Luc
2. Traité de la Nature et de la Grâce, premier discours, deuxième et troisième Eclaireiesemenls,
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c'est que du moins il ne devail pas se priver une éternilé'^de la satisfaction qu'il a de se voir si divinement honoré par ses créatures. Théodore. — Je vous réponds, Arisle, que l'Être infiniment par^ fait se suffit pleinement à lui-même, et qu'ainsi il n'aime nécessairement que sa propre substance, que ses divines perfections. Cela est évident et suffit pour votre première difficulté; mais pour la seconde , prenez garde que Dieu ne doit jamais rien faire qui dé-* mente ses qualités , et qu'il doit laisser .aux créatures essentiellement dépendantes toutes les marques de leur dépendance. Or , le caractère essentiel de la dépendance, c'est de n'avoir point été. Un monde éternel parait être une émanation nécessaire de la Divinité. Il faut que Dieu marque qu'il se suffît tellement à lui-même, qu'il a pu se passer durant une éternité de son ouvrage. 11 en tire par Jésus-Christ une gloire qui le contente ; mais il ne la recevrait pas, cette gloire , si l'incarnatioD était éternelle, parce que cette incarnation blesserait ses attributs, qu'elle doit honorer autant que cela est possible.
Ariste. — Je vous l'avoue, Théodore, il n'y a que l'Être néce^ saire et indépendant qui doive être éternel ; tout ce qui n'est pas Dieu doit porter la marque essentielle de sa dépendance : cela me parait évident. Mais Dieu, sans faire le monde éternel, pouvait le créer plus tôt qu'il n'a fait de mille millions de siècles. Pourquoi tant retarder un ouvrage dont il tire tant de gloire?
Théodore. — Il ne l'a point retardé , Ariste. Le tôt et le tard sont des propriélés du temps qui n'ont nul rapport avec l'éternité. Si le monde avait été créé mille millions de siècles plus tôt qu'il ne l'a été, on pourrait vous faire la même instance, et la recommencer sans cesse à l'infim. Ainsi Dieu n'a point créé trop tard son ouvrage, puisqu'il a fallu qu'une éternité le précédât, et que le tôt et le tard de mille millions de siècles n'avancent et ne reculent point par rapport à l'éternité.
Ariste. — Je ne sais que vous répondre, Théodore. Je penserai à ce que vous venez de me dire, que Dieu n'agit que pour sa gloire, que pour l'amour qu'il se porte à lui-même ; car je conçois que ce principe renferme bien des conséquences. Mais, Théotime, qu'en pensez-vous?
VIII. Théotime. — Ce principe me parait incontestable; car il est évident que l'Être infiniment parfait ne peut trouver qu'en luimême le motif de ses volontés et les raisons de sa conduite. Mais je ne sais, je voudrais bien, ce me semble, que Dieu nous aimât un peu davantage, ou qu'il fît quelque chose uniquement pour l'amour de nous ; car enfin rËcriture nous apprend que Dieu nous a
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tant aimés, qu'il ftous a donné son fils unique. Voilà un grand don, Ariste , et qui semble marquer un amour un peu plus désintéressé que celui que Théodore lui attribue.
Ariste. — Hé bien, Théodore, que dites-vous à cela ?
Théodore. — Que Thêotirae donne dansTécueil, ou plutôt qu'it se sent dans ie courant qui l'y porte, si ce n'est peut-être qu4l veut voir dans quelles dispositions vous êtes.
Ariste. — Vous ne répondez pas.
Théodore. — C'est que je voudrais bien que vous le fissiez vousmême; mais puisque vous voulez vous taire, donnez-vous du moins la peine de bien prendre ma pensée. Je crois, Ariste, que Dieu nous a tant aimés, qu'il nous a donna son fils, ainsi que le dit l'Écriture * ; mais je crois aussi ce que m'apprend la même Écriture, qu'il a tant aimé son fils, qu'il nous a donnés à lui, et toutes les nations de la terre *. Enfin je crois encore, à cause de l'Écriture, que, s'il nous a prédestinés en son fils, et s'il a choisi son fils pour le premier des prédestmés, c'est parce qu'il en voulait faire son pontife, pour recevoir de lui, et de nous par lui, les adorations qui lui sont dues ' ; car voici en deux mots l'ordre des choses : Tout est à nous, nous sommes à Jésus-Christ, et Jésus-Christ est à Dieu. Omnia vestra sunt, dit saint Paul, stve pr(Fsentia\ sive fu— tura; vos autem Christi, Christus autem Dei*. C'est que Dieu est nécessairement la fin de toutes ses œuvres.
Concevez distinctement, Ariste, que Dieu aime toutes choses à proportion qu'elles sont aimables ; que la loi qu'il suit inviolablement n'est que l'ordre immuable, que je vous ai dit plusieurs fois ne pouvoir consister que dans les rapports nécessaires des perfections divines. En un mot, concevez que Dieu agit selon ce qu'il est, et vous comprendrez sans peine qu'il nous aime si fort, qu'il fait pour nous tout ce qu'il peut faire, agissant comme il doit agir; vous comprendrez que Dieu aime les natures qu'il a faites tant qu'elles sont telles qu'il les a faites; qu'il les aime, dis- je, selon le degré de perfection que renferment leurs archétypes, et qu'il le§ rendra d'autant plus heureuses, qu'elles l'auront mérité en se conformant à sa loi. Vous comprendrez que Dieu d'abord a créé l'homme juste et sans aucun défaut, et que, s'il l'a fait libre, c'est qu'il a voulu le rendre heureux sans manquer à ce qu'il se doit à lui-même. Vous croirez aisément que l'homme devenu pécheur, quoique digne de la colère divine. Dieu peut encore l'aimer avec tant de charité et de bonté que d'envoyer son fils pour le délivrer de ses péchés. Vous ne douterez pas que Dieu chérit tellement l'homme sanctifié
1. Joann. 3, 16.— 2. Ps. 2, 8.— 3. JUatth, 28, 18, Eph. 1.— 4. Cor. ITT, 22, 23,
par Jésus-Christ, qu'il lui fait part de son héritage et de son éternelle félicité. Mais vous ne comprendrez jamais que Dieu agisse uniquement pour ses créatures, ou par un mouvement de pure bonté dont 4e motif ne trouve point sa raison dans les attributs divins. Encore un coup, Arisle, Dieu peut ne point agir ; mais s'il agit, il ne le peut qu'il ne se règle sur lui-même, sur la loi qu'il trouve dans sa substance. Il peut aimer les hommes, mais il ne le peut qu'à cause du rapport qu'ils ont avec lui. Il trouve dans la beauté que renferme l'archétype de son ouvrage un motif de l'exécuter ; mais c'est que cette beauté lui fait honneur , parce qu'elle exprime des qualités dont il se glorifie et qu'il est bien aise de posséder. Ainsi, l'amour que Dieu nous porte li'est point intéressé en ce sens qu'il ait quelque besoin de nous ; mais il l'est en ce sens, qu'il ne nous aime que par l'amour qu'il se porte à lui-même et à ses divines perfections, que nous exprimons par notre nature (c'est la première gloire que tous les êtres rendent nécessairement à leur auteur) et que nous adorons par des jugements et des mouvements qui lui sont dus. C'est la seconde gloire que nous donnons à Dieu par notre souverain prêtre notre Seigneur Jésus-Christ.
Théotime. — Tout cela , Théodore, me parait suffisamment expliqué. L'Être infiniment parfait se suffit pleinement à lui-même ; c'est un des noms que Dieu se donne dans l'Écriture ; el cependant il a tout fait pour lui. Omnia propter semetipsum operatus est Dominus ^ Il a tout fait en Jésus-Christ et par Jésus-Christ. Omnia per ipsum et in ipso creata sunt * ; tout pour la gloire qu'il retire de son Église en Jésus-Christ : Ipsi gloria in Ecclesia et in Christo Jesu in omnes generationes sœculi sœculorum s. Les épîtres de saint Paul sont toutes remplies de ces vérités. C'est là le fondement de notre religion : et vous nous avez fait voir qu'il n'y a rien de plus conforme à la raison et à la notion la plus exacte de l'Être infiniment parfait. Passons à quelque autre chose. Quand Ariste aura bien pensé à tout ceci, j'espère qu'il en demeurera convaincu.
AaiSTE. — J*en suis déjà bien persuadé, Théotime; et il ne tient pas à moi que Théodore ne descende un peu plus dans le détail qu'il ne fait.
IX. Théodore. — Tâchons, Ariste, de bien comprendre les principes les plus généraux. Car ensuite tout le reste va tout seul : tout se développe à l'esprit avec ordre et avec une merveilleuse clarté. Voyons donc encore , dans la notion de l'Être infiniment parfait, quels peuvent être les desseins de Dieu. Je ne prétends pas que nous puissions découvrir le détail ; mais peut être en re-