TROISIÈME MÉDITATION
La vérité parle aux hommes en deux manières; comment on l'interroge, et sur quels sujets on la doit interroger, afin de recevoir ses réponses.
4 . 0 Jésus, ma lumière et ma vie , nourrissez-moi de votre substance, faites-moi part de ce pain céleste, qui donne aux esprits la force et la santé. Je ne puis vivre pour vous, si je ne vis de vous : je ne serai jamais animé de votre esprit, si je ne suis éclairé de votre lumière ; et si je ne suis étroitement uni à vous , je ne serai jamais parfaitement raisonnable. Mon unique maître, mettez-moi , je vous prie^ au nombre de vos fidèles disciples, et donnez-moi les règles que je dois observer pour comprendre votre doctrine et pour en profiter; car je me trouve souvent fort embarrassé. Je ne puis souvent discerner votre voix d'avec les inspirations secrètes que mes passions forment en moi. Je ne sais comment vous interroger pour vous obliger à me répondre. Je ne vois pas même encore de quoi je dois d'abord souhaiter d'être instruit.
2. Afin que tu puisses discerner les réponses de la vérité 4'avec celles de l'erreur, tu dois savoir, mon cher disciple, que je ne parle aux hommes qu'en deux manières : ou bien je parle à leur esprit immédiatement et par moi-même , ou bien je parle à leur esprit par leurs sens. Comme raison universelle et lumière intelligible , j'éclaire intérieurement tous les esprits par l'évidence et la clarté de ma doctrine; comme sagesse incarnée et proportionnée à leur faiblesse, je les instruis par la foi, c'est-à-dire par les écritures saintes et Fautorité visible de l'Église universelle. Ainsi , lorsque tu entends quelque réponse qui n'est point accompagnée d'évidence, ni confirmée par la foi , prends garde à ne te pas laisser séduire :' ce n'est point moi qui te parle. Les jpensées que tu as alors sont des sentiments confus que tes passions t'inspirent, ou de vains fantômes que ton imagination se forme, ou enfin des impressions ou des préjugés que tu dois à l'opinion et à la coutume.
.3. Mais il faut que tu remarques que je n'instruis point les hommes par la foi, ou par une autorité qui frappe les sens, lorsque je leur parle des vérités qui n'ont point de rapport à la religion; car, comme les hommes peuvent être sages et heureux sans les 5(Mences humaines, je n'ai pas dû leur apprendre cp? sciences par
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une autorité visible. Le travail de la méditation est encore aujourd'hui absolument nécessaire pour mériter ta vue claire de la vérité , et je ne suis point venu sur la terre pour épargner aux hommes ce travail. Comme je ne les délivre pas entièrement de leur concupis-^ cence, lorsque je répands la charité dans leurs cœurs, je ne dissipe pas aussi leurs ténèbres, lorsque j'instruis leurs esprits par rinfaillibilité de ma doctrine ; car, outre que la foi ne s'étend qu'à un certain nombre de vérités , l'évidence seule éclaire parfaitement l'esprit.
A, Cependant, quoique je n'enseigne jamais d'une manière sensible les vérités qu'il n'est pas nécessaire de savoir pour honorer mon père, et se régler l'esprit et le cœur, je montre souvent à l'esprit d'une manière purement intelligible plusieurs vérités qui appartiennent à la foi. Car, lorsque mes disciples rentrent en euxmêmes, et me consultent avec tout le respect et toute l'application nécessaire, je découvre à leur esprit avec évidence plusieurs vérités qu'ils savaient seulement avec certitude , à cause de l'infaillibilité de ma parole.
5. Mais, parce que la religion renferme des mystères tout à fait incompréhensibles à l'esprit humain, et que souvent les vérités de la morale sont si composées , qu'il faut avoir une application trèsgrande pour les connaître avec évidence, la manière la plus courte et la plus sûre pour apprendre la religion et la morale est de lire l'Écriture et d'écouter l'Ëglise, qui conserve le dépôt de la tradition, et par laquelle je parle encore à présent aux fidèles. Cependant, les vérités de la foi supposées incontestables, l'on peut et même l'on doit méditer ma loi jour et nuit, et me demander humblement la lumière et l'intelligence.
6. Sache donc que l'évidence et la foi ne peuvent jamais tromper; mais ne prends pas la vraisemblance pour l'évidence , ni l'opinion de quelques docteurs pour la foi. L'évidence exclut de l'esprit toute incertitude ; la vraisemblance laisse quelque obscurité. Ainsi tu dois suspendre ton jugement à l'égard delà vraisemblance, car il t'est encore libre de le suspendre ; et la règle que tu dois observer dans la recherche des connaissances naturelles, c'est de faire un usage continuel de ta liberté, c'est de retenir ton consentement jusqu'à ce que tu ne puisses plus le refuser à l'évidence de la vérité.
7. Comme la foi comprend ma parole écrite ou non écrite , et que cette foi est de tous les siècles et de toutes les nations , auxquelles l'Évangile a été annoncé , tu ne dois pas craindre d'y assujettir ton esprit ; car il n'est pas possible que les Chrétiens de différepts siècles ^t de pays fqrt éloignés se soient accordés pour cor-
rompre la pureté de leur foi , pour laquelle plusieurs d'entre eux ont répandu leur sang : outre que je gouverne invisiblement mon Église et que je n'ai garde de lui ôter son universalité, qui est le caractère sensible de la véritable Église , et la voie la plus courte que puissent avoir les personnes simples et grossières pour la distinguer de toutes les sectes particulières.
8. Cependant ne méprise point çibsolqment les vraisemblances ni les opinions communes des docteurs, quoique ces opinions ne passent point les limites de ton pays et qu'elles aient été inconnues dans les siècles passée. Mets chaque chose en son rçing : ce qui ne te paraît que vraisemblable , estime-le comme tel ; car en cela du moins porte-t-il l'image de la vérité, du moins est-il vrai en quelque sens. Et comme la foi n'apprend pas toutes choses; si tu rejetais comme fausses des opinions reçues , peut-être que tu condamnerais la vé* rite. Tu ne dois point rejeter comme contraires à la foi des sentiments que l'Église permet d'enseigner. Tu dois me consulter sur cela ; et si tu sais bien m'interroger, je te ferai comprendre qu'il y 9 des opinions particulières à quelques docteurs, lesquelles sont très-certaines et très-évidentes.
9. Je vous rends grâce, ô mon unique maître, de l'instruction importante que vous venez de me donner. Il me semble que maintenant je discernerai bien votre parole d'avec celles qui m'ont trompé jusqu'ici. C'est vous seul qui parle? par l'évidence lorsque vous nous enseignez les sciences humaines, par la foi lorsque vous nous instruisez de la religion ; et quoique vous n'enseigniez point par la foi les vérités qui n'ont aucun rapport à la religion , vous promettez de me découvrir avec évidence beaucoup de vérités de foi , pourvu que je sache bien vous interroger pour vous obliger à me répondre. Je vous prie donc de m'apprendre quelle est cette manière de vous ^nsulter qui est toujours récompensée d'une connaissance claire et évidente de la vérité.
10. Tu sais déjà en partie ce que tu me demandes, mon cher disciple, je te l'ai déjà dit; mais tu n'y fais pas de réflexion. Ne te souviens-tu pas que je t'ai répondu souvent dès que tu l'as désiré? Tes souhaits suffisent donc pour m'obliger à te répondre. Il est vrai que je veux être prié , avant que de répandre mes grâces. Mais ton désir est une prière naturelle que mon esprit forme en toi. C'est Famour actuel de la vérité qui prie , et qui obtient la vue de la vérité ; car je fais du bien à ceux qui m'aiment : je me d^uvr© à eux , et je les nourris par la manifestation de ma substance. Leur prière est donc toujours exaucée , pourvu qu'elle soit feite avec attention et avec persévérance , pourvu qu'ils me demandent ce qu'ite
sont en état dé recevoir de moi , ou , enfin , pourvu qu'ils me demandent ce que je possède en qualité de sagesse et de vérité éternelle.
4 1 . Par exemple si tu me demandes sans attention si l'âme est immortelle , je ne le répondrai point ; car si tu demandes sans attention , c*est faute d'amour.
42. Si tu me demandes avec attention, mais sans persévérance, si ton âme remue ton corps , je te répondrai , mais si bas , que tu n entendras pas clairement ma réponse ; car ton amour est trop faible pour obtenir ce que tu demandes.
43. Si tu désires de découvrir le rapport de la diagonale d'un carré à sa racine , ton désir, bien que violent et persévérant , sera vain et inutile ; car tu demandes par ce désir déréglé plus que tu ne peux recevoir.
44. Si tu me pries de t' apprendre à doubler un cube avec la règle et le compas , tu ne sais toi-même ce que tu me demandes : je ne t'écouterai donc point. Si néanmoins tu persévères, je te répondrai que tu demandes une chose impossible; et afin que tu demeures en repos, je t'en ferai voir l'impossibilité.
45. Enfin , si tu veux que je t'apprenne ce que pense ton ennemi, le succès que doit avoir une affaire , ou quelque secret de la natui^e , je ne te répondrai point encore, car c'est me prier de te donner ce que je ne possède point précisément en qualité de sagesse et de vérité éternelle, ou en qualité de raison universelle des esprits. Ce que tu me demandes aussi ne t'est pas nécessaire pour devenir sage et heureux. Ce n'est pas la connaissance de ces vérités qui te rend juste et raisonnable : ce ne sont point là des vérités dont tu te puisses nourrir. Ce sont des faits qui seront peut-être. nécessaires à la conservation de ton corps ; mais ce n'est pas moi que tu dois consulter dans ces occasions. Interroge les sens que je t'ai donnés, regarde Ion ennemi au visage ; prends garde à son air et à ses manières , enquiers-toi de ceux qui conversent avec lui , et peutrêlre que tu apprendras ce que tu désires.
46. Comme les événements futurs et plusieurs autres vérités dépendent de la volonté de Dieu , et même quelquefois de celle des hommes; comme ce ne sont point des vérités éternelles, je ne les renferme point dans ma substance. Ainsi , les esprits qui me contemplent ne les découvrent point en moi ; car encore que je sois la règle immuable de toutes les volontés divines par lesquelles tontes choses ont été produites , ces volontés n'étant point des émanations nécessaires de ma substance, on ne peut les reconnaître avec évidence en me contemplant comme la raison universelle des intelli-
gences. Cependant, comme Dieu ne veut que selon Tordre que lui prescrit sa sagesse, on peut en me consultant s'instruire non des êtres que Dieu a créés , mais de la manière dont il les a créés, ou du moins éviter beaucoup d'erreurs communes aux philosophes qui se consultent eux-mêmes au lieu de m'interroger *.
47. Voici, maintenant, non ce que tu dois mais ce que tu peux me demander : voici ce que je suis toujours prêt de te donner, et même ce que je me suis obligé de te donner, si tu mê le demandes avec assez d'attention et de persévérance. Je suis prêt de te découvrir tous les rapports qui sont entre les idées claires que tu as des choses , pourvu que ces rapports ne soient point trop composés ; car, lorsque tu m'interroges , tu dois savoir ce que tu me demandes , afin de pouvoir le reconnaître , lorsque je te le présente. TQ dois aussi avoir assez de capacité pour le rer>evoir , car ton esprit est fort limité , et la dépendance où il est de ton corps le partage extrêmement.
48. Lorsque tu as recherché les rapports des nombres , ne les astu pas toujours découverts? Lorsque tu as comparé avec l'attention nécessaire des lignes entre elles, des surfaces, des solides, des sursolides mêmes entre eux, n'as-tu pas appris un grand nombre de vérités? Je t'ai répondu clairement sur ces questions parce que tu savais exactement ce que tu me demandais, et que je possède, en qualité de sagesse éternelle ou de raison universelle , ce que tu de* sirais de moi.
49. Cependant, mon cher disciple, ne continue pas de ne faire de semblables questions. Je ne me plais pas à ces interrogations qui ne vont point à honorer mon père. Je renferme en moi-même ces sortes de .vérités, et je les découvre à ceux qui souhaitent de les voir. Mais , comme je suis la vie des esprits, aussi bien que leur lumière , j'aime beaucoup mieux leur enseigner les vérités qui nourrissent l'âme, et qui, en même temps qu'elles éclairent l'esprit, pénètrent , agitent et animent le cœur. Quand je suis venu sur la terre pour instruire les hommes , je ne leur ai point appris la géométrie, Fastronomie, ni tout ce que les savants de ce siècle font gloire de savoir, parce que ce sont des sciences qui enflent ordi> nairement l'esprit de ceux dont le cœur est corrompu. La lumière que je répands volontiers , c'est une lumière qui échauffe la volonté et qui produit l'amour de Dieu; car, comme j'aime mon père d'un amour infini , je me plais à envoyer cet amour pour remplir de charité tous les esprits que j'éclaire.
20. Tu ne peux, mon fils, acquérir la perfection de toQ esprit
\t Yoyr le premier clii^itr^ da Trqité 4e Morale^ .
qu'en contemplant ma substance , tu ne peux devenir parfaitement sage et raisonnable qu'en t'unissant avec la raison ; mais il y a des manières de s'y unir qui sont assez vaines et inutiles. On peut me consulter, écouter mes réponses , et demeurer fou et insensé. Sache que tous les esprits sont unis à moi, que les philosophes, que les impies , que les démons mêmes ne peuvent être entièrement séparés de moi , car^ s'ils voient quelque vérité nécessaire , c'est en moi qu'ils la découvrent , puisqu'il n'y a point hors de moi de vérité éternelle, immuable, nécessaire. Je pénètre donc et j'éclaire tous les esprits. Mais que sert à un démon de savoir que deux et deux font quatre , ou même de connaître exactement le rapport de la circonférence d'un cercle à son diamètre? S'il en est plus savant, il n'en est ni plus sage ni plus heureux ; et tu ne voudrais pas sans doute être uni à moi comme l'est le plus savant des impies et le plus éclairé des malins esprits.
24 . Apprendsdonc aujourd'hui que je nesuispasseulementla vérjté éternelle s mais encore l'ordre immuable et nécessaire ; que conune vérité j'éclaire ceux qui me consultent pour devenir plus savants , et que comme ordre je règle ceux qui me suivent pour devenir plus parfaits. Sache que je suis la loi éternelle, loi que Dieu même consulte sans cesse et qu'il suit inviolablement;. car je suis la sagesse de mon père , il m'aime non comme un homme qui aime son enfant, à cause que son enfant lui ressemble, mais il m'aime par la nécessité de sa nature comme un fils qui lui est consubstantiel , et auquel il communique toute sa substance.
22. Ne me consulte donc pas seulement comme vérité, mais comme ordre , ou comme la loi immuable des esprits , et je réglerai ton amour, je te communiquerai la vie , je te donnerai la force de vaincre tes passions ; et pour réC'Ompense de tes victoires, je te ferai part de ma gloire et de mes plaisirs pendant toute l'éternité. Mais si tu me consultes seulement comme vérité, tu passeras pour savant dans l'esprit de ceux qui vivent dans les ténèbres. Mais enfin, je me lasserai de tes importunités, je t'abandonnerai à toi-même, tu seras esclave de tes passions pendant ta vie et la victime de ma justice pendant toute l'éternité.
23. Pourquoi penses-tu que j'ai laissé ' périr les anciens philosophes, que je les ai livrés à des passions honteuses, qu'ils sont tombés dans les derniers désordres? C'est qu'ils abusaient de ma facilité à leur répondre, qu'ils me faisaient servir à leur ambition,
1. Fons sapicntiee vcrbum Dei in cxccisis, et ingressus illius mandata œterna.
[Errl. c. 1.)