‹ Œuvres de MalebrancheChapitre 67 sur 145 · Cor. r · texte numérisé non relu

Cor. r

SIR Là Métaphysique. m

taines choses que nous ne connaissons guère. Répondez pour moi, Théodore, je vous en prie.

Théodore. — Les anges n*ont point attendu après Jésus-Christ, car Jésus-Christ est avant eux. C'est le premier-né de tontes les créatures, a Primogenitus omnis creaturae ^ » Il n'y a pas deux mille ans qu'il est né à Bethléem , mais il y en a six mille qu'il a été immolé : a Agnus occisus est ab origine mundi >. » Comment cela? C'est que le premier des desseins de Dieu, c'est l'incarnation de son fils; parce que ce n'est qu'en lui que Dieu reçoit l'adoration des anges, qu'il a souffert les sacrifices des Juifs, et qu'il reçoit et recevra éternellement nos louanges. « Jésus Christus heri, » et hodie, ipse et in ssecula '. » Tout exprime et figure Jésus- Christ. Tout a rapport à lui, à sa manière, depuis la plus noble des intelligences jusqu'aux insectes les plus méprisés. Quand Jésus- Christ naît en Bethléem, alors les anges glorifient le Seigneur. Ils chantent tous d'un commun accord : « Gloria in altissimis Deo *, » Ils déclarent tous que c'est par Jésus-Christ que le ciel est plein de gloire. Mais c'est à nous qu'ils le déclarent, à nous à qui le futur n'est point présent. Ils ont toujours protesté devant celui qui est immuable dans ses desseins, et qui voit ses ouvrages avant qu'ils soient exécutés, qu'il leur fallait un pontife pour l'adorer divinement. Us ont reconnu pour leur chef je Sauveur des hommes, avant même sa naissance temporelle. Ils se sont comptés pour rien par rapport à Dieu : si ce n'est peut-être ces anges superbes qui ont été précipités dans les enfers à cause de leur orgueil.

ÀRiSTE. — Vous me faites souvenir, Théodore, de ce que chante l'Église, lorsqu'on est prêt d'offrir à Dieu le sacrifice : a Per quem » majestatem tuam laudant angeli, adorant dominationes, tremunt » potestates, » et le reste. Le prêtre hausse sa voix pour élever nos esprits vers le ciel : « Sursum corda, » pour nous apprendre que c'est par Jésus-Christ que les anges mêmes adorent la divine majesté, et pour nous porter à nous joindre à eux sous ce divin chef, afin de ne faire qu'un même chœur de louanges, et de pouvoir dire à Dieu : «Sanctus. Sanctus, Sanctus, Dominus Deus Sabaothl » Pieni sunt cœli et terra gloriâ tuâ. » Le ciel et la terre sont pleins de la gloire de Dieu; mais c'est par Jésus-Christ, le pontife du Très-Haut. Ce n'est que par lui que les créatures, quelque excellentes qu'elles soient, peuvent adorer Dieu, le prier, lui rendre des actions de grâces de ses bienfaits. ^

Théotihe. — Assurément c'est en Jésus-Christ que tout subsiste, puisque sans lui le ciel même n'est pas digne de la majesté du

1. Col. l, 16. —2. Apoc. 13, 8. — 3. HœW. 13, 8. — 4. Lttc. 2, 13.

958 ENTRETIEKS

Créateur. Les anges par eux-mêmes ne peuvent avoir de rapport, d'accès, de société avec l'Être infini. Il faut que Jésus-Christ s'en mêle, qu'il pacifie le ciel aussi bien que la terre ; en un mot, qu'il réconcilie avec Dieu généralement toutes choses. Il est vrai qu'il n'est pas le sauveur des anges, dans le même sens qu'il l'est des hommes. Il ne les a pas délivrés de leurs péchés comme nous, mais il les a délivrés de l'incapacité natupelle à la créature d'avoir avec Dieu quelque rapport, de pouvoir l'honorer divinement. Ainsi, A 6&t leur chef aussi bien que le nôtre, leur médiateur, leur sauveur, puisque ce n'est que par lui qu'ils subsistent, et qu'ils s^approch^nt de la majesté infinie de Dieu^ qu'ils peuvent prononcer d'accord avec Dieu même le jugement quMls portent de sa sainteté. II me semble que saint Paul avait en vue cette vérité, lorsqu'il écrivait aux Colossiens ces paroles toutes divines : « Ëripuit nos de potes* »tale ten^brarum, et transtuiit in r^num lilii dilectionis. susb, in » quo babemus redemptionem per sanguinem ejus, remissioo^iii 9peccatorum; qui est imago Dei invisibilis, prioftogenitus omnis Il créature, quoniam in ipso condita sunt universa in cœlis el in 1» terra, visibilia et invisibilia, sive dominatione», sive priBoipatus, « sive potestates : omnia per ipsum et in ipso constant ; et ipse> est » caput corporis Ecclesiae, qui est principium, primogenitus ex moT'* » tuis, ut sit in omnibus ipse primatum ftenens, quia in ipso com^ » placuit omnem plenitudinem inhabitare, et per eum réconciliai » omnia inipsvim, pacificans per sangvinem crucis ejus sive qu^ in » terris, sive qusB in cœlis sunt ^. n Que ces paroles sont ej^celtentea, et qu'elles expriment noblement la grande idée que nous devons avoir de notre religion !

XI. Abiste. — Il est vrai, Théotime, que cet endroit de saint Paul, et peut-être quelques autres, s*acGorde parfaitement bien avec ce que nous venons de dire ; mais il faut avouer de bonne foi que le grand motif que l'Écriture donne à Dieu de l'inoarnatian de son fils, c'est sa bonté pour les honunes. « Sic Deus dilexit muu- » dum, » dit saint Jean , « ut filium suum unigenitum daret. » il y a quantité d'autres passages que vous savez mieux que moi, qui nous apprennent cette vérité.

Theotdib. -7- Qui doute que le fils de Dieu se soit fait homme par bonté pour les hommes, pour les délivrer de leurs péchés ? Mais qui peut aussi douter qu'il nous délivre de nos péohés pour nous consacrer un temple vivant à la gloire de son père; afin que nous, et les anges mêmes, honorions par lui divinement la souveraine majesté? Ces deux motifs ne sont pas contraires; ils sont su-

1 Col. 1, 13.

SUR L4 M£TAPHYS1Q13E. 350

bordonnés 1 un à Tautre. Et puisqge Dieu aime toutes choses à pro> portion qu'elles sont aimables, puisqu'il s'aime infiniment plus que nous, il est clair que le plus grand de ces deux motifs, celui à qui tous les autres se rapportent, c'est que tous ses attributs soient divinement glorifiés par toutes ses créatures en Jésus-Christ notre Seigneur.

Comme l'Écriture n'est pas faite pour les anges, il n'était pas nécessaire qu'elle nous rebattit souvent que Jésus-Christ était venu pour être leur chef aussi bien que le nôtre, et que nous ne ferons avec eux qu'une seule Église et qu'un seul concert de louanges. L'Écriture, faite pour des hommes, et pour des hommes pécheurs, devait parler comme elle a fait, et nous proposer sans cesse le motif ke plus capable d'exciter en nous une ardente charité pour notre libérateur. Elle devait nous représenter notre indignité, et la né^ cessité absolue d'un médiateur pour avoir accès auprès de Dieu : nécessité encore bien mieux fondée sur le néant et l'abomination du péché, que sur l'incapacité naturelle à tous les êtres créés. Ttiutes les pures créatures ne peuvent par elles-mêmes honorer Dieu divi-r nement ; mais aussi ne le déshonorent-elles pas oonmie le pécheur. Dieu ne met point en elles sa complaisance; mais aussi ne les a-t-il pas en horreur comme le péché et celui qui le commet. Il fallait donc que l'Écriture parlât comme elle a fait de l'incarnation de Jésus*. Christ, pour faire sentir aux hommes leurs misères et la piiséricorde de Dieu ; afin que le sentiment de nos misères nous retînt dans l'humilité, et que la miséricorde de Dieu nous remplit, de confiance et de charité.

THÉonoRE. — Vous avez raison» Théotnne, L'Écriture-Satnte nous parle selon les desseins de Dieu, qui sont d'humilier la créa-ture, de la lier à Jésus-Christ , et par Jésus-Christ à lui. Si Dieu a laissé envelopper tous les hommes dans le péché pour leur faire mi* séricorde en Jésus-Christ, c'est afin d'abattre leur orgueil, et de relever la puissance et la dignité de son pontife. Il a voulu que i^ous dussions à notre divin chef tout ce que nous sommes, pour noua hef avec lui plus étroitement. Il a permis la corruption do son ouvrage, afin que le Père du monde futur, l'auteur de la céleste Jérusalem travaillât sur le néant, non de l'être , mais de la sainteté et de la justice, et i]ue nous devinssions en lui et par lui une nouvelle cj^a-ture; afin que, remplis de la Divinité, dont la plénitude habite ei\ lui substantiellement, nous pussions uniquement par Jésus-Christ rendre à Dieu des honneurs divins. Que ne devons-nous point à celui qui nous élève à la dignité d'enfants de Dieu, après nous avoir tirés d'un état pire que le néant même, et qui, pour nous en tirer, s'anéantit jusqu'à se rendre semblable à nous, afin d'être la vie-

lime de nos péchés ? Pourquoi donc l'Écriture, qui n'est pas faite pour les anges, qui n'est pas tant faite pour les philosophes que pour les simples, qui n*est faite que pour nous faire aimer Dieu, et nous lier avec Jésu^Christ, et par Jésus-Christ à lui ; pourquoi, dis-je, l'Écriture nous expliquerait-elle les desseins de l'incarnation par rapport aux anges ? pourquoi appuierait-elle sur Tindignité naturelle à toutes les créatures ; l'indignité du péché étant infiniment plus sensible, et la vue de cette indignité beaucoup plus capable de nous humilier et de nous anéantir devant Dieu ?

Les anges qui sont dans le ciel n'ont jamais offensé Dieu. Cependant saint Paul nous apprend que Jésus-Christ pacifie ce qui est dans le ciel aussi bien que ce qui est sur la terre : a Pacificans per » sanguinem crucis ejus sive quae in terris sunt, sive quse in cœlis *;x> que Dieu rétablit, qu'il soutient, ou selon le grec, qu'il réunit toutes choses sous un même chef, ce qui est dans le ciel et ce qui est sur la terre : « Instaurare omnia in Christo, quae in cœlis, et quae in » terra sunt, in ipso * ; » que Jésus-Christ, en un mot, est chef de toute rÉglise : « Et ipsum dédit caput supra omnem Ecclesiam ^. » Cela ne suffît-il pas pour nous faire comprendre que ce n'est que par Jésus-Christ que les anges mêmes adorent Dieu divinement, et qu'ils n'ont de société, d'accès, de rapport avec lui que par ce fils bienaimé, en qui le Père^se plait uniquement, par qui il se complaît parfaitement en lui-même ? « Dilectus meus in quo benè complacuit » animae meae *. »

ÂRisTE. — Cela me paraît évident. Il n'y a point deux Églises différentes, deux saintes Sion. « Âccessistis, dit saint Paul, ad Sion » montem et civitatem Dei viventis, Jérusalem cœlestem, et multo- » rum angelorum frequentiam ^. » Et puisque Dieu a établi Jésus-- Christ sur toute l'Église, je crois que ce n'est que par lui que les anges mêmes rendent à Dieu leurs devoirs, et qu'ils en sont et ont toujours été reçus favorablement. Mais j'ai une difficulté à vous proposer contre le principe que vous avez établi d'abord.

XII. Vous nous avez dit, Théodore, que Dieu veut être adoré en esprit et en vérité, c'est-à-dire par des jugements et des mouvements de l'âme ; et que notre culte et même nos bonnes œuvres tirent leur bonté morale des jugements qu'elles prononcent, lesquels jugements sont conformes aux attributs divins ou à l'ordre immuable des perfections divines. Vous m'entendez bien. Mais, je vous prie, pensez-vous que les simples y entendent tant de finesse? Pensez-vous qu'ils forment de ces jugements qui adorent Dieu en esprit et en vérité ? Cependant si le commun des hommes ne porte

l. Col. 20. — 2. JBph. ], 10. — 3. Vers. 2?. r-4. Matlh. 12, 18. -r 5. ffifbv. 12, 22,

point des attributs ou des perfections divines le jugement qu'ils en doivent porter, ils ne prononceront point ces jugements par leurs actions. Ainsi, ils ne feront point de bonnes œuvres. Ils n'adoreront point aussi en esprit et en vérité par leur foi en Jésus-Christ, s'ils ne savent bien qu'offrir le Fils au Père c'est déclarer que la créature et que les pécheurs ne peuvent avoir directement de rap* port a Dieu. Et c'est à quoi il me semble que beaucoup de Chré" tiens ne pensent point. Bons Chrétiens toutefois, et que je ne crois pas que vous osiez condamner.

Théodore. — Prenez bien garde, Ariste. Il n'est pas absolument nécessaire, pour faire une bonne action, de savoir distinctement qu'on prononce par elle un jugement qui honore les attributs divins, ou qui soit conforme à l'ordre immuable des perfections que renferme l'essence divine. Mais, afin que nos actions soient bonnes, il faut nécessairement qu'elles prononcent par elles-mêmes de tels jugements, et que celui qui agit ait du moins confusément l'idée de l'ordre , et qu'il l'aime, quoiqu'il ne sache pas trop ce que c'est. Je m'explique. Quand un homme fait l'aumône, il se peut faire qu'il ne pense point alors que Dieu est juste. Bien loin de porter ce jugement, qu'il rend honneur par son aumône à la justice divine et qu'il se la rend favorable, il se peut faire qu'il ne pense point à la récompense. Il se peut faire aussi qu'il ne sache point que Dieu renferme en lui-même cet ordre immuable dont la beauté le frappe actuellement, ni que c'est la conformité qu'a son action avec cet ordre qui la rend essentiellement bonne et agréable à celui dont la loi inviolable n'est que ce même ordre. Cependant il est vrai de dire que celui qui fait quelque aumône prononce par sa libéralité ce jugement, que Dieu est juste ; et qu'il le prononce d'autant plus distinctement que le bien dont il se prive par sa charité lui serait plus nécessaire pour satisfaire ses passions ; et que plus enfin il le prononce distinctement, il rend d'autant plus d'honneur à la justice divine, il l'engage d'autant plus à le récompenser, il acquiert devant Dieu de plus grands mérites. De même, quoiqu'il ne sache point précisément ce que c'est que l'ordre immuable, et que la bonté do son action consiste dans la conformité qu'elle a avec ce même ordre, il est vrai néanmoins qu'elle n'est et qu'elle ne peut être juste que par cette conformité.

Depuis le péché, nos idées sont si confuses et la loi naturelle est tellement éteinte, que nous avons besoin d'une loi écrite pour nous apprendre sensiblement ce que nous devons faire ou ne faire pas. Comme la plupart des hommes ne rentrent point en eux-mêmes, ils n'entendent point cette voix intérieure qui leur crie : Non roncti-

pisc€9. Il a fallu que celte voix se prononçât au dehors, et qu'elle entrât dans leur esprit par leurs sens. Néanmoins ils n'ont jamais pu effacer entièrement l'idée de l'ordre, cette idée générale qui répond à ces mots : Il faut, on doit, il est juste de. Car le moindre signe réveille cette idée ineffaçable dans les enfants mêmes qui sont encore pendus à la mamelle. Sans cela, les hommes seraient tout à fait incorrigibles , ou plutôt absolument incapables de bien et de mal. Or^ pourvu que l'on agisse par dépendance de cette idée confuse et générale de l'ordre, et que ce que l'on fait y soit d'ailleurs parfaitement conforme, il est certain que le mouvement du cœur est réglé, quoique Tesprit ne soit point fort éclairé. Il est vrai que c'est l'obéissance à l'autorité divine qui fait les fidèles et les gens de bien. Mais comme Dieu ne peut commander que selon sa loi inviolable, Tordre immuable, que selon le jugement éternel et invariable qu'il porte de lui-même et des perfections qu'il renferme dans son essence , il est clair que toutes nos œuvres ne sont essentiellement bonnes que parce qu'elles expriment et qu'elles prononcent, pour ainsi dire, ce jugement. Venons maintenant à l'objection de ces bons Chrétiens qui adorent Dieu dans la simplicilé de leur foi.

XIII. Il est évident que l'incarnation de Jésus-Christ prononce, pour ainsi. dire, au dehors ce jugement que Dieu porte de lui-* même, que rien de fini ne peut avoir de rapport à lui. Celui qui reconnaît la nécessité d'un médiateur prononce sur son indignité ; et s'il croit en même temps que ce médiateur ne peut être une pure créature, quelque excellente qu'on veuille la supposer, il relève infiniment la divine majesté. Sa foi en elle-même est donc conforme au jugement que Dieu porte de nous et de ses divines perfections. Ainsi elle adore Dieu parfaitement, puisque par ces jugements véritables et conformes à ceux que Dieu porte de lui-même elle met l'esprit dans \^ situation la plus respectueuse où il puisse être en présence de son infinie majesté. Mais , dites-vous , la plupart des Chrétiens n'y entendent point tant de finesse. Ils vont à Dieu tout simplement. Ils ne s'aperçoivent seulement pas qu'ils sont dans cette situation si respectueuse. Je vous l'avoue, ils ne le savent pas tous de la manière dont vous le savez. Mais ils ne laissent pas d'y être. Et Dieu voit fort bien qu'ils y sont, du moins dans la d>sposition de leur cœur. Ils abandonnent à Jésus-Christ, qui est à leur tête et qui porte la parole, de les présenter à Dieu dans l'état qui leur convient. Et Jésus-Christ , qui les regarde comme son peuple , comme les membres de son propre corps, comme unis à lui par leur charité et par leur foi, ne manque pas de parler pour eux et de prononcer hautement ce qu'ils ne sauraient exprimer. Ainsi fous les

Chrétiens, dans la simplicité de leur foi et la préparation de leur cœur, adorent incessamment par Jésus-Christ, d'une adoration trèsparfaite et très-agréable à Dieu , tous ses attributs divins. Il n'est pas nécessaire, Ariste, que nous sachions exactement les raisons de notre foi, j'entends les raisons que la métaphysique peut nous fournir. Mais il est absolument nécessaire que nous la professions ; de même qu'il n'est pas nécessaire que nous concevions distinctement ce qui fait la moralité de nos oeuvres, quoiqu'il soit absolument nécessaire que nous en fassions de bonnes. Je ne crois pas cependant que ceux qui se mêlent de philosopher pussent employer leur temps plus utilement que de tâcher d'obtenir quelque intelligence des vé-^ rites que la foi nous enseigne.

Ariste. — Assurément, Théodore, ^1 n'y a point de plaisir ou du moins de joie plus solide que celle que produit en nous l'intelligence des vérités de la foi.

Thëotimb. — Oui, dans ceux qui ont beaucoup d'amour pour ia religion et dont le cœur n'est point corrompu ; car il y a des gens à qui la lumière fait de la peine. Ils se fâchent de voir ce qu'ils voudraient peut-être qui ne fût point.

Théodore. — Il y a peu de ces gens-là, Théotime ; mais il y en a beaucoup qui appréhendent, et avec raison, qu'on ne tombe dans quelque erreur et qu'on n'y entraine les autres. Ils seraient bien aises qu'on éclaircît les matières et qu'on défendit la religion. Mais comme on se défie naturellement de ceux qu'on ne connaît point, on craint, on s'effraie, on s'anime, et on prononce ensuite des jugements de passion, toujours injustes et contraires à la charité. Cela fait taire bien des gens, qui devraient peut-être parler, et de qui j'aurais appris de meilleurs principes que ceux que je vous ai proposés. Mais souvent cela n'oblige point au silence ces auteurs étourdis et téméraires, qui publient hardiment tout ce qui leur vient dans l'esprit. Pour moi, quand un homme a pour principe de ne se rendre qu'à l'évidence et à l'autorité ; quand je m'aperçois qu'il ne travaille qu'à chercher de bonnes preuves des dogmes reçus, je ne crains point qu'il puisse s'égarer dangereusement. Peut-être tombera-t-il dans quelque erreur. Mais que voulez-vous ? Cela est attaché à notre misérable condition. C'est bannir la raison de ce monde, s'il faut être infaillible pour avoir droit de raisonner.

Ariste. — 11 faut, Théodore, que je vous avoue de bonne foi ma prévention. Avant notre entrevue, j'étais dans ce sentiment, qu'il fallait absolument bannir la raison de la religion, comme n'étant capable que de la troubler. Mais je reconnais présentement que si nous l'abandonnions aux ennemis de la foi, nous serions bientôt poussé^ à

^k ENTRETIENS SUR LA MÉTAPHYSIQUE.

bout et décriés comme des brutes. Celui qui a la raison de son côté a des armes bien puissantes pour se rendre maître des esprits; car enfin nous sommes tous raisonnables çt essentiellement raisonnables. Et de prétendre se dépouiller de sa raison, comme on se décharge d'un habit de cérémonie, c'est se rendre ridicule et tenter inutilement l'impossible. Aussi , dans le temps que je décidais qu'il ne fallait jamais raisonner en théologie, je sentais bien que j'exigeais des théologiens ce qu'ils ne m'accorderaient jamais. Je comprends maintenant, Théodore, que je donnais dans un excès bien dangereux, et qui ne faisait pas beaucoup d'honneur à notre sainte religion, fondée par la souveraine raison, qui s'est accommodée à nous, afin de nous rendre plus raisonnables. Il vaut mieux s'en tenir au tempérament que vous avez pris, d'appuyer les dogmes sur l'autorité de l'Église^ et de chercher des preuves de ces dogmes dans les principes les plus simples et les plus clairs que la raison nous fournisse. Il faut ainsi faire servir la métaphysique à la religion (car de toutes les parties de la philosophie, il n'y a guère que celle-là qui puisse lui être utile) , et répandre sur les vérités de la foi cette lumière qui sert à rassurer l'esprit et à le mettre bien d'accord avec le cœur. Nous conserverons par ce moyen la quaUté de raisonnables , nonobstant notre obéissance et notre soumission à l'autorité de l'Église. Théodore. — Demeurez ferme , Ariste , dans cette pensée : toujours soumis à l'autorité de l'Église, toujours prêt de vous rendre à la raison. Mais ne prenez pas les opinions de quelques docteurs, de quelques communautés, et même d'une nation entière, pour des vérités certaines. Ne les condamnez pas non plus trop légèrement. A l'égard des sentiments des philosophes, ne vous y rendez jamais entièrement que lorsque l'évidence vous y oblige et vous y force. Je vous donne cet avis , afin de guérir le mal que je pourrais avoir fait ; et que si j'ai eu le malheur de vous proposer comme véritables des sentiments peu certains, vous puissiez en reconnaître la fausseté en suivant ce bon avis, cet avis si nécessaire et que je crains fort d'avoir souvent négligé.

Page 1