DEUXIÈME MÉDITATION
1.68 anges peuvent auwi bous éclairer par eux-mêmes. Il n'f a que le Yefbe de X>icu qui soit la raiiïon universelle des esprits.
1 . Je suis convaincu que les corps qui m'environnent ne peuvent m'éclairer, et que celui-là même auquel je suis le plus étroitement uni m'est entièrement invisible. Je ne connais ni sa grandeur, ni sa situation, ni sa figure : ainsi je ne crois pas qu'il puisse par luimême se faire sentir ou se représenter à mon esprit.
2. Je demeure d'accord que je ne suis point ma lumière à moimême, que je ne puis former en moi mes idées ; et que quand j*aurais ce pouvoir, il me serait absolument itnpossible de m'en servir.
3. Enfin, je suis convaincu que celui qui m'instruit me montre autre chose que ma substance lorsqu'il me représente l'infini , lorsqu'il me fait connaître l'ordre , lorsqu'il me fait penser aux corps.
I. La connaissance même que j'ai de mon être et de ses modifications est si confuse et si imparfaite, qu'il me semble aussi que je ne puis être intelligible à moi-même ; et que tant que je ne regarderai que moi , je ne découvrirai jamais ce que je suis; car je ne vois en moi que ténèbres ; et peut-être que ma substance n^est pas plus intelligible par elle-même que celle des corps qui m'environnent. Il est vrai que je me sens , mais je ne me vois pas , je ne ihe connais pas. Et si je me sens, c'est qu'on me touche; car je ne puis agir en moi. Mais quand je sentirais par moi-même, quand je pourrais agir en moi et produire en ma substance toutes les modifications de plaisir et de douleur dont elle est capable et par lesquelles je me sens, je découvre tant de différence entre se sentir et se connaître, qu'il me semble que je puis me sentir et que je ne puis me connaître; qu'il est nécessaire que je ne me sente qu'en moimême lorsqu'on me touche, et qu'il n'est pas vraisemblable que je me puisse voir en moi-même quoiqu'on m'éclaire.
5. Si je ne puis agir en moi ni m'éclairer, si je ne puis produire
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ni mes plaisirs, ni mes lumières, qui sera capable de m'instruire et de me rendre heureux ? N'ai-je point quelque démon familier qui me gouverne, qui pénètre mon esprit et qui lui communique sa lumière? Pures intelligences, si vous êtes capables d'éclairer les hommes, faites-vous connaître à eux ! Êtes- vous? Qu'êtes-vous? Êtes-vous véritablement lumière et puissance à notre ég^rd? Si cela est, que les hommes vous rendent les honneurs qui vous sont dus, et qu'ils aient tous les sentiments de reconnaissance pour les obligations qu'ils vous ont. Nos pères ont adoré le soleil , à cause qu'ils étaient persuadés qu'il répandait cette lumière qui éclaire les corps et cette chaleur qui leur donne la vie ; et vous donnez peut-être la lumière et le mouvement aux esprits. Peut-être que c'est vous aussi qui gouvernez les astres , qui leur communiquez leurs influences et qui donnez par eux la vie et la fécondité à toutes choses. Mais je ne veux pas vous révérer pour des bienfaits qui n'ont rapport qu'à la vie du corps. Je veux vous rendre un culte tout spirituel pour les faveurs toutes spirituelles que je reçois de vous. Je crois que vous êtes, car je ne vois que vous qui soyez capables d'agir en moi, et je sens bien qu'on agit en moi. Je veux ddnc.
6. Doucement, pauvre esprit. Suspends ton jugement. Tu es plus raisonnable que les païens : tes pensées sont plus relevées que les leurs. Tu as raison de t'élever au-dessus de toi-même et des corps, mais ne t'arrête pas encore ; passe les intelligences même les plus pures et les plus parfaites , si tu veux rencontrer celui que tu dois adorer pour la grandeur de ses bienfaits et pour la souveraineté de sa puissance. Je vais tâcher de te conduire jusqu'à lui ; fais quelque effoft pour me suivre.
7. Lorsque tu t'entretiens avec les autres hommes, ils comprennent et approuvent tes sentiments ; lorsque des marchands se rendent leurs comptes et que des géomètres raisonnent entre eux , ils se convainquent les un^ les autres. Prends garde ! Comment se peut-il faire que tous les hommes s'entendent et conviennent entre eux , si la raison qu'ils consultent est une raison particulière? Peuxtu concevoir que le génie que tu penses t' éclairer soit capable de répandre la même lumière généralement dans tous les esprits , et qu'une intelligence particulière puisse être la raison universelle qui rend raisonnables toutes les nations du monde?
8. Tu sais que les autres voient ce que tu vois, s'ils s'y appliquent comme toi ; tu sais môme qu'ils ne peuvent voir les choses autrement que tu les vois : tu expérimentes, au contraire, qu'ils peuvent juger des choses que tu vois autrement que tu en jugeSé
D*où vient cela si ce n'est que tes idées ou Tobjet immédiat de ton esprit est celui de tous les esprits , et que le principe de tes jugements n'appartient qu'à toi ; si ce n'est que ta raison est universelle y immuable , nécessaire , et que ton esprit est borné et tes volontés changeantes et particulières? N'adore donc pas les anges ni les démons : ce sont aussi bien que toi des êtres particuliers et des intelligences bornées. Tu ne dépends point d'eux , tu n'as point immédiatement de rapport à eux , tu ne reçois d'eux ni la lumière qui t'éclaire , ni le mouvement qui t'anime.
9. Je vois que ton imagination te veut encore séduire dans la subordination des causes. Tu es porté à croire que la lumière, qui éclaire tous les esprits , se répand d'abord dans les intelligences les plus pures ; que de là elle réfléchit ou s'écoule dans celles du second ordre , et qu'elle se communique ainsi comme par degrés jusqu'à toi. Mais l'origine de ton système est que ton esprit aime la proportion et l'ordre. Tu te plais beaucoup plus à considérer la chute des eaux et les cascades des fontaines que le cours uniforme des rivières ; car tu découvres avec plaisir plusieurs rapports dans le grand nombre des bassins , qui reçoivent l'eau d'un côté et qui la regorgent de l'autre. Ainsi tu te formes avec plaisir certains ordres d'intelligences pour recevoir et pour répandre successivement la lumière.
40. Tu n'es pas seul dans cette pensée, ce sentiment est devenu fort commun : mais c'est que les opinions les plus agréables paraissent souvent les plus solides ; elles entrent facilement dans l'esprit, lorsqu'elles ont gagné le cœur. On ain)e naturellement ce qui plaît; et Timagination est bien plus contente lorsqu'elle se représente Dieu comme un souverain qui donne ses ordres à ses ministres et qui les instruit de ses pouvoirs, que lorsque l'esprit le considère comme une cause universelle qui fait tout en toutes choses immédiatement et par lui-même.
4 4 . Ne sens-tu pas que la lumière de ta raison t*est toujours présente , qu'elle habite en toi , et que lorsque tu rentres en toimême tu en deviens tout éclairé? N'entends-tu pas qu'elle te répond par elle-même d'abord que tu l'interroges , lorsque tu sais l'interroger par une attention sérieuse , lorsque tes sens et tes passions sont dans le respect et dans le silence ? Ainsi quel besoin as-tu de te rendre les démons favorables? Ce ne sont point eux qui t'éclairent, puisque, sans que tu les consultes, tu entends bien qu'on te répond.
42. Rentre en toi-même et écoule-moi , et compare ce que je te vais dire avec ce que t'apprend la religion que tu professes. Voici
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comment la vérité parle à tous*ceux qui Taiment, et qui par des désirs ardents la prient de les nourrir de sa substance :
43. Je ne suis point comme le pain qui entretient la vie du corps; on ne me divise point en parties pour me distribuer aux hoinmes. Je nourris et j'engraisse par mo^-méme les esprits ; mais ils ne me changent point en leur substance. Je me donne tout entier à tous, et tout entier à chacun d'eux. Je les ai créés pour les rendre semblables à moi et les nourrir de ma substance ; et ils sont d'autant plus raisonnables , qu'ils me goûtent mieux et qu'ils me possèdent plus parfaitement. Je suis la sagesse de Dieu même *, la vérité éternelle , immuable , nécessaire. Et quoiqu'il n'y ait que mon père qui me possède entièrement , je fais néanmoins mes délices d'être avec les enfants des hommes. Je me communique à tous les esprits autant qu'ils en sont capables ; et par la raison que je leur donne , je les unis entre eux et même avec mon père : car ce n'est que par moi que les esprits peuvent avoir entre eux quelque liaison et quelque commerce.
4 i. Mais les hommes sont si misérables, qu'au lieu de rentrer en eux-mêmes, pour m'écouter, ils se répandent au dehors par leurs sens et par leurs passions. Comme ils ne me consultent plus, ils deviennent déraisonnables; ils ne peuvent plus avoir de société avec personne, et principalement avec mon père : car les hommes peuvent par les mêmes passions se lier entre eux pour quelque temps; mais on ne peut avoir de société durable, on ne peut avoir de société avec Dieu que par mon moyen. Cependant j'ai eu pitié d'eux. Comme ils sont devenus sensibles, grossiers, charnels , je me suis rendu visible pour les instruire par ma parole et par les exemples de ma vie; et comme ils ne veulent plus rentrer en eux-mêmes, je me suis présenté devant eux et, par des miracles qui ont frappé leurs sens et qui les ont surpris, je les ai obligés de m'écouter: je leur ai enseigné par ma patience à conserver la société parmi les hommes, et je leur ai fait comprendre, par les maux que j'ai soufferts, que le pécheur ne peut rentrer en grâce avec Dieu que par une sérieuse pénitence. C'est ainsi que j'ai ap* pris d'une manière sensible, et qui est à la portée des plus simples et des plus stupides , comment les hommes doivent établir entre eux et avec Dieu une société éternelle; et je leur ai encore mérité par la dignité de ma personne un oubli général de leurs péchés : car je suis le sauveur des hommes', et je les délivre sans cesse, non de leurs maux présents, qui leur sont nécessaires, afin que, étant pécheurs, ils rentrent dans l'ordre, mais de leurs péchés qui les