‹ Œuvres de MalebrancheChapitre 85 sur 145 · SIXIÈME MÉDITATION · texte numérisé non relu

SIXIÈME MÉDITATION

C'est Dieu seul qui fait, comme cause véritable, pat les lois générales de runîon de l'âme et du corps, ce que les hommes font comme causes occasionnelles ou naturelles. En quoi consiste la puissance que les hommes ont de vouloir ou d'aimer le bien.

4 . 0 mon unique maître, que la lumière intelligible est différente de cette lumière sensible qui se répand sur le corps ; et que les objets changent de face, de mérite et de prix, lorsqu'on les regarde successivement à l'une et ù l'autre de ces deux lumières! Seigneur,

SOft MÉDITATIONS CnilÊTlENNBS.

ii me semble que je vois maintenant deux mondes différents. Car, lorsque j'ouvre les yeux du corps pour contempler l'univers, je découvre mille et mille beautés, et je trouve, pour ainsi dire, dans les parties qui le composent un nombre infini de petites Divinités, qui par leurs propres forces font tous ces effets merveilleux qui m'éblouissent et qui m'enchantent. Mais lorsque je ferme les yeux et que je rentre en moi-même, alors votre lumière fait tout disparaître. Je ne vois plus qu'une matière impuissante : la terre devient toute stérile et sans beauté : toutes les couleurs et les autres qualités sensibles s'évanouissent, et le soleil môme perd en un moment son éclat et sa chaleur.

2. Que les objets de nos sens sont vains et-jnéprisables! Comment peut-on les aimer ! Quel sujet a-t-on de les craindre? C'est la puissance de la Divinité qu'il faut craindre et qu'il faut aimer, puisque rien ne se fait que par l'efficace de cette puissance. Mais on voit ces objets et on ne voit point cette puissance. Ainsi on emploie tout le mouvement que Dieu donne à l'âme pour l'aimer^ à courir vers ces vains objets et à les embrasser. Ce qu'on embrasse est un fantôme ; mais on l'embrasse avec plaisir, quoiqu'il s'évanouisse incontinent. Et parce qu'on veut être heureux , et que le plaisir actuel rend actuellement heureux, on court sans cesse, on embrasse et on ne tient rien : toujours séduit, et toujours plein d'espérance ; toujours en action et jamajs content.

)f 3.0 vérité intérieure I Que votre lumière rend les hommes ridicules ! Il me semble que je vois une troupe d'aveugles qui se sont mis en tète de chercher un trésor dans de vieilles ruines. Ardents , jaloux, inquiets, pleins d'espérances, privés de sens et de raison , ils fouillent sous des pierres qu'on a déjà remuées inutilement depuis six mille ans. Cependant lorsque votre lumière cesse de m'éclairer, je fais aussitôt comme eux , leur mouvement m'ébranle , leur ardeur m'agita ; je cours, je m'inquiète, je me fatigue; mais je me console par leur exemple, et par la douceur que je goûte en faisant comme eux. Je sens même , tout persuadé que je suis de la vanité des biens qui passent, je sens, dis-je, qu'il faut autre chose que votre lumière pour me retenir dans l'empressement où je vois les autres. Seigneur, détournez ma vue de dessus la conduite et les actions des hommes, et faites disparaître les fantômes qui charment mes sens. Ma raison est faible; je vis trop d'opinion ; je suis trop porté à l'imitation; je ne puis vous consulter sans peine, et

< j'ouvre toujours les yeux avec plaisir.

4. Il faut pourtant, mon fils, que tu surmontes ta paresse et tes plaisirs, si tu veux que je te réponde et que je t'instruise. Il faut

que tu me consultes , ia lumière que je répands mérite bien qu'on la demande ; et si tu ne renouvelles ton attention , tu ne comprendras rien de ce que je te vas dire, et tu oublieras même bientôt ce que je t'ai déjà appris ; fais donc quelque effort pour me suivre , et pour mériter mes dons.

5. Tu es assez persuadé que la matière est une nature impuissante , qui n'agit que par l'efficace du mouvement que je lui imprime. Mais je vois bien que tu n'es pas encore assez convaincu que les esprits n'ont nul pouvoir sur les corps, ou sur les esprits inférieurs. Tu es toujours porté à croire que ton âme anime ton corps en ce sens, que c'est d'elle, qu'il reçoit tous les mouvements qui s'y produisent, ou du moins ceux qu'on appelle volontaires, et qui dépendent effectivement de tes volontés. Renonce, mon fils, à tes préjugés et ne juge jamais à l'égard des effets naturels, qu'une chose soit l'effet d'une autre , à cause que l'expérience t'apprend qu'elle ne manque jamais de la suivre. Car de tous les faux principes , c'est celui qui est le plus dangereux et le plus fécond en erreurs. Comme l'action de Dieu est toujours uniforme et constante , à cause que ses volontés sont immuables et ses lois inviolables, si tu suis ce faux principe , quoique Dieu fasse tout , tu en concluras qu'il ne fait rien. Tu jugeais autrefois que tes volontés produisaient tes idées à cause de la fidélité avec laquelle je les rends présentes à l'esprit selon ses désirs. Tu pensais que les corps qui se choquent sont la véritable cause du mouvement qu'ils se communiquent , parce que jamais les corps ne sont choqués sans être mus, ^et qu'ils ne sont jamais mus sans être choqués. Enfin c'est par le même principe que tu jugeais que le feu produisait la chaleur, le soleil la lumière, et tous les objets qui t'environnent, les changements que tu remarques en eux , et les sentiments agréables et désagréables que tu as à leur occasion. Tu es encore aujourd'hui porté à croire que c'est l'âme qui communique au corps le mouvement et la vie, à cause que tu t'imagines que ce corps devient froid et immobile par l'absence de son âme; et tu penses être la véritable cause du mouvement de ton bras et de ta langue, parce que le mouvement de ces parties suit immédiatement tes désirs. Défais-toi entièrement de ce faux principe, ou ajoute aux fausses conséquences que tu en lires, que les poireaux, les oignons et les choux sont ton bien. Manges-tu du pain, des confitures, des perdrix sans plaisir? mais le plaisir actuel rend actuellement heureux ; regarde donc ces vains objets comme les véritables causes de ton bonheur ! Justifie le dérèglement des voluptueux, aime les corps. Mais crains le feu, la peste, la fièvre : ce sont des divinités terribles, ils ont une véritable

300 MÉDITATIONS CnUÉTItNNES.

puissance de te rendre malheureux, et peiit-ôlre de t'anéantir. Ah! mon fils, autre est le principe qui doit régler le jugement des sens et les mouvements du corps par rapport aux biens nécessaires à la conservation de la vie ; autre celui qui doit régler les juge* ments de l'esprit dans la recherche de la vérité, et les mouvements du cœur par rapport aux vrais biens, par rapport à la cause véritable du bien et du mal. Tu ne peux trop Rappliquer à reconnaître la différence de ces deux principes. Écoute-moi donc avec toute Tattention dont tu es capable.

6. Il est inutile d'ouvrir les yeux pour juger de Tefficace des créatures ; toutes lea expériences qu'on peut faire sur ce sujet sont trompeuses; la raison, en est que Dieu agit toujours d'une manière uniforme et constante, et qu'il a dû établir dans le corps môme les causes occasionnelles qui déterminent l'efficace de ses lois. Les corps étant impénétrables , c'était leur choc qui devait servir de fondement aux lois générales des communications des mouvements, afin que l'action de Dieu, dans la nécessité du changement, changeât le riioins qu'il était possible , afin qu'elle suivît constamment des lois simples et générales , afin qu'elle portât le caractère des attributs divins. Pour juger de l'efficace des créatures , il faut rentrer en soi-même et Consulter leurs idées ; et si l'on peut découvrir dans leurs idées quelque force ou quelque vertu , il faut la leur attribuer ; car il faut attribuer aux êtres ce que l'on conçoit clairement être renfermé dans les idées qui les représentent. Voilà le principe sur lequel tu dois examiner les objets qui t'environnent ; voilà le principe qui doit régler les jugements de ton esprit et les moùvc^ments de ton cœur : l'autre principe ne doit régler que les jugements des sens et la conduite qui est nécessaire à la conservation de la vie. Il est indifférent pour le bien du corps de savoir si le ff^n contient ou ne contient pas, produit ou ne produit pas la chaleur. Ce n'est pas la raison qui doit régler les mouvements du corps ; c'est l'expérience, c'est le sentiment , c'est l'instinct. On peut s'approcher du feu si l'on se sent mieux lorsqu'on s'en approche; mais on ne doit aimer que par raison. Tout mouvement du cœur excité par les sens est déréglé ; tout amour des corps est brutal , parce que tout jugement appuyé sur le principe que tu as suivi jusqu'à présent est extrêmement sujet à Terreur.

7. Si tu veux donc t'éclaircir, si ton âme donne à ton corps le mouvement et la vie , ou si tu remues ton bras ou la langue comme cause véritable , tâche de découvrir dans l'idée de ton être s'il y a un rapport naturel et nécessaire entre tes volontés et le mouvement des parties de ton rnrp? ; ou du moins , puisque l'idée que tu

MÉDITATIONS CTIRÉrJENNES. 807

ns de toi-même n'est pas claire , ainsi que je te le démontrerai quelque jour, juge de cette question par le sentiment intérieur que tu as de ce qui se passe en toi , je te le permets. Car, quoique tes sens te trompent toujours , ta conscience ou le sentiment intérieur que tû as de ce qui se passe en toi ne te trompe jamais. Ouvre les yeux de l'esprit , je vais l'éclairer et te délivrer de tes préjugés.

8. Lorsqu'on croit que lame donne au corps le mouvement et la vie, que c'est elle qui répand la chaleur dans tous les membres, qu'elle digère les aliments dans l'estomac et les distribue à toutes les autres parties ; lorsqu'on croit toutes ces choses ou de semblables , à cause que tout cela cesse de se faire lorsque l'àme quitte le c-orps , on se trompe en deux manières , et dans le principe , et dans les conclusions qu'on ei^ tire ; car il est faux que l absence de l'âme soit la cause de ce que le corps perd le mouvement et la chaleur. C'est au contraire à cause que le corps n'est plus propre à faire ses fonctions que l'âme l'abandonne. A-t-on jamais vu que l'âme ait quitté un corps sain et entier? Qui t'a dit même que l'âme quitte le corps incontinent après qu'il est mort ou sans mouvement? Les Égyptiens , qui embaumaient les corps et les rendaient incorruptibles pour y fixer par là les âmes, n'étaient pas de ton sentiment. Ils n'avaient pas raison. Mais si tu concevais plus clairement qu'eux ce que c'est qu'une âme quitter un corps , tu verrais bien aussi que tu te trompes.

9. Prends garde. Vois-tu quelque rapport entre les désirs d'une âme et la chaleur de son corps? D'où vient qu*un homme meurt de froid et demeure immobile , il n'est jamais sans son âme prin-: cipe de chaleur et de mouvement? Mais d'où vient que l'ardeur de la fièvre le dessèche et le brûle? Que n'arrête-t-il le mouvement de son sang s'il en est le maître? L'âme, diras-tu , n'est pas la cause de la chaleur étrangère. Mais conçois-tu bien la différence de ces deux chaleurs étrangère et naturelle , et que l'Ame qui ne peut diminuer la première puisse produire la seconde? Ne te donne pas, mon fils, la liberté d'assurer positivement ce que tu ne conçois nullement.

1 0. Mais je veux bien supposer que Tâme fasse tout dans le corps, jusqu'à la digestion et à la distribution de la nourriture ; je veux que tx)ut dépende de son action, autant que le mouvement des mains , des pieds , de la langue en dépend , comment pourras-tu en conclure qu'elle a une véritable puissance sur son corps? La volonté que lu as de remuer le bras est toujours suivie de son efl'et ; donc tu es la cause véritable de son mouvement? Ne vois-tu pas, mon fils, que tu supposes toujours, comme vrai , le principe que

306 M1CD1TATI0NS CRRftTlENNES.

tu viens de reconDaitre comme faux? Le feu ne te brûle jamais sans que tu souffres de la douleur. Le feu n est pas néanmoins la cause véritable de cette douleur ; car tu demeures d'accord que Dieu seul est capable d'agir dans Tûme et de la rendre malheureuse. 11. Écoute, mon fils. L'homme ne peut remuer le bras que les esprits animaux ne se répandent de certains muscles dans leurs antagonisteSy qu'ils ne les gonflent et ne les raccourcissent, et ne tirent a eux les parties qui sont attachées par les tendons; en un mot , le bras ne peut se remuer sans qu'il arrive quelque changement dans les parties dont il est composé. Mais un paysan ou un joueur de gobelets qui ne sait point s'il a des muscles, des esprits animaux, ni ce qu'il faut faire pour remuer le bras , ne laisse pas de le remuer aussi savamment que le plus habile anatomiste. Peut-on faire, peut-on vSème vouloir ce qu'on ne sait point faira? Peut-on vouloir que les esprits animaux se répandent dans certains muscles sans savoir si on a des esprits et des muscles ? On peut vouloir remuer les doigts parce qu'on voit et qu'on sait qu'on en a ; mais peut-on vouloir pousser des esprits qu'on ne voit point et qu'on ne connaît point? Peut-on les transporter dans des muscles également inconnus, par les tuyaux des. nerfs également invisibles, et choisir promptement et immanquablement celui qui répond au doigt qu'on veut remuer. Mais qu'on le veuille, mon (ils; ces esprits sont des corps. Souviens-toi de ce que je t'ai déjà dit : leur force mouvante, c'est l'action de Dieu , qui les crée et qui les conserve successivement en différents lieux ; la volonté de l'homme ne peut vaincre l'action de Dieu. Elle ne peut donc faire changer de place le plus petit de ces esprits ; elle ne peut le mettre où Dieu ne le met pas , où Djeu ne le crée ou ne le conserve pas. Tes désirs ou tes efforts ne sont donc point les causes véritables qui produisent par. leur efficace le mouvement de tes membres , puisque tes membres ne remuent que par le moyen de ces esprits. Ce ne sont donc que des causes occasionnelles que Dieu a établies pour déterminer l'efficace des lois de l'union de l'âme et du corps, par lesquelles tu as la puissance de remuer les membres de ton corps; et Dieu a établi ces lois pour plusieurs raisons considérables qui toutes néanmoins ont rapport à son grand ouvrage. Il les a établies pour unir les esprits à des corps, et par leurs corps à ceux qui les environnent; et par là les unir tous entre eux et former des états et des sociétés particulières ; et par là les rendre capables des sciences , de disciplme, de religion , et par là fournir à Jésus-Christ et à ses membres mille moyens d'étendre la foi , d'instruire et de sanctifier les hommes , et de construire ainsi son grand ouvrage, l'Église future ; laquelle,

supposant la diversité des mérites et des sacrifices , il fallait que les hommes eussent une victime à sacrifier à Dieu, et qu*ils pussent par elle s'immoler eux-mêmes en mille manières différente^. Tout cela s'exécute , comme tu vois , en conséquence de ces lois, par des voies simples, générales, uniformes et constantes, dignes de la sagesse, de l'immutabilité et des autres attributs divins. Rien, mon fils, n'est plus digne de ton application et de tes recherches que la connaissance particulière de ces lois : leur simplicité et leur fécondité est admirable. Mais je veux t'instruire des vérités de la religion, qui te sont encore plus nécessaires. Quelque jour tu contempleras à loisir la conduite de Dieu et la sagesse qu'il a répandue sur tous ses ouvrages.

42. Prends donc garde , mon fils ; puisque tu ne remues ton bras qu'en conséquence des lois générales de l'union de Tâme et du corps , tes volontés sont par elles-mêmes entièrement inefficaces. Car, puisque ton bras ne se remue que parce que Dieu a voulu qu'il se remuât toutes les fois que tu le voudrais toi-même , supposé que ton corps fût disposé à cela , lorsque tu remues le bras il y a deux volontés qui concourent à son mouvement, celle de Dieu et la tienne. Or il y a contradiction que Dieu veuille que toa bras soit remué et qu'il demeure immobile : tu es sûr qu'il y a une liaison nécessaire entre les volontés d'un être tout-puissant et leurs effets, et tu ne vois nul rapport entre tes désirs et leur exécution. Donc la force qui produit le mouvement vient de Dieu , en conséquence néanmoins de ta volonté par elle-même inefficace.

43. Si Dieu avait établi cette loi d'exécuter généralement tous tes désirs , alors la toute-puissance te serait donnée ; tu tirerais du néant des substances lorsque tu le voudrais ; mais tu serais bien vain et bien ridicule si tu t'imaginais produire ces effets par l'efficace de tes volontés : tu aurais néanmoins les mêmes raisons de te dire créateur que tu en as de croire que tu es véritablement moteur. Mais prends garde à ceci. Supposé que Dieu, pour punir ton orgueil , ait établi cette loi de faire toujours tout le contraire de ce que tu souhaites, je pense que dans cette supposition tu ne serais pas assez ridicule pour te glorifier de ta puissance. Néanmoins tes volontés, comme causes occasionnelles, détermineraient l'efficace de cette loi. Quoi ! mon fils, à cause que Dieu est fidèle à exécuter tes volontés, et que par là il te communique 'sa puissance autant que tu en es capable , faut-il que tu t'en glorifies , faut-il que tu t'attribues une efficace qui n'est due qu'à lui 1

14. Mais je vois bien ce qui te trompe encore, c'est que, pour remuer ton bras, il ne suffît pas que tu le veuilles ; il faut pour cela

s 10 MÉDITATIONS CHRÉTIENNES.

que tu fasses quelque effort; et tu t'imagines que cet eflfbrt, dont tn as sentiment intérieur, est la cause véritable du mouvement qui le suit, parce que ce mouvement est fort et violent à proportion de la grandeur de ton effort. Mais , mon fils , vois-tu clairement qu'il y ait quelque rapport entre ce que lu appelles effort et la détermînation des esprits animaux dans les tuyaux des nerfs qui servent aux mouvements que tu veux produire? Ne t'arrête plus au principe de tes erreurs , dont je t'ai déjà montré la fausseté en tant de manières. Crois ce que tu conçois clairement, et non pas ce que tu sens confusément. Mais ne sens-tu pas même que souvent les effoMs sont impuissans? Autre chose est donc efjfbrt, et autre chose effioace. Cela est assez étrange que ton effort, par lequel Dieu te marque ton impuissance et te fait mériter qu'il agisse en ta faveur, soit la cause de ton orgueil et de ton ingratitude. Sache , mon fils , que tes efforts ne diffèrent de tes autres volontés pratiques que par les sentiments pénibles qui les accompagnent , et que Dieu , qui règle seul, selon certaines lois générales, les sentiments de l'àme par rapport â la conservation de la vie , doit faire sentir à l'âme de la faiblesse ou de la douleur et de la peine , lorsqu'il y a très-peu d'esprits animaux dans le corps ou que les chairs des muscles sont incommodées pat* le travail.

15. S'il est donc vrai que l'homme n'a point de puissance ni sur son corps ni sur ceux qui l'environnent, s'il est certain qu'il n'est point sa lumière à lui-même et qu'il ne peut ni produire ni se représenter ses idées ; en un mot, s'il n'a nul pouvoir véritable sur le monde matériel ni sur le monde intelligible , de quoi pourra-t-il se glorifier? Voilà bien des sujets de vanité retranchés; mais il en resle encore. L'homme croit être le maître absolu de ses volontés, et il se trompe à cet égard en bien des manières. Je vais te marquer précisément en quoi consiste son pouvoir, afin que tu ne t'attribues rien qui ne t'appartienne. Écoule-moi sérieusement, ceci est encore de très-grande conséquence.

46. Il faut, mon fils, que tu saches que Dieu n'agit que pour lui , qu'il ne fait et ne conserve ton esprit que pour lui , et qu'ainsi il te transporte vers lui tant qu'il te conserve l'être * ; que c'est ce mouvement naturel que Dieu imprime en toi sans cesse pour le bien en général, c'est-à-dire pour lui , qui est proprement ta volonté , car c'est ce qui te rend capable d'aimer généralement tous les biens. Or, ce mouvement naturel est absolument invincible : tu n'en es nullement le maître. Il ne dépend point de loi de vouloir

Page 1