‹ Œuvres de MalebrancheChapitre 53 sur 145 · Eph., 5.— 2. Rom.f · texte numérisé non relu

Eph., 5.— 2. Rom.f

Théodore. — Sans m*àrrêter à vous prouver qu'il n'y a point d'animal, pour petit qu'il soit, qui ne puisse de l'un à l'autre, avoir quelque rapport à nous , je vous réponds que le principal dessein de Dieu dans la formation de ces petits insectes n'a point été de nous faire par eux quelque bien ou quelque mal, mais d'orner l'univers par des ouvrages dignes de sa sagesse et de ses autres attributs. Le commun des hommes méprise les. insectes, mais il se trouve des gens qui les considèrent. Apparemment les anges mêmes les admirent. Mais quand toutes les intelligences les négligeraient, il suffit que ces petits ouvrages expriment les perfections divines, et rendent l'univers plus parfait en lui-même , quoique moins commode pour des pécheurs, afin que Dieu les créât, supposé qu'il pût les conserver sans multiplier ses voies ; car Dieu a fait assurément l'ouvrage le plus parfait par les voies les plus générales et les plus simples. Il a prévu que les lois des mouvements suffisaient pour conserver dans le monde l'espèce de tel insecte qu'il vous plaira. Il a voulu tirer de ses lois tous les usages possibles pour rendre son ouvrage plus achevé. Il a donc formé d'abord toute l'espèce de cet insecte par la division admirable d'une certaine portion de la ma*tière ; car il faut toujours avoir bien dans l'esprit que c'est par le mouvement que tout se fait dans les corps, et que dans la première détermination des mouvements il était indifférent à Dieu de mouvoir les parties de la matière en un sens ou en un autre, n'y ayant point de lois générales des communications des mouvements avant que les corps se fussent choqués <.

Ariste. — Je conçois cela , Théodore. Un monde rempli d'une infinité d'animaux petits et grands est plus beau et marque plus d'intelligence qu'un autre où il n'y aurait point d'insectes. Or , un tel monde ne coûte pas plus à Dieu, pour parler ainsi, qu'un autre, ou ne demande pas une providence plus composée et plus particulière, et porte par conséquent autant que tout autre le caractère de rimmutabilité divine. Il ne faut donc pas s'étonner que Dieu ait fait un si grand nombre d'insectes.

XIII. Théodore. — Ce que nous disons là, Ariste, est général, et n'exclut pas une infinité de raisons que Dieu a eues de faire le monde tel qu'il est.

Ariste. — II faut que je vous dise , Théodore , une pensée qui m'est venue dans l'esprit, lorsque vous parliez de la transformation apparente des insectes. Les vers rampent sur la terre. Ils y mènent une vie triste et humiliante. Mais ilî se font un tombeau d'où ils sortent glorieux. Je me suis imaginé que par là Dieu voulait figurer

la vie, la mort et la résurrection de son fils, et même de tous les Chrétiens.

Théodore. — Je suis bien aise , Ariste , que cette pensée vous soit venue dans l'esprit; car quoiqu'elle me paraisse fort solide, je n'aurais pas osé vous la proposer.

Ariste. — Pourquoi cela?

Théodore. — C'est qu'elle a je ne sais quoi de bas qui déplaît à l'imagination. Outre que ce mot seulement de ver ou d'insecte, joint à la grande idée que nous devons avoir du Sauveur, peut exciter la raillerie; car je pense que vous savez que le ridicule consiste dans la jonction du petit au grand.

Ariste. — Out, mais ce qui parait ridicule à l'imagination est souvent fort raisonnable et fort juste ; car c'est souvent que nous méprisons ce que nous ne connaissons pas.

Théodore. — Il est vrai , Ariste. Le lis champêtre , que nous négligeons, est plus magnifiquement paré que Salomon dans toute sa gloire. Jésus-Christ n'a point craint la raillerie, lorsqu'il a avancé ce paradoxe. L'imagination est contente aussi bien que la raison, lorsque l'on compare la magnificence du roi Salomon à la gloire de Jésus-Christ ressuscité. Mais elle n'est pas trop satisfaite lorsqu'on cherche dans la beauté des lis une figure du Sauveur. Cependant la magnificence de Salomon n'était que l'ouvrage de la main des hommes ; mais c'est Dieu qui a donné aux fleurs tous leurs ornements.

Ariste. — Vous croyez donc, Théodore, que Dieu a figuré Jésus- Christ dans les plantes aussi bien que dans les insectes?

Théodore. — Je crois; Ariste, que Dieu a tout rapporté à Jésus- Christ en mille manières différentes ; et que non-seulement les créatures expriment les perfections divines , mais qu'elles sont aussi , autant que cela se peut , des emblèmes de son fils bien-aimé. Le grain qu'on sème doit, pour ainsi dire, mourir pour ressusciter et donner son fruit. Je trouve que c'est une figure naturelle de Jésus- Christ, qui est mort pour ressusciter glorieux : « Nisi granum fru- » menti cadens in terram mortuura fuerit^ ipsum solum manet; si » autem mortuum fuerit, multum fructum affert ». »

Théotime. — On peut se servir de tout ce qu'on veut pour faire des comparaisons. Mais il ne s'ensuit pas de là que Dieu ait voulu figurer Jésus-Christ par toutes les choses qui ont avec lui certains rapports arbitraires.

Théodore. — Si je ne savais, Théotime, que le principal des dessoins de Dieu c'est Jésus-Christ et son Église ; que rien ne plaît ù Dieu que par Jésus-Christ ; que c'est en Jésus-Christ et par Jésus-

J. Jmnn.y 12, 24.

iW ENTRETIENS

Christ que Tunivers subsiste, parce qu'il n'y a que lui qui le sanctifie, qui le tire de son état profane, qui le rende divin *, je regarderais comme des comparaisons arbitraires et tout à fait basses ce que je prends pour des figures naturelles. Oui , Théotime . je crois que Dieu a eu tellement en vue Jésus-Christ dans la formation de l'univers, que ce qu'il y a peut-être de plus admirable dans la Providence, c'est le rapport qu'elle met sans cesse entre le naturel et le surnaturel, entre ce qui se passe dans le monde et ce qui arrive à l'Église'de Jésus-Christ.

XIV. Ariste. — Assurément, Théotime, que Dieu ait voulu figurer Jésus-Christ par les changements des infectes , cela saute aux yeux. Un ver est méprisable et impuissant ; voilà Jésus-Christ méprisé : «Ego autuih sum vermis, et non homo, opprobrium homi- » num et abjectio plebis * ; » le voilà chargé de nos infirmités et de nos langueurs : «Verè languores noslros ipse tulit '. » Un ver s'enferme dans son tombeau , et ressuscite quelque temps après sans se corrompre. Jésus-Christ meurt et ressuscite, sans que son corps ait été sujet à la corruption : « Neque caro ejus vidit corruplio- » nem *. » J-.e ver ressuscité a un corps , pour ainsi dire, tout spirituel. 11 ne rampe point, il vole. Il ne se nourrit plus de pourriture; il ne fait que sucer des fleurs. Il n'a plus rien de méprisable; on ne peut pas être plus magnifiquement paré. De même Jésus- Christ ressuscité est comblé de gloire. Il s'élève dans les cieux. Il ne rampe point, pour ainsi dire, dans la Judée de bourgade en bourgade. Il n'est plus sujet à la lassitudç et aux autres infirmités de sa vie laborieuse. Il gouverne toutes les nations, et les peut briser comme un pot de terre, dit l'Écriture s. La souveraine puissance lui a été donnée dans le ciel et sur la terre. Peut-on dire que ce parallèle soit arbitraire? Assurément il est naturel.

Théodore. — Vous oubliez, Ariste. des rapports trop justes pour être négligés.

Ariste. — Qui sont-ils?

Théodore. — Ces vers avant leur transformation croissent toujours. Mais les mouches, les papillons, et généralement tout ce qui vole après atoir été ver, tout ce qui a été transformé demeure toujours dans le même état. *

Ariste. — C'est que sur la terre on peut mériter sans cesse, et que dans le ciel on demeure tel qu'on est.

Théodore. — J'ai remarqué que les insectes p'engendrent point qu'ils ne soient ressuscites, et, pour ainsi dire^ glorifiés.

Ariste. — Vous avez raison. Cest que Jésus-Chrigt n'a envoyé

1. Enireiign IX, n. 6.— 2. Ps. 21.— 3. Isai., 53.-4. Act., 2, 21.— 5. Pg. 110.

le Saint-Eâprit à son Église , il ne l'a rendue féconde qu'après sn résurrection et qu'il est entré en possession de sa gloire. « Nondum » erat Spiritus datus, dit saint Jean^, quia Jésus nondum eratglorifi* » catus;» et Jésus-Christ lui-même : «Expedît vobis utego%adam. » Si enim non abiero, Paracletus non veniet ad vos. Si autem abiero, » mittam eum ad vos •. » Je ne m'étonne plus que Dieu ail fait un si grand nombre d'insectes.

Théodore. — Si Dieu se plaît, Théolime, dans son ouvrage, c'est qu'il y voit partout son fils bien-aimé; car nous-mêmes nous ne sommes agréables à Dieu qu'autant que nous sommes des expressions de Jésus-Christ. La matière , par les modalités dont elle est capable , ne peut pas exprimer exactement les dispositions intérieures de l'âme samte de Jésus , sa charité , son humilité , sa patience. Mais elle peut fort bien imiter les divers états où son corps adorable s'est trouvé. Et je pense que l'arrangement de la matière, qui figure Jésus-Christ et son figlise, honore davantage l'amour du Père pour le Fils, que tout autre arrangement n'honore sa sagesse et ses autres attributs.

ÂRisTE. — Peut-être même que c'est dans les dispositions de la matière propres à figurer Jésus-Christ qu'il y a le plus d'art et d'intelligence ; car qu'un animal vivant se fasse un tombeau et s'y renferme pour en ressusciter glorieux , peut-on concevoir une mécanique plus admirable que celle par laquelle ces mouvements-là s'exécutent?

Théotime. — J'entre tout à fait dans vos sentiments. Et je crois de plus, Théodore, que Dieu a figuré même par les dispositions des corps celles de l'àme sainte de Jésus, et principalement l'excès de son amour pour son Église; car saint Paul » nous apprend que cette passion violente de Tamour, qui fait qu'on quitte avec joie son père et sa mère pour sa femme, est une figure de l'excès de l'amour de Jésus-Christ pour son épouse. Or, quoique les animaux, à parler en rigueur, soient incapables d'amour, ils expriment par leurs mouvements cette grande passion et conservent leur espèce à peu près comme les hommes. Ils figurent donc naturellement cet amour violent de Jésus-Christ , qui l'a porté à répandre son sang pour son Église. En effet , pour exprimer fortement et vivement la folie de la croix , l'anéantissement du fils de Dieu , l'excès de sa charité pour les hommes, il fallait, pour ainsi dire, une passion aveugle et folle, une passion qui ne garde nulle mesure.

Ariste. — Admirons donc la sagesse incompréhensible du Créateur dans les rapports merveilleux qu'il a mis entre ses ouvraf

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