Traité de la Nature et de la Grâce, troisième discours
MÉDITATIONS CHBÉTIENfiBS. SU
être heureux et d'aimer le bien en général. Ainsi tu vois déjà bien qu'à cet égard tu n'es point le maître de ta volonté.
17. Dieu te porte invinciblement à aimer le bien en général, mais il ne te porte point invinciblement à aimer les biens particuliers. Ainsi tu es le maiti^ de ta volonté à l'égard de ces biens. Ne t'imagine pas néanmoins que tu puisses, comme cause véritable, changer les déterminations de tes volontés à leur égard. Je vais l'expliquer en quoi consiste le pouvoir que tu as d'aimer différents biens, pouvoir misérable, pouvoir de pécher, car ou ne doit aimer que Dieu coixune son bien ou la cause de sa perfection et de son bonheur.
18. Dieu te porte sans cesse vers le bien en général ; ce mouvement par lui-même est indéterminé. Tu découvres par la vue de l'esprit , ou tu goûtes par les sens un bien particulier, ou , plutôt déduit par tes sens ou par une lumière confuse, tu juges que tel objet est un bien ; aussitôt ce mouvement indéterminé se détermina na«turellement vers ce bien que tu connais ou que tu sens, et cela sans attendre que tu l'ordonnes , car ce mouvement est purement naturel. Ainsi, tu ne peux être le maître de ton amour que tu ne le sois de tes sentiments ou de tes lumières ; tu ne peux ch^nger les mouvements de ton cœur qu'en changeant les idées du bien, car tu ne peux aimer que par l'amour naturel du bien.
49. Lorsque deux biens se présentent à ton esprit dans le même temps, et que l'un paraît meilleur que l'autre , si dans ce moment tu choisis et te détermines, tu aimeras nécessairement celui qui te paraitra le meilleur, supposé que tu n'aies point d'autres vues et que tu veuilles absolument choisir. Mais tu peux toujours suspendre ton consentement à l'égard des faux biens ou les abandonner ; tu peux toujours examiner et suspendre le jugement qui doit régler ton choix. Je suppose qu'alors la capacité que tu as de penser ne soit point toute remplie par des passions ou des sentiments trop vifs. Or, c'est ce pouvoir de suspendre ton consentement^ l'égard des faux biens et de Terreur, qui dépend proprement de toi. Mais, prends g^rde , tu n'as ce pouvoir que par l'amour que Dieu t'imprime sans cesse pour le bien en général ; car, si tu peux ne point t'arréter aux faux biens et à l'erreur, c'est que tu as du mouvement pour aller plus loin. Mais, mon ûls, tu ne suis pas toujours ce mouvement; tu t'arrêtes avant le temps ^ Ainsi les consentements qui ne sont qu'erreur et que péché , sont uniquement de toi ; car les consentements positifs, qui tendent au bien, ne sont point tant des consentements
1. Ypy. la Réponse à la deuxième objection du troisième cliap. de la Réponse à la Diu, de M, Arnauld.
s* s MÉDITATIONS CHRÉTIENNES.
que des mouvements qui continuent, et que tu ne dissipes point par ta paresse et ta négligence. Il n'est pas nécessaire que je t'explique ces choses plus au long.
20. Comme tu peux suspendre ton consentement à l'égard des faux biens ou des idées confuses, il est visible que tu peux changer la situation ou la face que les choses ont prise dans ton esprit, et par là changer toutes les déterminations de tes volontés ; parce que le bien qui paraissait le meilleur paraîtra le moindre, et ce qui était vraisemblable se trouvera faux. C'est la lumière et le sentiment qui déterminent positivement et naturellement l'amour. Or tes volontés sont causes occasionnelles de tes lumières ; et les objets qui frappent tes sens, et le cours des esprits animaux sont causes occasionnelles de tes sentiments (par sentiments j'entends ici généralement toutes les pensées où le corps a quelque part ). Donc si tu suspens ton consentement, et que par ton attention tu examines les faces différentes des objets qui te sont présentés; ou même si tu le duspens long-temps , et que la présence des objets ou le cours fortuit des esprits change tes sentiments , tu te trouveras en tel état que tu n'auras que du mépris et de l'aversion pour un objet qui s'était rendu le maitre de ton cœur.
24. Je ne te parle point, mon Bis, du secours de ma grâce, quoique sans elle tu ne puisses rétablir ta liberté extrêmement affaiblie par les efforts continliels de la concupiscence. Humilie-toi de ton impuissance générale. Reconnais que le pouvoir que tu as d'aimer et de faire le bien ne vient que du mouvement que je t'imprime, et tâche de suivre ce mouvement, afin qu'il te conduise jusqu'au vrai bien pour lequel Dieu te l'a donné. Tu peux ne pas suivre ce mouvement : c'est là proprement ton pouvoir. Mais l'effet de ce pouvoir ne peut être que l'erreur et le péché. Ne te glorifie donc pas de ce pouvoir, afin que ma grâce t'en délivre, et que je te donne cette heureuse impuissance qui produit dans mes saints une joie incompréhensible.
22. Oui , mon Sauveur, je reconnais volontiers mon impuissance. Vous avez créé l'homme dans une liberté parfaite ; vous lui avez donné le pouvoir de consentir au bien et au mal. Mais depuis sa chute la concupiscence le rend impuissant au bien, si vous ne le fortifiez par le secours de votre grâce. Sauveur des pécheurs, venez me délivrer de celte fatale liberté que j'ai de mal faire, de la servitude du péché, de ce pouvoir que je n'ai que trop d'abuser du mouvement qiie Dieu ne me donne que pour m'élever jusqu'à lui. Mais, si je ne suis que faiblesse et qu'impuissance, si je ne suis point le maître absolu de mes volontés, comment pourrais-je l'être
des mouvcmentâ corporels qui en dépendenl? Comment les objets sensibles auraient-ils la puissance d*agir en moi et sur les corps qui m'environnent? Non, Seigneur, la puissance, qui donne l'être et le mouvement aux corps et aux esprits, ne se trouve qu'en vous. Je ne reconnais point d'autre cause véritable que l'efficace de vos volontés. Toutes les créatures sont impuissantes : je ne les crains point, je ne les aime point. Soyez l'unique objet de mes pensées, et la fin générale de tous les mouvements de mon cœur.