était un véritable athée. Mais je ne sais que penser de quantité de bonnes gens qui, faute de philosopher un peu, ont de la Divinité des sentiments bien indignes. Leur Dieu n'est point l'univers, c'est le créateur de l'univers. Voilà presque tout ce qu'ils en savent. Ce serait beaucoup, s'ils s'en tenaient là, sans corrompre la notion de l'inûni. Mais, en vérité je les plains, quand je pense à l'idée qu'ils se forment de l'Être incompréhensible. Théotime avait bien raison de me dire que naturellement les hommes humanisent toutes choses. Encore s'ils né faisaient qu'incarner, pour airtsi dire, la Divinité, en la revêtant des qualités qui leur appartiennent, cela serait pardonnable. Mais il y en a qui la dépouillent de tous les attributs incompréhensibles et de tous les caractères essentiels à l'Être infiniment parfait, si on en excepte la puissance ; encore la partagent-ils de telle manière avec ce qu'ils appellent la nature, que quoiqu'ils en laissent à Dieu la meilleure part, ils lui en ôtent tout l'exercice.

Théotime. — C'est, Ariste, de peur de fatiguer, ou du moins d'abaisser la majesté divine par de petits soins, par des actions indignes de son application et de sa grandeur ; car nous croyons naturellement que Dieu doit être content des jugements que nous portons de lui, lorsque nous le faisons tel que nous devrions être nous-mêmes. L'homme est toujours pénétré du sentiment intérieur qu^'il a de ce qui se passe dans son esprit et dans son cœur. Il ne se peut faire qu'il ne sente confusément ce qu'il est et ce qu'il souhaite d'être. Ainsi il se répand tout naturellement sur les objets de ses connaissances, et mesure sur l'humanité non seulement tout ce qui l'environne, mais même la substance infinie de la Divinité. Il est vrai que la notion de l'Être infiniment parfait est profondément gravée dans notre esprit. Nous ne^sommes jamais sans pensera l'Être. Mais bien loin de prendre cette. notion vaste et immense de l'Être sans restriction, pour mesurer par elle la Divinité qui se présente à nous sans cesse, nous la regardons, cette notion immense, comme une pure fiction de notre esprit. C'est, Ariste, que l'être en général ne frappe point nos sens, et que nous jugeons de la réalité et de la solidité des objets par la fon^e dont ils nous ébranlent.

Ariste. — Je comprends bien tout cela, Théotime. C'est justement ce que me disait Théodore il y a sept ou huit jours. Mon esprit ne trouve point de prise aux idées abstraites que vous me proposez. Je n'en suis point sensiblement frappé : mais je ne jn;ï(î pas de là que ce no sont que de pui's fantômes. Je crois que ce sont des vérités sitbiimes auxquelles on ne peut atteindre qu'en faisant

taire son imagination et ses sens, qu'en s'élevant au-dessus de soi. £t je suis bien résolu dans la suite de ne plus juger de Dieu par moi-n)ôme, ni sur les idées qui représentent les créatures, mais uniquement par la nolion de TÊtre inGniment parfait. Continuez, je vous prie, Théodore, de m'interroger et de m'instruire.

X. Théodore. — Eli bien, continuons. Vous croyez que Dieu est bon, sage, juste, miséricordieux, patient, sévère?

Ariste. Doucement. Ces termes sont bien communs, je m'en défie. Je crois que Dieu est sage, bon, juste, clément, et qu'il a toutes les autres qualités que TEcriture lui attribue; mais je ne sais si tous ceux qui prononcent ces mots conçoivent les mêmes choses. L'Être infiniment parfait est bdn, juste, miséricordieux 1 Cela me paraît obscur. Définissez-moi ces termes.

Théodore. — Oh! oh! Ariste , vous appréhendez la surprise. Vous faites bien. Quand on philosophe sur des matières délicates et sublimes, les équivoques sont à craindre, et les termes les plus communs n'en sont pas les plus exempts. Il faudrait donc définir ces mots, mais cela n'est pas si facile. Répondez-moi auparavant à ce qui peut servir à les éclaircir. Pensez-vous que Dieu connaisse et qu'il veuille?

Ariste. — Pour cela, oui. Je ne doute nullement que Dieu ne connaisse et qu'il ne veuille.

Théodore. — D'où vient que vous n'en doutez pas? Est-ce à cause que vous Connaissez et que vous voulez vous-même?

Ariste. — Non, Théodore. C'est que je sais que connaître et vouloir sont des perfections; car quoique je sente que je souffre, que je doute, je suis certain que Dieu ne sent et ne doute pas. Et quand je dis que Dieu connaît et qu'il veutje ne prétends pas que ce soit comme les hommes. Je prétends seulement en général que Dieu veut et connaît, et je vous laisse à vous et à Théotime à en expliquer la manière.

• Théodore. — Comment, la manière? Toutes les manières divines sont incompréhensibles. Nous ne savons pas comment nous connaissons nous-mêmes, ni comment nous voulons; car, n'ayant point d'idée claire de notre âme , nous ne pouvons rien comprendre clairement dans ses propres modalités. A plus forte raison nous ne vous expliquerons pas exactement la manière dont Dieu connaît et dont il veut. Néanmoins, consultez la notion de TÊtre infiniment parfait. Voyez si je la suis, car je vous dis hardiment que Dieu est à lui-môme sa propre lumière; qu'il découvre dans sa substance les essences de tous les êtres et toutes leurs modalités

ISO ENTRETIENS

possibles, et dans ses décrets leur existence et toutes leurs ntiodalités actuelles.

Ariste. — Il me semble que vous ne vous hasardez pas beaucoup.

XI. TuÉODOBE. — Je ne le prétends pas aussi. Mais, puisque vous recevez ce principe , tirons-en des conséquences. Dieu connaît en lui tout ce qu'il connaît. Donc toutes les vérités sont en Dieu, puisque, étant infiniment parfait, il n'y en a aucune qui échappe à ses connaissances. Dbuc sa substance renferme tous les rapports intelligibles; car les vérités ne sont que des rapports réels, et les faussetés des rapports imaginaires. Donc Dieu n'est pas seulement sage, mais la sagesse ; non-seulement savant, mais la science; non-seulement éclairé, mais la lumière qui l'éclairé, lui et môme toutes les intelligences : car c'est dans sa propre lumière que vous voyez ce que je vois, et qu'il voit lui-même ca que nous voyons tous deux. Je vois que tous les diamètres d'un cercle sont égaux. Je suis certain que Dieu lui-même le voit, et que tous les esprits , ou le voient actuellement , ou le peuvent voir. Oui , je suis certain que Dieu voit précisément la même chose que je vois, la même vérité, le même rapport que j'aperçois maintenant entre 2 et 2, et 4. Or, Dieu ne voit rien que dans sa substance. Donc cette môme vérité que je vois , c'est en lui que je la vois. Vous savez tout cela, Ariste, et vous en êtes déjà demeuré d'accord. Mais ces principes s'échappent facilement; et ils sont d'ailleurs de si grande importance, que ce n'est pas perdre son temps que de les rappeler dans son esprit et se les rendre familiers.

Ariste. — Voilà donc une des grandes différences qu'il y a entre la manière dont Dieu connaît et celle dont nous connaissons. Dieu connaît en lui-même toutes choses , et nous ne connaissons rien en nous; nous ne connaissons rien que dans une substance qui n'est point à nous. Dieu est sage par sa propre sagesse; mais nous ne devenons sages que par l'union que nous avons avec la sagesse éternelle, immuable, nécessaire, commune à toutes les intelligences : car il est bien clair qu'un esprit aussi limité que" le nôtre ne peut pas trouver dans sa propre substance les idées ou les archétypes de tous les êtres possibles et de leurs rapports infinis. Mais, de plus, je suis si certain que les hommes, les anges et Dieu même voient les mêmes vérités que je vois , qu'il ne m'est pas possible de douter que c'est la même lumière qui éclaire tous les esprits.

XII. TiiÉOTiME. — Assurément, Ariste, si Dieu voit précisément ce que nous voyons, quand nous pensons que deux fois deux font quatre , c'est en Dieu seul que nous voyons cette vérité , car Dieu ne la voit que dans sa sagesse. II ne voit même que nous y pen-

SUR LÀ METAPHYSIQUE. ISl

sons actuellement que dans ses décrets et dans son éternité^ car il ne tire point ses connaissances de ce qui se passe actuellement dans ses créatures. Mais ne pourrait-on point dire que les esprits ne voient point les mêmes vérités, mais des vérités semblables? Dieu voit que 2 fois 2 font i. Vous le voyez; je le vois. Voilà trois vérités semblables , et non point une seule et unique vérité.

Abiste. — Voilà trois perceptions semblables d'une seule et même vérité; mais comment trois vérités semblables? Et qui vous a dit qu'elles sont semblables? Avez- vous comparé vos idées avec les miennes et avec celles de Dieu, pour en reconnaître clairement la ressemblance? Qui vous a dit que demain , que dans tous les siècles, vous verrez comme aujourd'hui que 2 fois 2 font 4? Qui vous a dit que Dieu même ne peut faire d'esprits capables de voir clairement que 2 fois 2 ne soient pas 4? Assurément , c'est que vous voyez la môme vérité que je vois; mais par une perception qui n'est pas la mienne, quoiqie, peut-être, semblable à la mienne. Vous voyez une vérité commune à tous les esprits, mais par une perception qui vous appartient à vous seul ; car nos perceptions , nos sentiments , toutes nos modalités sont particulières. Vous voy«3z une vérité immuable , nécessaire , éternelle ; car#rous êtes si certain de l'immutabilité de vos idées , que vous ne craignez point de les voir demain toutes changées. Comme vous savez qu'elles sont avant vous, aussi étes-vous bien assuré qu'elles ne se dissiperont jamais. Or, si vos idées sont éter* nelles et immuables , il est évident qu'elles ne peuvent se trouver que dans la substance éternelle et immuable de la Divinité. Cela ne se peut contester. C'est en Dieu seul que nous voyons la vérité. C'est en lui seul que se trouve la lumière qui l'éclsTire, lui et toutes les intelligences. Il est sage par sa propre sagesse , et nous ne le pouvons être que par l'union que nous avons avec lui. Ne dispu-* ton» point de ces principes. Ils sont évidents, ce me semble, et l& fondement de la certitude que nous trouvons dans les sciences.

ÎHÉOTiME. ^- J'ai bien de la joie , Ariste , de voir que vous ête» convaincu , non-seulement que la puissance de Dieu est la cause efficace de nos connaissances , car je pense que vous n'en douteâ^ pas, mais encore que sa sagesse en est la cause formelle, qui nou» éclaire immédiatement ^ et sans l'entremise d'aucune créature. Je vois bien que Théodore vous a entretenu sur cette matière. Je lui dois aussi ce que vous tenez de lui et qu'il dit tenir de saint Augustin.

TuÉoBORB. — Nous convenons donc tous que Dieu est infmiment sage, et cela essentiellement et par lui-même, par la nécessité de

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son ôtrc ; que les hommes ne peuvent ùlre sages que par la lumière de la sagesse divine ; que cette lumière leur est communiquée en conséquence de leur attention , qui est la cause occasionnelle qui détermine l'efficace des lois générales de l'union de leur esprit avec la raison universelle, ainsi que nous expliquerons dans la suite. Prouvons maintenant que Dieu est juste.

XIII. Dieu renferme dans la simplicité de son être les idées de toutes choses et leurs rapports infinis, généralement toutes les vérités. Or , on peut distinguer en Dieu deux sortes de vérités ou de rapports , des rapports de grandeur et des rapports de perfection, des vérités spéculatives et des vérités pratiques, des rapports qui n'excitent par leur évidence que des jugements, et d'autres rapports qui excitent encore des mouvements. Ce n'est pas néanmoins que les rapports de perfection puissent être clairement connus, s'ils ne s'expriment par des rapports de grandeur. Mais il ne faut pas nous arrèter^à cela. Deux fois deux font quatre : c'est un rapport d'égalité en grandeur; c'est une vérité spéculative qui n'excite point de mouvement dans l'âme, ni amour, ni haine, ni estime, ni mépris, etc. L'homme vaut mieux que la bête : c'est un rapport d'inégalité en perfection qui exige non-seulement que l'esprit s'y rende , mais que l'amour et l'estime se règleftt par la connaissance de ce rapport ou de cette vérité. Prenez donc garde.

Dieu renferme en lui tous les rapports de perfection. Or, il con- . nait et il aime tout ce qu'il renferme dans la simplicité de son être. Donc il estime et il aime toutes choses à proportion qu'elles sont aimables et estimables. Il aime invinciblement l'ordre immuable , qui ne consiste et" ne peut consister que dans les rapports de perfection qui sont entre ses attributs et entre les idées qu'il renferme dans sa substance. Il est donc juste essentiellement et par luimême. II ne peut pécher, puisque, s'aimant invinciblement, il ne peut qu'il ne rende justice à ses divines perfections, à tout ce qu'il est, à tout ce qu'il renferme. It ne peut même vouloir positivement et directement produire quelque dérèglement dans son ouvrage . parce qu'il estime toutes les créatures selon la proportion de la perfection de leurs archétypes. Par exemple, il ne peut sans raison vouloir que l'esprit soit soumis au corps; et si cela se trouve, c'est que maintenant l'homme n'est point tel que Dieu l'a fait. Il ne peut favoriser l'injustice; et si cela est, c'est que l'uniformité de sa conduite ne doit pas dépendre de l'irrégularité de la nôtre. Le temps de sa vengeance viendra. Il ne peut vouloir ce qui corrompt son ouvrage; et s'il s'y trouve des monstres qui le défigurent, c'est qu'il rend plus d'honneur à ses attributs par la simplicité et la

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généraliljé de ses voies, que par l'exemption des t'éfauts qui! permet dans l'univers, ou qu'il y produit en conséquence des lois générales qu'il a établies pour de meilleurs effets que la génération des monstres, comme nous l'expliquerons dans la suite. Ainsi, Dieu est juste en lui-même, juste dans ses voies, juste essentiellement, parce que ses volontés sont nécessairement conformes à Tordre immuable de la justice qu'il se doit à lui-même et à ses divines perfections.

Mais l'homme n'est point juste par lui-même ; car l'ordre im- DKiable de la justice, qui comprend tous les rapports de perfection de tous les êtres possibles et de toutes leurs qualités , ne se trouvant qu'en Dieu , et nullement dans nos propres modalités , quand l'homme s'aimerait par un mouvement dont il serait lui-même la cause , bien loin que son amour-propre pût le rendre juste j il le corromprait infiniment plus que l'amour-propre du plus scélérat des hommes ; car il n'y eut jamais d'àme assez noire, et possédée d'un amour-propre si déréglé, que la beauté de l'ordre immuable ne l'ait pu frapper en certaines occasions. Nous ne sommes donc parfaitement justes que lorsque, voyant en Dieu ce que Dieu y voit lui-même, nous en jugeons comme lui, nous estimons et nous aimons ce qu'il aime et ce qu'il estime. Ainsi, bien loin que nous soyons justes par nous-mêmes, nous ne serons parfaitement tels que, lorsque, délivrés de ce corps qui trouble toutes nos idées, nous verrons sans obscurité la loi éternelle, sur laquelle nous réglerons exactement tous les jugements et tous les mouvements de notre cœur. Ce n'est pas qu'on ne puisse dire que ceux qui ont la charité sont justes véritablement, quoiqu'ils forment souvent des jugements fort injustes. Ils sont justes dans la disposition de leur cœur; mais ils ne sont pas justes en toute rigueur, parce qu'ils ne connaissent pas exactement tous les rapports de perfection qui doivent régler leur estime et leur amour.

XIV. Ariste. — Je comprends, Théodore, par ce que vous me dites là, que la justice aussi bien que la vérité habitent, pour ainsi dire, éternellement dans une nature immuable. Le juste et l'injuste^ aussi bien que le vrai et le faux, ne sont point des inventions de l'esprit humain, ainsi que prétendent certains esprits corrompus. Les hommes, disent-ils, se sont fait des lois pour leur mutuelle conservation. C'est sur l'aniour-propre qu'ils les ont fondées. Ils sont convenus entre eux , et par là ils se sont obligés; car celui qui manque à la convention se trouvant plus faible que le resie des contractants, il se trouve parmi des ennemis qui satisfont à leur anour-propre en le punssant. Ainsi, par amour-propre, il doit

observer les lois du pays où il vit : non parce qu'elles sont justes en elles-mêmes, car delà l'eau , disent-ils , on en observe de toutes contraires; mais parce qu'en s'y soumettant on n'a rien à craindre de ceux qui sont les plus forts. Selon eux , tout est naturellement permis à tous les hommes. Chaque particulier a droit à tout ; et si je cède de mon droit, c'est que la force des concurrents m'y oblige^ Ainsi, l'amour^ropre est la règle de mes actions. Ma loi c'est une puissance étrangère; et si j'étais le plus fort, je rentrerais naturellement dans tous mes droits. Peut'-on rien dire ie plus insensé? La force a déféré au lion Tempire sur les autres brutes; et j'avoue que c'est souvent par elle que les hommes l'usurpent les uns sur les autres^ Mais de croire que cela soit permis, et que le plus fort ait droit à tout, sans qu'il puisse jamais commettre aucune injustice» c'est assurément se ranger parmi les animaux , et faire de la société humaine une assemblée de bêtes brutes. Oui, Théodore, j& conviens que l'ordre immuable de la justice est une loi dont Dieu même ne se dispense jamais , et sur laquelle il me semble que tous les esprits doivent régler leur conduite. Dieu est juste essentiellement et par la nécessité de son être. Mais voyqns un peu s'il est bon , miséri* cordieux, patient; car il me semble que tout cela ne peut guère s'accorder avec la sévérité de sa justice.

XV. Thégdoie. — Vous avez raison, Ariste. Dieu n'est ni bon, ni miséricordieux , ni patient selon les idées vulgaires. Ces attributs, tels qu'on les conçoit ordinairement, sont indignes de l'Être infiniment parfait. Mais Dieu possède ces qualités dans le sens que la raison nous l'apprend, et que l'Écriture, qui ne peut se contre* dire, nous le fait croire. Pour expliquer cela plus distinctement^ voyons d'abord si Dieu est essentiellement juste en ce sens qu'il récompense nécessairement les bonnes œuvres, et qu'il punit indi»* pensablement tout ce qui l'offense , ou qui blesse, pour ainsi dire, ses attributs.

Ariste. — Je conçois bien , Théodore, que si les créatures sont capables d'oilenser Dieu , il ne manquera pas de s'en venger , lui qui s'aime par la nécessité de son être. Mais que Dieu puisse en être offensé , c'est ce qui ne me parait pas concevable, £t si cela était possible, comme il s'aime nécessairement, il n'aurait jamaid donné l'être , ou du moins cette liberté ou cette puissance , à des créatures capables de lui résister. Est-ce que cela n'est pas évident?

Théodore. — Vous me proposez, Ariste , une difficulté qui s'é-» claircira bientôt. Suivez-moi, je vous prie, sans me prévenir. N'est* il pas clair par ce que je viens de vous dire que l'ordre immua-^^

SUR Là MÉTAMYSIQUE. ISS

ble est la loi de Dieu, la règle inviolable de ses volontés, et qu'il ne peut s*empècher d'aimer les choses à proportion qu'elles sont aimables?

Ariste. — C'est ce que vous venez de démontrer.

Théodore. — Donc Dieu ne peut pas vouloir que ses créatures n'aiment pas selon ce même ordre immuable. Il ne peut les dispenser de suivre cette loi. Il ne peut pas vouloir que nous aimions davantage ce qui mérite le moins d'être aimé. Quoi! vous hé^tez? Est-ce que cela ne vous paraît pas certain?

Ariste. — J'y trouve de la difficulté. Je suis convaincu, par une espèce de sentiment intérieur, que Dieu ne peut pas vouloir qu'on aime et qu'on estime davantage ce qui mérite le moins d'être aimé et d'être estimé ; mais je ne le vois pas bien clairement. Car que fait à Dieu notre amour et notre estime? Rien du tout. Nous voulons peut-être qu'on nous estime, nous, et qu'on nous aime, parce que nous avons tous besoin les uns des autres. Mais Dieu est si au-dessus de ses créatures, qu'apparemment il ne prend aucun intérêt dans le^ jugements que nous portons de lui et de ses ouvrages. Cela a du moins quelque vraisemblance.

Théodore. — Cela n'en, a que trop pour des esprits corrompus. Il est vrai , Ariste, que Dieu ne craint et n'espère rien de nos jugements. Il est indépendant; il se suffit abondamment à lui-même. Cependant il prend nécessairement intérêt dans nos jugements et dans les mouvements de notre cœur. En voici la preuve. C'est que les esprits n'ont une volonté , ou ne sont capables de vouloir ou d'aimer qu'à cause du mouvement naturel et invincible que Dieu leur imprime sans cesse pour le bien. Or, Dieu n'agit en nous que parce qu'il veut agir ; et il ne peut vouloir agir que par sa volonté, que par l'amour qu'il se porte à lui-même et à ses divines perfections. Et c'est l'ordre de ces divines perfections qui est proprement sa loi , puisqu'il est juste essentiellement et par la nécessité de son être, ainsi que je viens de vous le prouver. Il ne peut donc pas vouloir que notre amour, qui n'est que l'effet du sien, soit contraire au sien, tende où le sien ne tend pas. Il ne peut pas vouloir que nous aimions davantage ce qui est le moms aimable. Il veut nécessairement que l'ordre immuable, qui est sa loi naturelle, soit aussi la nôtre. Il ne peut ni s'en dispenser, ni nous en dispenser. Et puisqu'il nous a faits tels que nous pouvons suivre ou ne suivre pas cette loi naturelle et indispensable^ il faut que nous soyons tels que nous puissions être ou punis ou récompensés. Oui, Ariste, si nous sommes libres, c'est une conséquence que nous pouvons être heureux ou malheureux ; et si nous sommes capables

ISd ENTRETIENS

de bonheur ou de malheur, c'est une preuve certaine que nous sommes libres. Un homme dont le cœur est déréglé par le mauvais usage de sa liberté rentre dans l'ordre de la justice que Dieu doit à ses divines perfections, si ce pécheur est malheilf eux à proportion de ses désordres. Or, Dieu aime l'ordre invinciblement. Donc il punit indispensablement ce qui le blesse. Ce n'est pas que le pécheur offense Dieu , dans le sens qu'un homme en offense un autre, ni que Dîeu le punisse par le plaisir qu'il trouve dans la vengeance ; mais c'est que Dieu ne peut qu'il n'agisse selon ce qu'il est; selon que l'exige l'ordre immuable des rapports nécessaires de tout ce qu'il renferme, dont la disposition des parties de l'univers doit porter le caractère. Ainsi, Dieu n'est point indifférent à l'égard de la punition de nos désordres. Il n'est ni clément, ni miséricordieux , ni bon selon les idées vulgaires , puisqu'il est juste essentiellement , et par l'amour naturel et nécessaire qu'il porte à ses divines perfections. Il peut différer la récompense et la peine, selon que l'exige ou le permet l'ordre de sa providence, qui l'oblige à suivre ordinairement les lois générales qu'il a établies pour gouverner le monde d'une manière qui porte le caractère de ses attributs. Mais il ne peut se dispenser de rendre tôt ou tard aux hommes selon leurs œuvres. Dieu est bon aux bons, méchant^ pour ainsi dire , aux méchants , comme le dit l'Écriture : « Cum » electo electus eris, et cum perverse perverteris. » Il est clément et miséricordieux ; mais c'est en son fils et par son fils : « Sic enim )) Deus dilexit mundum, ut fitium suum unigenitum daret, ut omnis » qui crédit in eum non pereat, sed habeat vitam œternam. » Il est bon aux pécheurs en ce sens, qu'il leur donne par Jésus-Christ les grâces nécessaires pour changer la méchante disposition de leur cœur, afin qu'ils cessent d'être pécheurs, qu'ils fassent de bonnes œuvres; et qu'étant devenus bons et justes, il puisse être bon ^ leur égard, leur pardonner leurs péchés en vue des satisfactions de Jésus-Christ, et couronner ses propres dons, ou les mérites qu'ils auront acquis par le bon usage de sa grâce. Mais Dieu est toujours sévère, toujours observateur exact des lois éternelles, toujours agissant selon ce qu'il est, selon ce qu'exigent ses propres attributs, ou cet ordre immuable des rapports nécessaires des perfections divines que renferme la substance qu'il aime invinciblement et par la nécessité de son être. Tout cela, Ariste, est conforme à l'Écriture, aussi bien qu'à la notion qu'ont tous les hommes de l'Être infiniment parfait ; quoique cela ne s'accorde nullement avec les idées grossières de ces pécheurs stupides et endurcis, qui veulent un Dieu humainement débonnaire et indulgent, ou un Dieu qui ne se

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mêle point de nos affaires et qui soit indifférent sur la vie que nous menons.

Ariste. — Je ne crois pas qu'on puisse douter de ces vérités.

Théodore. — Pensez-y bien , Ariste , afin d'en demeurer convaincu, non-seulement par une espèce de sentiment intérieur, par lequel Dieu en persuade intérieurement tous ceux dont le cœur n'est point endurci et entièrement corrompu, mais encore par une évidence telle que vous puissiez le démontrer à ces rares génies , qui croient avoir trouvé dans l'amour-propre les vrais principes de la morale naturelle.

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