QUATORZIÈME ENTRETIEN
CoBtinuation du mAine sujet. L'incnmpréhensibilité de nos mystères est une preuve démonstrativfi de leur vérité. Manière d'éclaircir les dogmes dç la foi. De l'incarnation de Jésus-Christ. Preuve de sa divinité contre les sociniens. NuUq créature, les anges mêmes, ne peuvent adorer Dieu que par lui. Comment la foi en Jésus-Christ nous rend agréables à Dieu.
I. Ariste, — Ah ! Théodore , comment pourrai-je vous ouvrir mon cœur? Comment vous exprimer ma joie? Comment vous faire sentir l'état heureux où vous m'avez mis? Je res8em})le maintenant à un homme échappé du naufrage , ou qui trouve toqt'calme après la tempête. Je me suis senti souvent agité parias mouvements dangereux à la vue de nos incompréhensibles mystères. Leur profondeur m'effrayait, leur obscurité me saisissait ; et quoique mon cœur se rendît à la force de l'autorité , ce n'était pas sans peine de la. part de l'esprit ; car, comme vous savez, l'esprit appréhende naturellement dans les ténèbres. Mais maintenant je trouve qu'en moi tout est d'accord : Tesprit suit le cœur. Que dis-jel l'esprit conduit, l'esprit transporte le cœur ; car plus nos mystères sont obscurs, quel paradoxe 1 ils me paraissent aiyourd'hui d'autant plus croyables. Oui , Théodore , je trouve dans Tobscurité même de nos mystères , reçus comme ils sont aujourd'hui de tant de nations différentes , une preuve invincible de leur vérité.
Comment , par exemple , accorder l'unité avec la Trinité , une société de trois personnes différentes dans la simplicité parfaite de la nature divine ? Cela est incompréhensible : assurément , mais cela n'est pas incroyable. Cela nous passe., il est vrai ; mais un peu de bon sens , et nous le croirons , du moins si nous voulons être de la veligion des apôtres : car enfin, supposé qu'ils n'aient point iconnu cdtiaeflîable mystère, ou qu'ils ne l'aient point enseigné à leurs auooasseurs , J6 soutiens qu'il n'est pas possible qu'un sentiment sj eiUiaqrdin^re ait pu trouver dans les esprits cette créance univer-iselleifiï^Jut donne dans toute l'Église et parmi tant de diverses
nations. Plus cet adcirable mystère paraît monstrueux , souffrez! cette expression des ennemis de la foi , plus il choque la raison humaine, plus il soulève l'imagination, plus il est obscur, incomprén hensible, impénétrable , moins est-il croyable qu'il se soit insinué naturellement dans l'esprit et dans le cœur de tous les catholiques de tant de pays si éloignés. Je le comprends , Théodore . jamais le» mêmes erreurs ne se répandent universellement partout, principalement ces sortes d'erreurs qui révoltent étrangement l'imagination, qui n'ont rien de sensible , et qui semblent contredire les notions les plus simples et les plus communes.
Si Jésus-Christ ne veillait point sur son Église, le nombre dos unitaires surpasserait bientôt celui des vrais catholiques. Je com-* prends cela ; car il n'y a rien dans les sentiments de ces hérétiques qui n'entre naturellement dans l'esprit. Je conçois bien que des opinions proportionnées à notre intelligence peuvent s'établir avec le temps. Je conçois même que les sentiments les plus bizarres peuvent dominer parmi certains peuples d'un tour d'imagination tout singulier. Mais qu'une vérité aussi sublime, aussi éloignée des sens, aussi opposée à la raison humaine , aussi contraire en un mot à toute la nature qu'est ce grand mystère de notre foi ; qu'une vérité^ dis-je , de ce caractère se puisse répandre universellement et triompher dans toutes les nations où les apôtres ont prêché l'Ëvangile , surtout dans la supposition que ces premiers prédicateurs de notre foi n'eussent rien su et rien dit de ce mystère , c'est assurément ce qui ne se peut concevoir, pour peu de connaissance qu'on ait de l'esprit humain.
Qu'il y ait eu des hérétiques qui se soient opposés à un dogme si relevé, je n'en suis nullement surpris. Je le serais étrangement si jamais personne ne l'eût combattu. Peu s'en est fallu que cette vérité n'ait été opprimée. Cela peut être. On se fera toujours un mérite d attaquer ce qui semble blesser la raison. Mais qu'enfin le mystère de la Trinité ait prévalu , qu'il se soit établi partout où la religion de Jésus-Christ est reçue ^ sans qu'il ait été connu et enseigné par les apôtres, sans une autorité et une force divine, il ne faut, ce me semble, qu'un peu de bon sens pour reconnaître que rien n'est moins vraisemblable ; car il n'est pas même vraiseinblabla qu'un dogme si divin, si au-dessus de la raison , si éloigné de tout ce qui peut frapper l'imagination et les sens, puisse venir naturel* lement dans l'esprit de qui que ce soit.
II. TuBonojus. • — Assurément, Ariste, vous devez avoir l'esprit fort en repos, puisque vous savez maintenant tirer la lumière des ténèbres mômtiSf ^.t tQurner en preuve évidente de nos mystôrffu
Tobscurité impénétrable qui les environne. Que les sociniens blasphèment contre notre sainte religion; qu'ils la tournent en ridicule : leurs blasphèmes et ce ridicule dont ils prétendent la couvrir vous en inspirent du respect. Ce qui ébranle les autres ne peut que vous affermir. Comment ne jouiriez-vous pas d'une paix profonde? Car enfin ce qui peut faire naître en nous quelque frayeur et quelque trouble, ce ne sont pas ces vérités plausibles que tout le monde croit sans peine; c'est la profondeur et l'impénétrabilité de nos mystères. Je comprends donc que vous voilà dans un grand calme. Jouissez-en , mon cher Ariste. Mais, je vous prie , ne jugeons pas de l'Église de Jésus-Christ comme des sociétés purement humaines : elle a un chef qui ne permettra jamais qu'^eile devienne la maitresse de l'erreur; son infaillibilité est appuyée sur la divinité de celui qui la conduit. Il ne faut pas juger uniquement par les règles du bon sens, que tels et tels de nos mystères ne peuvent être des inventions de l'esprit humain ; nous avons une autorité décisive , une voie encore et plus courte et plus sûre que cette espèce d'examen. Suivons humblement cette voie^ pour honorer par notre confiance et notre soumission la puissance, la vigilance, la bonté et les autres qualités du souverain pasteur de nos âmes ; car c'est eu quelque manière blasphémer contre la divinité de Jésus-Christ, ou du moins contre sa charité pour son épouse , que de vouloir absolument d'autres preuves des vérités nécessaires à notre salut que celles qui se tirent de l'autorité de l'Église.'
Si vous croyez , Âriste , tel article de notre foi , parce que vous reconnaissez clairement par l'examen que vous en faites qu'il est de tradition apostolique, vous honorez par votre foi la mission et l'apostolat de Jésus-Christ; car votre foi exprime ce jugement que vous faites que Dieu a envoyé Jésus-Christ au monde pour l'instruire de la vérité. Mais si vous ne croyez que par cette raison, sans égard à l'autorité infaillible de l'Église, vous n'honorez pas la sagesse et la généralité de la Providence, qui fournit aux simples et aux ignorants un moyen fort sûr et fort naturel de s'instruire des vérités nécessaires au salut. Vous n'honorez pas la puissance ou du moins la vigilance de Jésus-Christ sur son Église , il semble que vous le soupçonniez de vouloir l'abandonner à l'esprit d'erreur ; de sorte que la foi de ceux qui se «soumettent humblement à l'autorité de l'Église rend beaucoup plus d'honneur à Dieu et à Jésus-Christ que la vôtre , puisqu'elle exprime plus exactement les attributs divins et les qualités de notre médiateur : ajoutez à cela qu'elle se rapporte parfaitement avec le jugement que nous devons former de la faiblesse et de la limitation de notre esprit ; et que si d'un côté elle ex-
prime notre confiance en Dieu et en la charité de Jésug-Christ, elle marque clairement, de l'autre, que nous avons de nouâ-mômes une juste et salutaire défiance. Ainsi vous voyez bien que la foi décelai qui se soumet à Tautorité de TÉglise est fort agréable à D^eO, puisque, de quelque côté qu'on la considère, elle exprime les jugements que Dieu veut que nous portions de ses propres attributs, des qualités de Jésus-Christ et de la limitation de Tesprit humain.
m. Souvenez-vous néanmoins , Ariste, que la foi humble et soumise de ceux qui se rendent à Tautorité n'est ni aveugle ni indiscrète; elle est fondée en raison. Assurément Tinfaillibilité est renfermée dans ridée d'une religion divine, d'une société qui a pour chef une nature subsistante dans la sagesse éternelle, d'une société établie pour le salut des simples et des ignorants. Le bon sens veut qu'on croie TËglise infaillible : cela me parait ainsi. Il faut donc se rendre aveuglément à son autorité. Mais c'est que la raison fait voir
.^. qu'il n'y a nul danger de s'y soumettre, et que le chrétien qui refuse de le faire dément par son refus le jugement qu'il doit porter des qualités de Jésus-Christ.
Notre foi est parfaitement raisonnable dans son principe ; elle ne doit point son établissement aux préjugés, mais à la droite raison : car Jésus-Christ a prouvé d'une manière invincible sa mission et ses qualités; sa résurrection glorieuse est tellement attestée qu'il faut renoncer au sens commun pour la révoquer en doute. Maintenant la vérité ne se fait presque plus respecter par l'éclat et la majesté des miracles : c'est qu'elle est soutenue de l'autorité de Jésus- Christ, qu'on reconnaît pour infaillible, et qui a promis son assistance toute-puissante et sa vigilance pleine de tendresse à la divine société dont il est le chef. Que la foi de l'Église soit combattue par les diverses hérésies des sectes particulières , il faut que cela arrive pour manifester la fidélité des gens de bien. Le vaisseau où repose Jésus-Christ peut être battu de la tempête , mais il ne court aucun danger. C'est manquer de foi que d'appréhender l'orage : il faut que les vents grondent et que la mer enfle ses flots, avant que de rendre le calme. On ne peut sans cela faire sentir le pouvoir qu'on a de leur commander. Mais si le Seigneur permet que les puissances de l'enfer...
Thbotimb. — Souffrez, Théodore, que je vous interrompe. Vous savez que nous n'avons plus à passer avec vous que le reste de la
* journée. N'en voilà que trop sur rinfaillibilité de l'Église. Ariste en est coavaincu. Donnez-nous, je vous prie, quelques principes qui puissent nous conduire à l'intelligence des vérités que nous croyons, qui puissent augmenter en nous le profond respect que nous de-
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vons avoir pour la religion et pour la morale chrétienne , ou bien donnez-nous quelque idée de la méthode dont vous vous servez dans une matière si sublime.
IV. Théodobe. — Je n'ai point pour cela de méthode particulière. Je ne juge des choses que sur les idées qui les représentent dépendamment des faits qui me sont connus. Voilà toute ma méthode. Les principes de mes connaissances se trouvent tous dans mes idées; et les règles de ma conduite par rapport à la religion , dans les vérités de la foi. Toute ma méthode se réduit à une attention sérieuse à ce qui m'éclaire et à ce qui me conduit.
AaiiTE. < — Je ne sais si Théotime conçoit ce que vous nous dites ; mais pour moi, je n'y comprends rien. Cela est trop général.
iHéoDOBE. — Je crois que Théotime m'entend bien. Mais il faut s'expliquer davantage. Je distingue toujours avec soin les dogmes de la foi des preuves et des explications qu'on en peut donner. Pour les dogmes , je les cherche dans la tradition et dans le consentement de rÉglise universelle , et je les trouve mieux marqués dans les définitions des conciles que partout ailleurs. Je pense que vous en demeurez d'accord : puisque l'Église est infaillible , il faut s'en tenir à ce qu'elle a décidé.
Aristb. "" Mais ne les cherchez-vous pas aussi dans les saintes écritures?
- Théodore. — Je crois, Ariste , que le plus sûr et le plus court est de les chercher dans les saintes écritures, mais expliquées par la tradition , je veux dire par les conciles généraux ; ou reçues généralement partout , expliquées par le même esprit qui les a dictées. Je sais bien que l'Écriture est un livre divin et la règle de notre foi; mais je ne la sépare pas de la tradition, parce que je ne doute pas que les conciles ne l'interprètent mieux que moi. Prenez équitablement ce que je vous dis. Les conciles ne rejettent pas l'Écriture; ils la reçoivent avec respect , et par cela môme ils l'autorisent par rapport aux fidèles, qui pourraient bien la confondre avec des livres apocryphes. Mais, outre cela, ils nous apprennent plusieurs vérités que les apôtres ont confiées à l'Église , et que l'on a combattues , lesquelles vérités ne se trouvent pas facilement dans les écritures canoniques; car combien d'hérétiques y trouvent tout le contraire! En un mot, Ariste, je tâche de bien m'assurer des dogmes sur lesquels je veux méditer pour en avoir quelque intelligence ; et alors je fais de mon esprit le même usage que font ceux qui étudient la physique. Je consulte, avec toute l'attention dont je suis capable , l'idée que j'ai de mon sujet, telle que la foi me la propose. Je remonte toujours à ce qui me paraît de
plus simple et de plus général, afin de trouver quelque lumière : lorsque j'en trouve, je la contemple; mais je ne la suis qu'autant qu'elle m'attire invinciblement par la force de son évidence. Là moindre obscurité fait que je me rabats sur le dogme, qui , dans la crainte que j'ai de l'erreur^ est et sera toujours inévitablement ma règle dans les questions qui regardent la foi.
Ceux qui étudient la physique ne raisonnent jamais contre Texpérience ; mais aussi ne concluent-ils jamais par l'expérience contre la raison : ils hésitent, ne voyant pas le moyen de passer de Tune à l'autre ; ils hésitent , dis-je, non sur la certitude de l'expé^^ rience, ni sur l'évidence de la raison, mais sur le moyen d'ac-* corder l'une avec l'autre. Les faits de la religion ou les dogmes dé* cidés sont mes expériences en matière de théologie. Jamais je ne les révoque en doute : c'est ce qui me règle et me conduit à Tintel-» ligence. Mais lorsqu'en croyant les suivre je me sens lieurt^r contre la raison , je m'arrête tout courte sachant bien que les dogmes de la foi et les principes de la raison doivent être d'accord dans la vérité, quelque opposition qu'ils aient dans mon esprit. Je demeure donc soumis à l'autorité, plein de respect pour \et raison, convaincu seulement de la faiblesse de mon esprit et dans une per^ pétuelle défiance de moi-même. Enfin , si l'ardeur pour la vérité se rallume , je recommence de nouveau mes recherches ; et par une attention alternative aux idées qui m'éclairent et aux dogmes qui me soutiennent et qui me conduisent, je découvre sans autre méthode particulière le moyen de passer de la foi à l'intelligence. Mais pour l'ordinaire, fatigué de mes efforts, je laisse aux personnes p\uê éclairées ou plus laborieuses que moi une recherche dont je ne me crois pas capable ; et toute la récompense que je tire de mon travail , c'est que je sens toujours de mieux en mieux la petitesse de mon esprit, la profondeur de nos mystères, et le besoin extrême que nous avons tous d'une autorité qui nous conduise. Hé bien, Ariste , êtes- vous content?
Ariste. — Pas trop. Tout ce que vous dites là est encore si général, qu'il me semblé que vous ne m'apprenez rien. Des exemples, s'il vous plaît ; découvrez-moi quelque vérité : que je voie un peil comment vous vous y prenez.
Théodore. — Quelle vérité?
Ariste. — La vérité fondamentale de notre religion.
TitéoDOftE. — Mais cette vérité vous est déjà connue, et je crois vous l'avoir bien démontrée.
ARISTE. — 11 n'importe. Voyons. On ne peut pas trop la prouver. Coèi par là qu'il faut commencer.
Thkotime.^- Il est vrai : mais ce sera par là que nous finirons ; car bientôt il faudra nous séparer.
Ariste. — J'espère aussi que nous ne serons pas long-temps sans nous rejoindre.
y. Théodore. — C'est ce que je ne sais point ; car je le souhaite si fort, que je crains bien que cela n'arrive pas. Mais ne raisonnons point sur l'avenir; profitons du présent : soyez attentifs à ce que je vais vous dire.
Pour découvrir par la raison entre toutes les religions celle que Dieu a établie, il faut consulter attentivement la notion que nous avons de Dieu ou de l'Êtpe infiniment parfait; car il est évident que tout ce que font les causes doit nécessairement avoir avec elles quelque rapport. Consultons-la donc, Ariste, cette notion de l'Être infiniment parfait, et repassons dans notre esprit tQut ce que nous savons des attributs divins, puisque c'est de là que nous devons tirer la lumière dont nous avons besoin pour découvrir ce que nous cherchons.
Ariste. — Hé bienl cela supposé?
Théodore. — Doucement, doucement, je vous prie. Dieu connaît parfaitement ces attributs que je suppose que vous avez présents à 1 esprit. Il se glorifie de les posséder. Il en aune complaisance in* finie. Il ne peut donc agir que selon ce qu'il est^ que d'une manière qui porte le caractère de ces mêmes attributs. Prenez bien garde à cela ; car c'est le grand principe que nous devons suivre lorsque nous prétendons connaître ce que Dieu fait ou ne fait pas. Les hommes n'agissent pas toujours selon ce qu'ils sont, mais c'est qu'ils ont honte d'eux-mêmes. Je connais un avaricieux que vous prendriez pour l'homme du monde le plus libéral. Ainsi ne vous y trompez pas : les hommes ne prononcent pas toujours par leurs actions, et encore moins par leurs paroles, le jugement qu'ils portent d'euxmêmes, parce qu'ils ne sont point ce qu'ils devraient être. Mais il n'en est pas de même de Dieu. L'Être infiniment parfait ne peut qu'il n'agisse selon ce qu'il est. Lorsqu'il agit, il prononce nécessairement au dehors le jugement éternel et immuable qu'il porte de ses attributs, parce qu'il se complaît en eux et qu'il se glorifie de les posséder.
Ariste. — Cela est évident ; mais je ne vois pas où tendent toutes ces généralités.
VL Théodore. — A cela, Ariste, que Dieu ne prononce parfaitement le jugement qu'il porte de lui-même que par l'incarnation de son fils , que par la consécration de son pontife , que par Rétablissement de la religion que nous professons, dans laquell^'seiile
il peut trouver le culle et radoration qui expriment ses divines perfections, et qui s'accordent avec le jugement qu'il en porte. Quand Dieu tira du néant le chaos, il prononça : Je suis le Tout-Puissant. Quand il en forma l'univers, il se complut dans sa sagesse. Quand il créa l'homme libre et capable du bien et du mal, il exprima le jugement qu'il porte de sa justice et de sa bonlé. Mais quand il unit son Verbe à son ouvrage , il prononce qu'il est infini dans tous ses attributs, que ce grand univers n'est rien par rapport à lui,' que tout est profane par rapport a sa sainteté , à son excellence, à sa souveraine majesté. En un mot, il parle en Dieu, il agit selon ce qu'il est, et selon tout ce qu'il est. Comparez, Ariste, notre religion avec celle des Juifs, des mahométans, et toutes les autres que vous connaissez; et jugez quelle est celle qui prononce plus distinctement le jugement que Dieu porte elt que nous devons porter de ses attributs.
ÂRisTE. — Ah ! Théodore, je vous entends.
VII. Théodore. — Je le suppose. Mais prenez garde à ceci. Dieu est esprit, et veut être adoré en esprit et en vérité. Le vrai culte ne consiste pas dans l'extérieur, dans telle ou telle situation de nos corps, mais dans telle et telle situation de nos esprits en présence de la majesté divine, c'est-à-dire dans les jugements et les mouvements de l'âme. Or, celui qui oifre le Fils au Père, qui adore Dieu par Jésus-Christ, prononce par son action un jugement pareil à celui que Dieu porte de lui-même. Il prononce , dis-je, de tous les jugements celui qui exprime plus exactement les perfections divines, et surtout cette excellence ou sainteté infinie qui sépare la Divinité de tout le reste , ou qui la relève infiniment audessus de toutes les créatures. Donc la foi en Jésus-Christ est la véritable religion , l'accès auprès de Dieu par Jésus-Christ le seul vrai culte , la seule voie de mettre nos esprits dans une situation qui adore Dieu, la seule voie par conséquent qui puisse nous attirer les regards de complaisance et de bienveillance de l'auteur de la félicité que nous espérons.
Celui qui fait part aux pauvres de son bien, ou qui expose sa vie pour le salut de sa patrie ; celui-là même qui la perd généreusement pour ne pas commettre une injustice , sachant bien que Dieu est assez puissant pour le récompenser du sacrifice qu'il en fait, celuilà prononce à la vérité par cette action un jugement qui honore la justice divine, et qui la lui rend favorable: mais cette action, toute méritoire qu'elle est, n'adore point Dieu parfaitement, si celui que je suppose ici capable de la faire refuse de croire en Jésus-Christ et prétend avoir accès auprès de Dieu sans son entremise. Le jugeiaenl que cet homme par son refus porte de lui-même, de valoir
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quelque chose par rafiport à Dieu, étant directement optxjsé à celai que Dieu prononce par la mission et la consécratiou de son pontife, ce jugement présomptueux rend inutile à son salut étemel une ac* Uon d'ailleurs si méritoire. C'est que , pour mériter à juste titre la possession d'un bien infini, il ne suffit pas d'exprimer par quelques bonnes (Buvres d'une bonté morale la justice de Dieu , il faut pro* noncer divinement par la foi en Jésus-Christ un jugement qui ho** nore Dieu selon tout ce qu'il est; car ce n'est que par le mérite de cette foi que nos bonnes œuvres reçoivent cette excellence surnatu-^ relie qui nous donne droit à l'héritage des enfants de Dieu. Ce n'est même que (tar le mérite de cette foi que nous pouvons obtenir la force de vaincre notre passion dominante , et de sacrifier notre vie par un pur amour pour la justice. Nos actions tirent bien leur moralité du rapport qu'elles ont avec Tordre immuable , et leur mérite des jugements que nous prononçons par elles de la puissance et de la justice.divine. Mais elles ne tirent leur dignité surnaturelle, et pour ainsi dire leur infinité et leur divinité, que par Jésus^^hrist^ dont l'incarnation, le sacrifice, le sacerdoce prononçant clairement qu'il n'y a point de rapport entre le créateur et la créature, y met par cela même un si grand rapport, que Dieu se complaît et se glorifie parfaitement dans son ouvrage. Comprenez-vous, Ariste^ bien distinctement ce que je ne puis vous exprima que fort imparfaitement?
VIII. Ariste. -^ Je le comprends, ce me semble. Il n'y a point de rapport entre l'infini et le fini. Cela peut passer pour une notion commune. L'univers comparé à Dieu n'est rien, et doit être compté pour rien; mais il n'y a que les Chrétiens, que ceux qui croient la divinité de Jésus-Christ, qui comptent véritablement pour rien leur être propre, et ce vaste univers que nous admirons. Peut-être que les philosophes portent ce jugement-là. Mais ils ne le prononcent point. Ils démentent, au contraire, ce jugement spéculatif par leurs actions. Ils osent s'approcher de Dieu, comme s'ils ne savaient plus que ia distance de lui à nous est infinie. Ils s'imaginent que Dieu se complait dans le culte profane qu'ils lui rendent. Us ont l'insolence, ou si vous voulez, la présomption de l'adorer. Qu'ils se taisent. Leur silence respectueux prononcera mieux que leurs paroles le jugement spéculatif qu'ils forment de ce qu'ils sont par rapport à Dieu. Il n'y a que les Chrétiens à qui il soit permis d'ouvrir la bouche et de louer divinement le Seigneur. Il n'y a qu'eux qui a^ent accès auprès de sa souveraine majesté. C'est qu'ils se comptent véritablement pour rien , eux et tout le reste de l'univers , par rap()^rt à Dieu , lorsqu'ils protestent que ce n'est que par Jésus-
Christ qu'ils prétendent avoir avec lui quelque rapport. Cet anéantissement où leur foi les réduit leur donne devant Dieu une véritable réalité. Ce jugement qu'ils prononcent d'accord avec Dieu même donne à tout leur culte un prix infini. Tout est profane par rapport à Dieu et doit être consacré par la divinité du Fils pour être digne de la sainteté du Père , pour mériter sa complaisance et sa bienveillance. Voilà le fondement inébranlable de notre safnte religion.
IX. THéoDoaB. — Assurément, Ariste, vous comprenez bien ma pensée. Du fini à l'infini, et, qui plus est, du néant profond où le péché nous a réduits, à la sainteté divine, à la droite du Trèshaut, la distance est infinie. Nous ne sommes par la nature que des enfants de colère : « Nature filii irae ^ » Nous étions en ce monde comme les athées, sans Dieu, sans bienfaiteur : « Sine Deo » in hoc mundo >. » Mais par Jésus-Christ nous voilà déjà ressuscites, nous voilà élevés et assis dans le plus haut des cieux : a Convivi-^ » ficavit nos in Christo, et conressuscitavit, et consedere fecit in » cœlestibus in Christo Jesu 3? » Maintenant nous ne sentons point noire adoption en Jésus-Christ , notre dignité , notre divinité : a Di- » vinse coDSortes naturœ *. » Mais c'est que notre vie est cachée en Dieu avec Jésu&-Cbrist. Lorsque Jésua-Christ viendra à paraître, alors nous paraîtrons aussi avec lui dans la gloire t « Scimus quo- » niam cùm apparuerit, similes ei erimus^. » « Vita, vestra, dit saint » Paul, est abscondita cum Christo in Deo. Cùm Christus apparuerit » vita vestra , tune et vos apparebitis cum ipso in gloria *. » Il n'y a plus entre nous et la Divinité cette distance infinie qui nous séparait : « Nunc autem in Christo Jesu vos, qui aliquando eratis » longé, facti estis propè in sanguine Christi : ipse enim est pax » nostra 7. » C'est que par Jésus-Christ nous avons tous accès auprès du Père. « Quoniam per ipsum habemus aocessum ambo in » une spiritu ad Patrem s. » « Ergo (écoutez encore cette conclu- » sion de Tapôtre) jam non estis bospites et advenae, sed estis cives » sanctorum et domestici Dei , supersBdificati super fùndamentum » Apostolorum et Prophetarum, ipso summo angulari lapide Christo » Jesu, in quo omnis aBdificatio constructa crescit in templum sanc- » tum Domino : in quo et vos ooœdificamini in habitaculum Dei in » spiritu 9. » Pesez, Ariste, toutes ces paroles, et principalement celles-ci : « In quo omnis sedificatio constructa crescit in templum » sanctum Domino. »
Ariste. — Il n'y a, Théodore, que l'homme-Dieu qui puisse joindre la créature au Créateur, sanctifier des profanes, construire
1. Eph. 2, 3. — 2. Vers. 12. — 3. Vers. 5 et 6. — 4. 2 Petr. 4. — ô. l Joan. 3, 2 . — 6. Cuit. 3, 3. — 7. Eph. 2, 13. — 8. Vers. 18. — 9. Vers. 19.
un temple où Dieu habite avec honneur., Je comprends maintenant le sens de ces paroles : « Deus erat in Christo mundum reconci- » lians sibi *. » C'est une notion commune, qu'entre le fini et Tinfini il n'y a point de rapport. Tout dépend de ce principe incontestable. Tout cuite qui dément ce principe choque la raison et déshonore la Divinité. La Sagesse éternelle n'en peut être l'auteur. Il n'y a que l'orgueil , que l'ignorance , ou du moins que la stupidité de l'écrit humain qui puisse maintenant l'approuver ; car il n'y a que la religion de Jésus-Christ qui prononce le jugement que Dieu porte, et que nous devons former nous-mêmes de la limitation de la créature et de la souveraine majesté du Créateur.
Théodore. — Que dites-vous donc, Âriste, des sociniens et des ariens^ de tous ces* faux Chrétiens qui nient la divinité de Jésus- Christ, et qui néanmoins prétendent par lui avoir accès auprès de Dieu ?
Ariste. — Ce sont des gens qui trouvent entre l'infini et le uni quelque rapport, et qui, comparés à Dieu, se comptent pour quelque chose.
Théotime. — Nullement, Ariste, puisqu'ils reconnaissent que ce n'est que par Jésus-Christ qu'ils ont accès auprès de Dieu.
Ariste. — Oui , mais leur Jésus n'est qu'une pure créature. Ils trouvent donc quelque rapport entre le fini et l'infini, et ils prononcent ce faux jugement, ce jugement injurieux à la Divinité, lorsqu'ils adorent Dieu par Jésus-Christ. Comment le Jésus de ces hérétiques leur dpnnera-t-il accès auprès de la divine majesté, lui qui en est infiniment éloigné ? Comment établira-t-il un culte qui nous fasse prononcer le jugement que Dieu porte de lui-même, qui exprime ^ la sainteté, la divinité, l'infinité de son essence? Tout culte fondé sur un tel Jésus suppose , Théotime^ entre l'infini et le fini quelque rapport , et rabaisse infiniment la divine majesté. C'est un culte faux, injurieux à Dieu, incapable de le réconcilier avec les hommes. Il ne peut y avoir de religion vérit&ble que celle qui est fondée sur le fils unique du Père, sur cet homme-Dieu qui joint le ciel avec la terre, le fini avec l'infini, par l'accord incompréhensible des deux natures, qui le rendent en même temps égal à son père et semblable à nous. Cela me paraît évident.
X. Théotime. — Cela est clair, je vous l'avoue. Mais que dironsnous des anges ? Ont-ils attendu à glorifier Dieu que Jésus-Christr fût à leur tête?
Ariste. — N'abandonnons point, Théotime, ce qui nous paraît évident, quelque difficulté que nous ayons à l'accorder avec cer-