CINQUIÈME MÉDITATION
Dieu seul est la cause véritable de tout ce qui se fait dans le monde. II agit
régulièrement selon certaines lois, en conséquence desquelles on peut dire que les causes secondes ont la puissance de faire ce que Dieu fait par elles,
1 . 0 mon Jésus ! vous êtes la raison universelle des esprits et leur loi inviolable; vous êtes la lumière et la sagesse éternelle; vous êtes l'ordre immuable et nécessaire. Dieu n'éclaire les hommes que par vous , qui êtes son Verbe ; il ne les régie que sur vous , qui êtes sa loi. L'homme n'est à lui-même ni sa loi, ni sa lumière. Sa substance n'est que ténèbres; il ne peut rien voir en se contemplant; et comme il dépend de Dieu, il n'est point le maître de ses actions. C'est à vous à lui donner la loi : vous êtes son modèle et son exemplaire ; c'est sur vous qu'il a été formé , c'est aussi sur vous qu'il doit être réformé. Continuez donc, mon unique maître, de m'apprendrg les vérités qui doivent régler ma conduite, et me porter à rendre à mon créateur les devoirs d'une créature raisonnable et reconnaissante.
2. Je sens en moi une infinité de changements , et je juge par eux que toute la nature est dans un mouvement continuel; et comme il ne peut y avoir d'effet ou de changement sans cause ou sa^e l'action actuelle de quelque puissance , je m'imagine que tous les objets qui m'environnent ont en eux-mêmes quelque force, puisqu'ils agissent effectivement les uns sur les autres, et que souvent même ils agissent sur moi malgré toute ma résistance. Je suis aussi
MÉDITATIONS CHRÉTIENKES. r9S
fort porté à croire que j'ai inoi-mème une force ou une puissanc*» véritable, puisque je produis dans mon corps du moins les mouvements qu'on appelle volontaires; car, pour ceux qui servent à la digestion , à la respiration , ou d'autres semblables , il me semble qu'ils se font en moi sans moi. Néanmoins, quand je rentre en moi^^ même pour y trouver quelque idée claire de force ou de puissance; quand je pense aux forces mouvantes par lesquelles les corps se mettent en mouvement, à la force qu'a le feu de mettre en moi la la douleur, ou à celle que j'ai moi-même pour m'unir aux corps qui m'environnent ou pour m'en séparer; quand je fais, dis-je, une sérieuse réQexion à toutes ces choses, je nie trouve dans un em-* barras étrange.
3. Mes sens me disent que les objets sensibles agissent en moi i je me dis à moi-même que c'est mot qui remue mon bras ; mais quand je pense que je'me dis à mol-même que c'est moi qui produis mes idées , et qu'en cela je me trompe ; quand je pense que mes idées se présentent devant moi, dès que je le veux, aussi promptement que mon bras se remue, dès que je le désire » et que ce->pendant mes volontés n'ont point la puissance de les produire * ; quand je pertse enfin aux préceptes que vous m'avez donnés pour ne point tomber dans l'erreur, je crois devoir suspendre mon jugement jusqu'à ce que votre lumière paraisse et me détermine. Augmentez donc mon amour pour la vérité, afin que mon attentioti se renouvelle, et que vous exauciez c«tte prière naturelle après que vous l'aurez formée en moi.
4. Écoute, écoute, mon fils : tiens tes sens dans le silence ; ou<blie tes préjugés et tout ce qui n'est qu'opinion. Vide ton esprit de tout ce que ton corps y a introduit : du moins n'y aie point d'égards pour quelque temps. Écdute*moi. Un corps petit ou grand, carré ou rond , ou , si tu le veux , blanc ou noir, firoid ou chaud, peut-il se mouvoir par lui-même? Ne disque ce que tu conçois, il n'y a dans le monde qu'un pied de matière; je te le suppose ainsi, afin que ton esprit ne soit point partagé. Ce corps pourra-t-ii 0e mouvoir? Dans l'idée que tu as de la matière, y découvres^tu quelque puissance? Tu ne réponds point. MeiS) supposé que ce corps ait véritablement le pouvoir de se remuer^ det|uel côté irat-ii? selon quel degré de vitesse se remuera-t*il? Tu la tais encore ? Je veux même que ce corps ait assez de liberté et de connaissanœ pour déterminer son mouvement et le degré de sa vitesse : je veux qu'il soit maître de lui-même. Mais prends garde! tu vas encore t'embarrasser ; car, supposé que ce corps se trouve environné