‹ Œuvres de MalebrancheChapitre 43 sur 145 · Prov. 16, 4. — 2. Colos. 1, 16. — 3. Eph · texte numérisé non relu

Prov. 16, 4. — 2. Colos. 1, 16. — 3. Eph

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connaîtrons-nous ce qu'il y a de plus général, et vous verrez dans la suite que le peu que nous en aurons dépouvert nous sera d'un grand usage. Pensez-Vous donc que Dieu veuille faire l'ouvrage le plus beau, le plus parfait qui se puisse?

Ariste. — Oui, sans doute; car, plus son ouvrage sera parfait, plus il exprimera les qualités et les perfections dont Dieu se glorifie. Cela est évident par tout ce que vous venez de nous dire.

Théodore. — L'univers est donc le plus parfait que Dieu puisse faire? Mais quoi ! tant de monstres, tant de désordres, ce grand nombre d'impies , tout cela contribue-t-il à la perfection de l'univers?

Ariste. — Vous m'embarrassez , Théodore. Dieu veut faire un ouvrage le plus parfait qui se puisse ; car, plus il sera parfait, plus il l'honorera. Cela me parait évident; mais je conçois bien qu'il serait plus accompli, s'il était exempt de mille et mille défauts qui le défigurent. Voilà une contradiction qui m'arrête tout court. Il semble que Dieu n'ait pas exécuté son dessein , ou qu'il n'ait pas pris le dessein le plus digne de ses attributs.

Théodore. — C'est que vous n'avez pas encore bien compris les principes. Vous n'avez pas assez médité la notion de l'Être infiniment parfait qui les renferme. Vous ne savez pas encore faire agir Dieu selon ce qu'il est.

Théotime. — Mais, Ariste, ne serait-ce point que les dérèglements de la nature, les monstres et les impies mêmes, sont comme les ombres d'un tableau qui donnent de la force à l'ouvrage et du relief aux figures?

Ariste. — Cette pensée a je ne sais quoi qui plaît à l'imagination; mais l'esprit n'en est point content. Car je comprends fort bien que l'univers serait plus parfait, s'il n'y avait rien de déréglé dans aucune des parties qui le composent; et il n y en a presque point, au contraire, où il n'y ait quelque défaut.

Théotime. — C'est donc que Dieu ne veut pas que son ouvrage soit parfait?

Ariste. — Ce n'est point cela non plus ; car Dieu ne peut pas vouloir positivement et directement des irrégularités qui défigurent son ouvrage, et qui n'expriment aucune des perfections qu'il possède et dont il se glorifie. Cela me paraît évident. Dieu permet le désordre ; mais il ne le fait pas, il ne le veut pas.

Théotime. — Dieu permet , je n'entends pas bien ce terme. A qui est-ce que Dieu permet de geler les vignes et de renverser les moissons qu'il a fait croître? Pourquoi permet-il qu'on mette dans

son ouvrage des monstres qu'il ne fait et ne veut point? Quoi donc t est-ce que l'univers n'est point tel que Dieu l'a voulu?

Ariste. -— Non ; car l'univers n'est point tel que Dieu l'a fait.

Théotime. — Cela peut être véritable à l'égard des désordres qui s'y sont glissés par le mauvais usage de la liberté; car Dieu n'a pas fait les impies, il a permis que les hommes le devinssent. Je comprends bien cela, quoique je n'en sache pas les raisons. Mais certainement il n'y a que Dieu qui fasse les monstres.

Ariste. — Voilà d'étranges créatures que les monstres, s'ils ne font point d'honneur à celui qui leur donne l'être. Savez-vous bien, Théotime, pourquoi Dieu , qui couvre aujourd'hui de fleurs et de fruits toute la campagne, la ravagera demain par la gelée ou par la grêle?

Théotime. — C'est que la campagne sera plus belle dans la stérilité que dans la fécondité, quoique cela ne nous accommode pas. Nous jugeons souvent de la beauté des ouvrages de Dieu par l'utilité que nous en recevons, et nous nous trompons.

Ariste. — Encore vaut-il mieux en juger par leur utilité que par leur inutilité. La belle chose qu'un pays désolé par la tempête!

Théotime. — Fort belle. Un pays habité par des liécheurs doit être dans la désolation.

Ariste. — Si la tempête épargnait les terres des gens de bien, vous auriez peut-être raison. Encore serait-il plus à propos de refuser la pluie au champ d'un brutal que de faire germer et croître son blé pour le moissonner par la grêle. Ce serait assurément le plus court; mais de plus c'est souvent le moins coupable qui est le plus maltraité. Que de contradictions apparentes dans la conduite de Dieu ! Théodore m'a déjà donné des principes qui dissipent ces contradictions. Mais je les ai si mal compris que je ne m'en souviens plus. Si vous ne voulez pas, Théotime, me mettre dans le bon chemin , car je vois bien que vous vous divertissez de l'embarras où je me trouve, laissez parler Théodore.

Théotime. — Cela est juste.

X. Théodore. — Vous voyez bien , Ariste, qu'il ne suffit pas d'avoir entrevu des principes , il faut les avoir bien compris , afin qu'ils se présentent à l'esprit dans le besoin. Écoutez donc, puisque Théotime ne veut pas vous dire ce qu'il sait parfaitement bien.

Vous ne vous trompez point de croire que plus un ouvrage est parfait, phis il exprime les perfections de l'ouvrier; et qu'il lui fait d'autant plus d'honneur que 1rs perfections qu'il exprime plaisent davantage à celui qui les possède, et qu'ainsi Dieu veut faire son ouvrage le plus parfait qui se puisse. Mats vous ne tenez que la

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moitié du principe, et c'est ce qui vous laisse dans rembarras. Dieu veut que son ouvrage l'honore : vous le comprenez bien. Mai3 prenez garde, Dieu ne veut pas que ses voies le déshonorent. C'est Fautre moitié du principe. Dieu veut que sa conduite , aussi bien que son ouvrage , porte le caractère de ses attributs. Non content que l'univers l'honore par son excellence et sa beauté, il veut que ses voies le glorifient par leur simplicité, leur fécondité, leur universalité , leur uniformité , par tous les caractères qui expriment des qualités qu'il se glorifie de posséder.

Ainsi, ne vous imaginez pas que Dieu ait voulu absolument fan*e l'ouvrage le plus parfait qui se puisse, mais seulement le plus parfait par rapport aux voies les plus dignes de lui ; car ce que Dieu veut uniquement, directement, absolument dans ses desseins, c'est d'agir toujours le plus divinement qu'il se puisse ; c'est de faire porter à sa conduite, aussi bien qu'à son ouvrage, le caractère de ses attributs; c'est d'agir exactement selon ce qu'il est et selon tout ce qu'il est. Dieu a vu de toute éternité tous les ouvrages possibles, et toutes les voies possibles de produire chacun d'eux ; et comme il n'agit que pour sa gloire, que selon ce qu'il est, il s'est déterminé à vouloir l'ouvrage qui pouvait être produit et conservé par des voies qui, jointes à cet ouvrage, doivent l'honorer davantage que tout autre ouvrage produit par toute autre voie. Il a formé le dessein qui portait davantage le caractère de ses attributs , qui exprimait plus exactement les qualités qu'il possède et qu'il se glorifie de posséder. Embrassez bien ce principe, mon cher Ariste; de peur qu'il ne vous échappe; car, de tous les principes, c'est peut-être le plus fécond.

Encore un coup , ne vous imaginez pas que Dieu forme jamais aveuglément de dessein , je veux dire sans l'avoir comparé avec les voies nécessaires pour son exécution. C'est ainsi qu'agissent les hommes, qui se repentent souvent de leurs résolutions, à cause des difticultés qu'ils y trouvent. Rien n'est difficile à Dieu ; mais prenez garde , tout n'est pas également digne de lui . Ses voies doivent porter le caractère de ses attributs, aussi bien que son ouvrage. Il faut donc que Dieu ait égard aux voies aussi bien qu'à l'ouvrage. 11 ne suffit pas que son ouvrage l'honore par son excellence, il faut de plus que ses voies le glorifient par leur divinité. Et si un monde plus parfait que le nôtre ne pouvait être créé et conservé que par des voies réciproquement moins parfaites, de manière que l'expression, pour ainsi dire, que ce nouveau monde et ces voies nouvelles donneraient des qualités divines serait moindre que celle du nôtre , je ne crains point de le dire , Dieu est trop sage, il aime

trop sa gloire^ il agit trop exactement selon ce qu'il est, pour pouvoir le préférer à l'univers qu'il a créé ; car Dieu n'est indifférent dans ses desseins que lorsqu'ils sont également sa^es, également divins, également glorieux pour lui, également dignes de ses attributs; que lorsque le rapport composé de la beauté de l'ouvrage et de la simplicité des voies est exactement égal. Lorsque ce rapport est inégal, quoique Dieu puisse ne rien faire, à cause qu'il se suffît à lui-même, il ne peut choisir et prendre le pire. Il peut ne point qgir; mais il ne peut agir inutilement , ni multiplier ses voies sans augmenter sa gloire. Sa sagesse lui défend de prendre de tous les desseins possibles celui qui n'est pas le plus sage. L'amour qu'il se porte à lui-même ne lui permet pas de choisir celui qui ne l'ho* nore pas le plus.

XL Ariste. — Je tiens bien, Théodore, votre principe. Dieu n'agit que selon ce qu'il est, que d'une manière qui porte le caractère de ses attributs , que pour la gloire qu'il trouve dans le rapport que son ouvrage et ses voies jointes ensemble ont avec les perfections qu'il possède, et qu'il se glorifie de posséder. C'est la grandeur de ce rapport que Dieu considère dans la formation de ses desseins ; car voilà le principe : Dieu ne peut agir que selon ce . qu'il est, ni vouloir absolument et directement que sa gloire. Si les défauts de l'univers que nous habitons diminuent ce rapport, la simplicité, la. fécondité, la sagesse des voies ou des lois que Dieu suit l'augmentent avec avantage. Un monde plus'))arfait, mais produit par des voies moins fécondes et moins simples , ne porterait pas tant que le nôtre le caractère des attributs divins. Voilà pourquoi le monde est rempli d'impies, de monstres, de désordres de toutes façons. Dieu pourrait convertir tous les hommes, empêcher tous les désordres : mais il ne doit pas pour cela troubler la simplicité et l'uniformité de sa conduite, car il doit l'honorer par la sagesse de ses voies, aussi bien que par la perfection de ses créatures. Il ne permet point les monstres; c'est lui qui les fait. Mais il ne les fait que pour ne rien changer dans sa conduite « que par respect pour la généralité de ses voies^ que pour suivre exactement les lois naturelles qu'il a établies, et qu'il n'a pas néanmoins établies à cause des effets monstrueux qu'elles devaient produire, mais pour des effets plus dignes de sa sagesse et de sa bonté. Voilà pourquoi on peut dire qu'il les permet, quoiqu'il n'y ait que lui qui les fasse. C'est qu'il ne les veut qu'indirectement, qu'à cause qu'ils sont une suite naturelle de ses lois.

Théodore. — Que vous tirez promptement vos conséquences!

AuiSTE, — C'est que le principe est clair, c'est qu'il est fécond.

Théodore. — D'abord, Ariste, il semble que ce principe, à cause de sa généralité , n'ait aucune solidité. Mais quand on le suit de près, il frappe tellement et si promptement par un détail de vérités étonnantes qu'il découvre, qu'on en est charmé. Apprenez de là que les principes les plus généraux sont les plus féconds. Ils paraissent d'abord comme de pures chimères. C*est leur généralité qui en est cause ; car l'esprit compta pour rien ce qui ne le touche point. Mais tenez-les bien, ces principes, si vous pouvez, et suivez-les; ils vous feront voir bien du pays en peu de temps.

Ariste. — Je l'éprouve bien, Théodore, lorsque je médite un peu ce que vous me dites ; et maintenant même, sans aucun effort d'esprit, je vois, ce me semble, tout d'une vue, dans votre principe , l'éclaircissement de quantité de difficultés que j'ai toujours eues sur la conduite de Dieu. Je conçois que tous ces effets qui se contredisent, ces ouvrages qui se combattent et qui se détruisent, ces désordres qui défigurent l'univers, que tout cela ne marque nulle contradiction dans la cause qui le gouverne, nul défaut d'intelligence^ nulle impuissance, mais une prodigieuse fécondité et une parfaite uniformité dans les lois de la nature.

Théodore. — Doucement , Ariste , car nous expliquerons tout cela plus exactement dans la suite.

XII. Ariste. — Je comprends même que la raison de la prédestination des hommes se doit nécessairement trouver dans votre principe. Je croyais que Dieu avait choisi de toute éternité tels et tels, précisément parce qu'il le voulait ainsi, sans raison de son choix, ni de sa part ni de la nôtre ; et qu'ensuite il avait consulté sa sagesse sur les moyens de les sancliQer et de les conduire sûrement au ciel. Mais je comprends bien que je me trompais. Dieu ne forme point aveuglément ses desseins sans les comparer avec les moyens. Il est sage dans la formation de ses décrets, aussi bien que dans leur exécution. Il y a en lui des raisons de la prédestination des élus. C'est que l'Église future, formée par les voies que Dieu y emploie, lui fait plus d'honneur que toute autre Église formée par toute autre voie. Car Dieu ne peut agir que pour sa gloire , que de la manière qui porte le plus le caractère de ses attributs. Dieu ne nous a point prédestinés, ni nous, ni même notre divin chef, à cause de nos mérites naturels; mais à cause des raisons que sa loi inviolable, l'ordre immuable, le rapport nécessaire des perfections qu'il renferme dans sa substance, lui fournit. Il a voulu unir son Verbe à telle nature, et prédestiner en son fils tels et tels, parce que sa sagesse lui a marqué d'en user ainsi envers eux pour sa propre gloire. Suis-je bien, Théodore, votre grand principe ?

Théodore. — Fort bien. Mais n'appréhendez-vons point d'entrer trop avant dans la théol(^ie? Vous voilà an milieu des plus grands mystères.

Ariste. — Revenons ; car il ne m'appartient pas de les p^ nétrer.

Théotime. — Vous faites bien, Ariste, de revenir promptement ; car saint Augustin, le grand docteur de la grâce, ne veut pas qu'on cherche des raisons du choix que Dieu fait des hommes. La prédestination est purement gratuite ; et la raison pourquoi Dieu prend tel et laisse tel, cest qu'il fait miséricorde à qui lui ptait de la faire.

Ariste. — Quoi, Théodore! "est-ce que saint Augustin prétend que Dieu ne consulte point sa sagesse dans la formation de ses desseins, mais seulement pour leur exécution ?

Théodore. — Non, Ariste. Mais apparemment Théotime explique saint Augutin selon la pensée de certaines gens. Ce saint docteur, écrivant contre les hérétiques de son temps, rejette la méchante raison qu'ils donnaient du choix de Dieu et de la distribution de sa grâce. Mais il a toujours été prêt de recevoir celles qui sont dans l'analogie de la foi et qui ne détruisent pas la gratuité de la grâce. Voici en deux mots le raisonnement de ces hérétiques : il est bon que vous le sachiez et que vous puissiez y répondre. Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et arrivent à la connaissance de la vérité. Donc ils peuvent tous être sauvés par leurs forces naturelles. Mais si cela n'est pas possible sans le secours de la grâce intérieure, disaient les plus modérés, voyons un peu à qui Dieu le donnera. Dieu fait choix des uns plutôt que des autres. Hé bien, d'accord ; mais du moins que son choix soit raisonnable. Or, c'est une notion commune que, qui prend le pire choisit mal. Donc si Dieu ne donne pas sa grâce églïlement à tous, s'il choisit, il faut bien qu'il préfère les meilleurs ou les moins méchants aux plus méchants ; car on ne peut pas douter que le choix qu'il fait des uns plutôt que des autres ne soit sage et raisonnable. Il n'y a point en lai acception de personnes. Il faut donc nécessairement que la raison de son choix dans la distribution de sa grâce se trouve dans le bon usage que nous pouvons encore faire de nos forces naturelles. C'est à nous à vouloir, à désirer notre guérison, à croire au Médiateur, à implorer sa miséricorde, en un mot, à commencer, et Dieu viendra au secours; nous mériterons par le bon usage de notre libre arbitre que Dieu nous donne sa grâce.

Ariste. — Ces gens-là raisonnaient juste.

Théodore. — Parfaitement bien, mais sur de fausses idées ; ils

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ne consultaient pas la notion de l'Être infiniment parfait. Ils faisaient agir Dieu comme agissent les hommes. Car, prenez garde? pourquoi pensez-vous que Dieu répande les pluies?

Ariste. — C'est pour rendre fécondes les terres que nous cultivons.

Théodore. — Il n'y a donc qu'à -semer ou qu'à planter dans un champ, afin qu'il y pleuve; car, puisque Dieu ne fait pas pleuvoir également sur les terres , puisqu'il fait choix, il doit choisir raisonnablement et faire pleuvoir sur les terres ensemencées plutôt que sur les autres^ plutôt que sur les sablons et dans là mer. Trouvez par cette comparaison le défaut du raisonnement des ennemis de la grâce; mais ne chicanez point, je vous prie.

ÂRisTE. — Je vous entends , Théodore. Qu'on cultivé les terres ou qu'on les laisse stériles, il n'y pleut ni plus ni moins. C'est qu'il ne pleut ordinairement qu'en conséquence des lois générales de la nalure, selon lesquelles Dieu conserve Funivers. De même, la raison de la distribution de la grâce ne se tire point de nos mérites naturels. Dieu ne donne les premières grâces, j'entends celles qui nous discernent, qu'en conséquence de certaines lois générales ^ Car Dieu n'agit pas comme les hommes , comme les causes particulières et les intelligences bornées. La raison de son choix vient de la sagesse de ses lois, et la sagesse de ses lois du rapport qu'elles ont avec ses attributs, de leur simplicité, de leur fécondité, en un mot de leur divinité. Le choix que Dieu fait des hommes dans la distribution de ses grâces est donc raisonnable et parfaitement digne de la sagesse de Dieu, quoiqu'il ne soit fondé ni sur la différence des natures, ni sur l'inégalité des mérites.

Théodore. — Vous v voilà, Ariste. Vous avez renversé en deux mots l'appui le plus ferme du pélagianisme. Un homme qui arro-' aérait des sablons, ou qui porterait à la mer les eaux nécessaires à son champ, ne serait pas sage. C'est néanmoins ce que Dieu fait en conséquence de ses lois ; et en cela il agit très-8agement> divinement. Cela suffit pour faire taire ces orgueilleux hérétiques, qui veulent apprendre à Dieu à faire parmi les hommes un choix sage et raisonnable.

Hé bien, Théotime, appréhendez- vous encore qu 'Ariste ne tombe dans le précipice dont saint Augustin fait peur, et avec raison, à ceux qui cherchent dans leurs mérites la cause de leur élection? Ariste veut que la distribution de la grâce soit purement gratuite. Soyons en repos pour lui. Plaignons plutôt certaines gens que vous

1 . Voy. Y Entretien XII, le second discours du Traité de la Nature et de la Grâce f Réponse à la Dissertation de M. Arnauld, ch. 7, 8, 9, 10, 11, etc.

connaissez , qui prétendent que Dieu choisit ses élus par sa bonté pour eux, sans sagesse et sans raison de sa part; car c'est une horrible impiété que de croire que Dieu n'est pas sage dans la formation de ses desseins, aussi bien que dans leur exécution. La prédestination est gratuite de notre part. La grâce n'est point distribuée selon nos mérites, ainsi que le soutient saint Augustin, après saint Paul et avec toute l'Église; mais elle est réglée sur une loi dont Dieu ne se dispense jamais. Car Dieu a formé le dessein qui renferme la prédestination de tels et tels, plutôt que quantité d'autres, parce qu'il n'y a point de dessein plus sage que celui-là, plus digne de ses attributs. Voilà ce que vos amis ne sauraient comprendre.

Xin. — Theotime. — Que voulez-vous, Théodore ! c'est qu'on donne naturellemnet dans cet écueil, de juger Dieu par soi-même. Nous aimons tous l'indépendance, et ce nous est à nous une espèce de servitude que de nous soumettre à la raison , une espèce d'impuissance de ne pouvoir faire ce qu'elle défend. Ainsi, nous craignons de rendre Dieu impuissant à force de le faire sage; mais Dieu est à lui-même sa sagesse. La raison souveraine lui est coéternelle et consubstantielle. Il l'aime nécessairement; et quoiqu'il soit obligé de la suivre, il demeure indépendant. Tout ce que Dieu veut est sage et raisonnable : non que Dieu soit au-dessus de la raison , non que ce qu'il veut soit juste précisément et uniquement parce qu'il le veut; mais parce qu'il ne peut se démentir soi-même, rien vouloir qui ne soit conforme à la loi , à Tordre immuable et nécessaire des perfections divines. <

Théodore. — Assurément , Theotime , c'est tout renverser que de prétendre que Dieu soit au-dessus de la raison, et qu'il n'a point d'autre règle dans ses desseins que sa pure volonté. Ce faux principe répand des ténèbres si épaisses, qu'il confond le bien avec le mal, le vrai avec le faux et fait de toutes choses un chaos où l'esprit ne connaît plus rien. Saint Augustin a prouvé invinciblement le péché originel par les désordres que nous éprouvons en nous. L'homme souffre : donc il n'est point innocent. L'esprit dépend du corps : donc l'homme est corrompu, il n'est.point tel que Dieu l'a fait , Dieu ne peut soumettre le plus noble au moins noble ; car Tordre ne le permet pas. Quelles conséquences pour ceux qui ne craignent point de dire que la volonté de Dieu est la seule règle de ses actions! Ils n'ont qu'à répondre que Dieu Ta ainsi voulu; que c'est notre amour-propre qui nous fait trouver injuste la douleur que nous souffrons; que c'est notre orgueil qui s'offense que l'esprit soit soumis au corps; que Dieu ayant voulu ces désordres prétendus, c'est une impiété que d'en appeler à la raison, puisque la

volonté de Dieu ne la reconnaît point pour la règle de sa conduite. Selon ce principe, l'univers est parfait, parce que Dieu Ta voulu. Les monstres sont des ouvrages aussi achevés que les autres selon les desseins de Dieu. Il est bon d'avoir les yeux au haut de la tète, mais ils eussent été aussi sagement placés partout ailleurs, si Dieu les y avait mis. Qu'on renverse donc le monde, qu'on en fasse un chaos: il sera toujours également admirable, puisque toute sa beauté consiste dans sa conformité avec la volonté divine, qui n'est point obligée de se conformer à Tordre. Mais quoi 1 cette volonté nous est inconnue. Il faut donc que toute la beauté de l'univers disparaisse d la vue de ce grand principe, que Dieu est supérieur à la raison qui éclaire tous les esprits et que sa volonté toute pure est Tunique règle de ses actions.

Ariste. — Ah ! Théodore, que tous vos principes sont bien liés l Je comprends encore , par ce que vous me dites là , que c'est en Dieu et dans une nature immuable que nous voyons la beauté, la vérité , la justice, puisque nous ne craignons point de critiquer son ouvrage, d'y remarquer des défauts, et de conclure même de là qu'il est corrompu. Il faut bien que Tordre immuable que nous voyons en partie soit la loi de Dieu même, écrite dans sa substance, en caractères éternels et divins, puisque nous ne craignons point de juger de sa conduite par la connaissance que nous avons de cette loi. Nous assurons hardiment queTliomme n'est point tel que Dieu Ta fait; que sa nature est corrompue; que Dieu n'a pu en le créant assujettir l'esprit au corps. Sommes-nous des impies ou des téméraires, de juger ainsi de ce que Dieu doit faire ou ne faire pas? Nullement. Nous serions plutôt ou des impies ou des aveugles, si nous suspendions sur cela notre jugement. C'est, Théodore, que nous ne jugeons point de Dieu par notre autorité, mais par l'autorité souveraine de la loi divine.

Théodore. — Voilà , mon cher Ariste , une réflexion digne de vous. N'oubliez donc pas d'étudier cette loi, puisque c'est dans ce code sacré de Tordre immuable qu'on trouve de si importantes décisions.

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