SUR
Malherbe et Babiic sont les premiers de nos écrivains, l'un eaTere> Tautre en prose , qui ont le plus contribué à perfectionner notre langue. Ronsard , par une imitation semle des formes grecques et latines» avait fait de Tidiome de Montaigne et d'Âmyot un langage pédantesque. Malherbe sut donner à notre versification le caractère qui lui convenait, en Fassujettissant aux règles d'une élocution douce, élégante et facile. Il rectifia le goût de nos écrivains, et prépara ce bean siècle de Louis XIY qui a rendu la France si féconde en hommes de génie : ce qui fit dire à Boileau : ^
Enfin Malherbe Tint, et, le premier en France, Fit sentir dans les vers une Juste cadence , D'an mot mis en sa place enseigna le pouvoir, Et réduisit la mnse aux règles du devoir. Par ce sage écrivain la langue réparée N'offrit plus rien de rude à l'oreille épurée ; Les stances avec grâce apprirent à tomber. Et le vers sur le vers n'osa pl^A enjamber. Tout reconnut ses lois , et ce guide fidèle Aux auteurs de ce temps sert enoor de modèle. Marchez donc sur ses pas ; aimez sa pureté , Et de son tour heureux imitez la clarté.
Malherbe travaillait difficilement. Son goût, rendu sévère par une étude approfondie de son art, semble Ta voir éloigné de ce qu'on appeDe les fictions poétiques; à moins qu'on n'attribue cet éloigoement à son peu d'imagination, défaut que lui reprochent ses critiques les plus éclairés.
Ses premiers ouvrages ne relèvent pas beaucoup au-dessus des écrivains de son siècle. Le succès de sa pièce intitulée tes Larmes de saint Pierre , dut bien l'étonner, quand il eut mis au jour Tode , Donc un nouveau labeur, etc. Quelle immense carrière il avait parcourue!
Ce n*est point le génie à son aurore ni à son couchant qu'il faut juger, mais lorsqu'arrivé à son plus haut degré d'élévation il s'ouvre -une nouvelle carrière, et laisse bien loin derrière lui ses contemporains. Il faut le voir de son point de départ, l'envisager à la hauteur où
il s'est élevé, et le comparer avec les rivaux qui l'ont précédé ou Miivi.
« Les ouvrages de Malherbe ont appris à Rousseau à le surpasser « lui-même : mats il eût peut-être été plus loin que ce dernier , s'il « eût pu , comme lui , consacrer à perfectionner son génie un temps K qu'il fut obligé d'employer à créer son art.
« Avant lui , nos meilleurs poètes avaient du génie et une vaste « érudition; le goût leur était absolument étranger. C'est Malherbe «t qui , dans un siècle où la versification était encore si informe , et n dans le genre de poésie le plus difficile sans doute après le poème K épique , donna le premier aux Muses françaises cette sublimité d'i- N dées, cette clarté et cette richesse d'expression, ces mouvements M variés de l'éloquence poétique , cet heureux mélange dlmages et « de sentiments , et surtout cette harmonie continue , si nécessaire à K la poésie» ou plutôt sans laquelle la poésie n'existe point. C'est K parce quil aimait et qu'il connaissait les effets harmonieux , qu'il se K fit une loi de la richesse des rimes , persuadé qu'elle ajoute à Thar- « monie , et que Tharmonie est essentielle , surtout à la poéae lyri- « que. C'est un secret que nlgnoraît point Rousseau , qui par là sut « ajouter à la mélodie de son style. On peut môme lui faire un ren proche que n'a point mérité Malherbe : c'est d'avoir sacrifié quelle quefois la propriété de l'expression à la richesse de la rime ". »
Malherbe a donc créé la langue des poètes français. Il avait formé une école de bon goût et de littérature , où se réunissaient quelques amis qui s'honoraient du titre de ses disciples. Les plus connus furent Colomby , qu'il ne trouvait point propre à la poésie ; Maynard , celui de tous qui, à son avis, savait le mieux faire des vers, mais qui manquait de force : et Racan , à qui il ne manquait que de travailler nn peu plus les siens.
Ce que Racan nous apprend des notes critiques de la main de Malherbe, trouvées sur un exemplaire de Desportes, prouve la sévérité de la doctrine de son mattro , et la finesse de son goût.
On ne répétera brièvement sur la vie de Malherbe que le peu d'anecdotes transmises par ses contemporains, qui peuvent le plus servir à la connaissance de sa personne et de son caractère. 11 est rare qu'un homme de génie n'ait point quelque originalité piquante qui sert à le distin^mer du comnHin des hommes de son siècle. C'est Racan , son disciple, qui nous les a transmises presque toutes. François de Malherbe était néà Caen , vers l'an 1555. Il éUit de la ' Annales poétiques, toraexni. Fie de Malherbe.
maifiOD de Malherbe Saiot-Àignaa , qui suivit en Angleterre l'année de Robert UI, duc de Normandie ^ fils de Guillaume le Conquérant Le père de Malherbe, réduit par sa fortune à être assesseur de Gaen, embrassa la religion réformée avant de mourir. Son fils en fut trèsaffligé. Il n'avait alors que 19 ans. Le chagrin qu'il ressentit de cette abjuration le fit partir pour la Provence , où il suivit le grand prieur Henri,d'AngouIème, fils naturel de Henri H.
Pendant qu'il était attaché à ce prince » qui fut tué à Aix en 1585, il épousa Madeleine de Coriolis , fille d'Un président et veuve d'un conseiller au parlement d' Aix. U en eut plusieurs enfants, auxquels il eut le malheur de survivre. Une de ses filles mourut de la peste entre ses bras. Il perdit un fils, tué en duel par de Piles l'an 1627. Il en fut si douloureusement affecté, qu'il se rendit exprès au siège de la Rochelle pour demander justice au roi, et lui écrivit une lettre éloquente.
N'ayant pu obtenir justice, il résolut de se battre contre l'assassin. Ses amis lui représentant que la partie n'était pas égale entre un vieillard de soixante-donze ans et un jeune homme de vingt-cinq, « C'est pour cela que je veux me battre, répondit-il; je ne hasarde « qu'un denier contre une pistole. » 11 écrivit au sujet de ce duel plusieurs factnms et trois sonnets, qui ont été perdas. L'un d^eux commençait ainsi :
Mon fils qui fat si brave, et qae J'aimais si fort.
Ce fils parait avoir mérité les regrets de son père. Il avait du talent pour la poésie. Ses vers, oh Ton trouvait du feu et de l'imagination , ne sont point parvenus jusqu'à nous.
Malherbe perdit sa mère vers l'an 161ô , dans un âge fort avancé, il avait lui-même alors soixante ans. La reine mère, à cette occasion, lui envoya un gentilhomme, à qui, pour remerctment, il dit « qu'il « ne pouvait se revencher de l'honneur que lui faisait la reine, qu'en « priant Dieu que le roi son fils pleurât samort aussi vieuxqu'il pleu- « rait celle de sa mère. »
Quelques traits de sa vie militaire , rapportés dans les Mémoires de Racan, prouvent qu'il était plein de bravoure. Pendant la Ligue, lui et le nommé de la Roque , qui avait été comme lui gentilhomme du duc d'Ângouiême, poussèrent si vivement M. de Sully l'espace de deux ou trois lieues , que ce minisire en garda toujours du ressentiment contre MaUierbe , et nuisit beaucoup à la fortune que semblait lui promettre au poète l'estime de Henri IV.
L'ode qu'adressa notre poëte à Marie de Médicis sur son arrivée en France Ini avait fait la plus grande réputation. Henri IV ayant un jour demandé au cardinal d^ Perron s'il ne faisait plus de vers , le cardinal lui répondit « que depuis que Sa Majesté lui faisait riion- « neur de l'employer dans ses affaires, il avait abandonné cet exer- « dce, et que d'aUleurs il ne fallait plus que qui que ce soit s'en mêlai « après un gentilhomme de Normandie, établi en Provence , nommé « Malherbe, qui avait porté la poésie française à un si haut point, que -I personne n'en pouvait jamais approcher. « Le roi retint le nom de Malherbe , il en parlait souvent à M. des Yvetaux : mais Malherbe ne vint à la cour que trois ou quatre ans après , quand ses affaires particulières l'eurent amené à Paris en 1605. Des Yvetauit en avertit le roi, qui aussitôt l'envoya quérir et lui demanda des vers.
Au retour d'un voyage que le roi fit dans le Limousin , Malherbe lui présenta les stances qui commencent ainsi :
O Dieu, dont les bontés, de nos larmes touchées, etc.
Ce fut le prélude de sa faveur. Il eut bientôt le titre de gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, une pension de imlle livres du duc de Bellegarde , qui le logea chez lui , l'admit à sa toble , et lui entretint un domestique et un cheval. Il fit chez le grand écuycr la connaissance de Racan, alors page de la chambre du roi. Le goût de celui-ci pour les vers l'attacha à Malherbe, qui cultiva ses heureuses dispositions; et l'amitié qu'Us contractèrent, malgré la disproportion de l'âge , dura sans altération entre le maître et disciple jusqu à ia
mort de Malherbe. .
Malgré la considération dont Malherbe jouissait à la cour, Henn i v, pour qui a faisait des pièces galantes sous le nom d'Alcandre, ne parait pas l'avoir élevé au-dessus de cette heureuse médiocrité qu'Horace appelle le trésor du sage. Auguste ne faisait point faire a Virgile ni à Horace des vers pour ses maîtresses, mais récompensait mieux que Henri lYles louanges qu'ils lui adressaient. A la mort de Henri le Grand, la reme Marie de Médicis gratifia Malherbe d une
pension de 1 500 francs.
ceux qui l'ont connu particulièrement attestent qu'il était plein ue franchise et d'honnêteté dans le commerce ordinaire de la vie, quoique vif et brusque par caractère, et môme un peu sujet à la misanrhropîe. Il disait des femmes , qu'en général il aimait beaucoup : « Dieu, qui s'est repenti d'avoir fait l'homme, ne s'est jamais re- « penti d'avoir fait la femme. »
S'il n'avait des hommes qu'une opinion médiocre , ce mépris ne lui serait-il pas venu de son commerce habituel avec les grands? D'ailleurs dans quel siècle at-il vécu ? Dans un temps orageux où la société dissoute avait vu toutes les passions humaines déchaînées faire de la Prance entière un théâtre de carnage et de discorde.
Après tant de malheurs, la France dévastée avait besoin de se reposer sous un maître : Henri IV régna.
Malherbe, tout en flattant ce prince, qui avait des qualités aimables, ne laissait pas de conserver un reste de fierté républicaine qui existe toujours à la suite des guerres civiles, et qui ne fut entièrement abattue que sous Louis XIY. Il n'est donc pas surprenant que ce poète n'ait jamais pu acquérir cette souplesse de courtisan qui se familiarise avec tous les vices, et s'en fait des moyens de fortune. Quelques-unes de ses reparties prouvent qu'il n'était pas dupe des grands qu'il louait dans ses vers.
La princesse de Condé, si ridiculement aimée par Henri IV, étant accouchée de deux enfants morts, un conseiller du parlement de Provence regrettait beaucoup la perte que l'État faisait de deux princes du sang : « Eh! monsieur, lui dit Malherbe, consolez-vous, vous tt ne manquerez jamais de maître. »
Quelque temps après la mort du maréchal d'Ancre, notre poète allant un matin rendre visite à la duchesse de Bellegarde , on lui dit qu'elle était allée à la messe. « A la messe ! répondit-il : que diantre « peut^lle demander à Dieu , après qu'il nous a délivrés du mare- « chai d'Ancre.' »
L'archevêque de Rouen, de I^rlay , pour lui faire entendre un de ses sermons, le retint à dîner. Malherbe s'endormit au sortir de table. Ce prélat le faisant réveiller pour le mener au sermon, il le pria de l'en dispenser, attendu qu'il dormirait bien sans cela.
n ne connaissait point l'art de ménager l'amour-propre. Un de ses neveux le venant voir à la sortie du collège, où il avait passé neuf ans , il lui demanda ce qu'il savait ; et lui ouvrant un Ovide, le jeune homme s'embarrassa dès la première phrase. « Mon neveu , croyez- « moi, lui dil-il, soyez brave; vous ne valez rien à autre chose. » Un homme de robe et de condition lui montrant des vers faits pour une femme , Malherbe, après les avoir lus, lui demanda s'il avait été condanmé à être pendu , ou à faire ces vers-là..
Les mauvais vers des princes ne lui en imposaient pas davantage. U dit un jour à son protecteur, le duc d'Angoulême, qui lui en montrait de sa façon , a Qu'il fallait les supprimer, parce qu'il n'était pas
r, NOTICE
» GODTenable à un prince de donner un ouvrage, à moins qu'il ne f:>t « parfait. »
Avec le goût d'un peu de causticité , il dut souvent se faire des euiiemis, surtout parmi ses confrères les poètes; nation légère , mais d'humeur très- irritable quand on n'admire point assez ses vers.
M. de Meziriac lui apportant un livre d'Aritiimétique de Diophante, auteur grec, qu'il avait commenté, et lui faisant un grand éloge de ce livre, comme utile au public; Malherbe lui demanda s'il ferait baisser le prix du pain.
Il se brouilla avec Régnier à l'occasion suivante : Étant allés dîner chez l'abbé Desportes, oncle de Régnier, ils trouvèrent le potage déjà Si rvi. Desportes se leva de table, reçut Malherbe avec une grande civilité, et onvit de lui donner un exemplaire de ses Psaumes, qu'il venait de publier. Il allaitle chercher, lorsque Malherbe lui dit « qu'illes avait <( déjà vus, et qu'il ne prit pas cette peine, attendu que son potage va- « lait mieux que ses Psaumes. «Cette brusquerie déplut à Desportes: le dîner fut silencieux , et ils ne se revirent plus. Et Régnier fit contre Malherbe la satire qui commence ainsi :
Rapin, le favori « etc.
Henri lY lui montrait la première lettre que son fils venait de lui écrire : pour toute réponse, Malherbe lui demanda assez brusquement si son fils ne s'appelait pas Louis. Henri IV, étonné de cette question , lui en demanda la cause ; et lorsque Malherbe lui eut montré que la signature portait Loys, on fit venir celui qui enseignait à écrire au Dauphin , en lui enjoignantde lui laire mieux orthographier sou nom. Aussi Malherbe se plaisait à dire que c'était à lui que Louis XIII de> vait son nom. *
Il avait aussi un grand mépris pour les hommes en général ; et , après avoir fait le récit du péché de Caïu et de la mort d'Abel , il disait : « Voilà un beau début! ils n'étaient que trois ou quatre au monde, et « l'un va tuer son frère ! Que Dieu pouvait-il espérer des hommes, après « cela .' N'eût il pas mieux fait , dès Theure même , d'en éteindre pour u jamais l'engeance.' »
Rentrant un jour dans sa chambre à coucher chez le duc de Bellegarde, un gentilhomme l'entretint longuement de. nouvelles de peu d'importance. Malherbe coupa court , en lui disant : « Adieu , adieu; M vous me faites brûler pour cinq solsde flambeau, et tout ce que vous « inédites ne vaut pas six blancs. »
Racan , qui a écrit la vie de Malherbe dont nous avons extrait ces anecdotes diverses, nous dit que son maître logeait ordinairement en
cbanibre garnie» qu'il était assez mal meublé» et qu'il n'avait que aept à buit chaises de paille. Lorsqu'elles étaient occupées, s'il lui survenait quelqu'un, il criait à travers la porte : a Attendez f 11 n'y a plus de chaises. »
11 eut, avec son frère aîné, un procès qui dura toute sa vie. Conuue un de ses amis lui en adressait des reproches : « Et avec qui Toulez- « vous que je plaide? répondit-il; avec les Turcs et les Moscovites? •< Je n'ai rien à partager avec eux. »
Il corrigeait son valet d'une façon assez plaisante : il lui donnait dix sous par jour pour sa vie, ce qui était convenable en ce temps-là, et vingt écus de gages par an. Quand il avait lieu de s'en plaindre, il lui disait : « Mon ami , quand on offense son mattre , on offense JDieu ; « et quand on offense Dieu , il faut, pour avoir l'absolution de son « péché, jeûner et donner l'aumône ; c'est pourquoi je retiendrai cinq « sous de votre dépense, que je»donnerai aux pauvres à Totre inten- « tion, pour l'expiation de vos péchés. »
Racan et lui s'entretenaient un jour de leurs amours; c'est-à-dire du dessein qu'ils avaient de choisir quelque dame de mérite etde qualité, pour être le sujet de leurs vers. Malherbe ayant nommé madame de Rambouillet, et Racan madame de Termes, il promit défaire une églogue, dont il récita à Racan une quarantaine de vers. Mais comme leurs deux maîtresses avaient nom Catherine, afin d'éviter toute confusion ils cborcbèreut des anagrammes sur ce nom ; ils n'en trouvèrent que trois, Arthénice, Éracintbe, et Charintée. Le premier fut jugé le plus beau ; mais Racan s'en étant servi le premier dans sa pastorale qu'il lit incontinent après, Malherbe rebuta les deux autres, et préféra le nom de Bhodante , renonçant à un nom qui fût un anagramme.
il avait aversion des fictions poétiques; dans une élégie de Régnier à Henri I V,^ qui conomence ainsi :
Il était presqae Jour, et le ciel souriant, etc.,
et où Régnier feint que la France s'éleva en l'air pour parler à Jupiter, et se plaindre du misérable état où elle était pendant la Ligue, Malherbe lisant cette pièce demandait à Régnier en quel temps cela était arrivé, attendu qu'étant toujours demeuré en France depuis cinquante ans, il ne s'était pas aperçu qu'elle eût été enlevée de sa place.
S'étant vêtu extraordinairement un jour de grand froid , Racan le trouva occupé à mettre à ses jambes une grande quantité de bas ; et afin de n'en pas mettre plus à une jambe qu'à l'autre, il était fort œcupé à jeter chaque fois un jeton dans une écuclle. Racan lui conseilla de numéroter chaque paire de bas par les lettres de l'alphabat ,
afin de De pas se tromper. Quelques jours après» Malherbe le rencoutranty lui dit, au lieu de bonjour, « Mon ami, j'en ai jusqu'à IX.» Ce qui fit beaucoup rire la société, lorsqu'elle eut su de quoi il s'agissait. .
U disait à ce propos que Dieu n'ayaii foit le froid que pour les pauvres et pour tes sots , et que ceux qui avaient le moyen de se bien chaufTer et bien habiller ne devaient point souffrir du froid.
Dans son livre d'heures il avait elTacé des litanies des saints tous les noms particuliers, disant qu'il était superflu de les nommer tous les uns après les autres, et qu'il suffisait de les nommer en général : Omnes sancti et sanctœ Dei , orate pro nobis. .
Au siqet de la terminaison du mot cvÀller ou cuillère, une contestation s'était élevée entre ceux qui habitent les uns en deçà et les autres en delà de la Loire : les premiers, ceux du pays à'adiomiaSi d'où était Henri IV, prétendaient que ee mot étant féminin devait avoir une désinence féminine; les autres, ceux qu'il appelait du pays de Dieu vous conduise, alléguaient l'usage, et l'exemple des mots tels que une perdrix, une dent, etc., qui, quoique féminins, avaient une terminaison masculine. Cette dispute dura si longtemps, qu'elle obligea le roi de demander l'avis de Malherbe , qui fut qu'on devait dire une cuiller. Le roi ne se rendant pas à ce jugement, il lui dit ces mêmes mots : « Sire, vous êtes le plus absolu roi qui ait jamais gouverné la « France; et avec tout cela vous ne sauriez faire dire en deçà de la M Loire une cuillère, à moins de faire défense, à peine de cent livres « d'amende, de la nommer autrement » Cependant, malgré Malherbe, le temps a donné raison aii roi.
Ses amis particuliers, dit Racan, qui voyaient de quelle manière il travaillait, remarquaient trois sortes de style dans sa prose.
Le prenûcr était en ses lettres familières, qu'il écrivait sans préméditation : toutes négligées qu'elles étaient, elles ofiraient néanmoins quelque chose d'agréable.
Le deuxième était en celles qu'il ne travaillait qu'à demi ; on y trouvait beaucoup de dureté et peu d'agrément.
Le troisième était dans les choses que , par un long travail , il amenait à la perfection: et là sans doute il s'élevait au-dessus de tous les écrivains de son temps.
De ces trois styles, le premier se remarque en ses lettres familières à Racan et à ses autres amis; le second , en ses lettres d'amour, qui n'ont jamais été beaucoup estimées ; et le troisième , en la Consolation de madame la princesse de Conti , qui est presque le seul ouvrage qu'il ait achevé.
Racan ayant, dès sa plus tendre jeunesse, fait connaissance avec
Malherbe , il le respectait comme son père ; et Malherbe , de son côté, vi?ait avec lui comme avec son fils. Cela donna sujet à Racan, à son retour de Calais , où il alla porter les armes en sortant de page , de lui demander , en confidence , de quelle sorte il se devait gouverner dans le monde. Il lui proposa quatre ou cinq sortes de vie qu'il pouvait iaire.
La première et la plus honorable était de suivre les armes : mais d*autant qu'il n'y avait point pour lors de guerre plus près qu'en Suède ou en Hongrie , il n'avait pas moyen de la chercher si loin , à moins que de vendre tout son bien pour s'équiper, et pour fournir aux frais du voyage.
La deuxième était de demeurer dans Paris pour liquider ses affiûresy qui étaient fort brouillées; et celle-là lui plaisait le moins.
La troisième était de se marier, dans l'espérance qu'il avait de trouver un bon parti , en vue de la succession de madame de Bellegarde , qui ne lui pouvait manquer : sur quoi il disait que cette suc* cession serait peut-être longue avenir, et que- cependant, épousant une femme qui l'obligerait , il serait contraint d'en souifrir, en cas qu'elle fût de mauvaise humeur.
11 proposait encore de se retirer aux champs ; mais cela ne lui semblait pas séaut à un homme de son âge et de sa condition.
Sur toutes ces propositions faites par Racan , Malherbe , au lieu de répondre directement, commença par une fable/en ces mots : « Un bonhomme, âgé environ de cinquante ans, ayant un fils de treize ou quatorze ans au plus, n'avait qu'un petit âne pour le porter lui et son fils dans un long voyage qu'ils entreprenaient ensemble. Le père monta le premier sur l'âne; après deux ou trois lieues de chemin, le fils, qui commençait à se lasser, le suivit à pied de loin, et avec beaucoup de peine; ce qui donna sujet à ceux qui le voyaient passer de dire que ce bonhomme avait tort de laisser aller à pied cet enfant, et qu'il aurait mieux porté cette fatigue-là que lui : le bonhomme mit son fils sur l'âne, et suivit à pied. Cela fut trouvé encore étrange par d'autres, qui disaient que ce fils était bien ingrat , et de mauvais naturel , de voir fatiguer son père, pendant qu'il était lui-même à son aise : ils s'avisèrent donc de monter tous deux sur l'âne, et alors on y trouva encore à redire. Ils sont bien cruels , disaient les passants, de monter ainsi tous deux sur cette pauvre petite bête, qui à peine serait assez lorte pour en porter un. Comme ils eurent oui cela , ils descendirent tous deux de dessus , et le toudièrent devant eux. Ceux qui les voyaient aller de cette sorte se moquaient de les voir à pied, quand fun et l'autre pouvaient alternativement se servir
de ràne : ainsi ils ne surent jamais se mettre au gré de tout le monde : c'est pourquoi ils résolurent de faire à leur volonté» et de laisser à chacun la liberté d'en juger à sa fantaisie. Faites-en de même , dit Malherbe à Racan , pour toute conclusion ; car, quoi que vous puissiez faire , vous ne serez jamais généralement approuvé de tout le monde, et Ton trouvera toujours à redire à votre conduite. «
C est cet apologue, ainsi raconté parRacan,^ que la Fontaine a traduit en vers que chacun sait par cœur.
II ne paraît pas qu'il se fût rendu familiers les poëtes grecs , et qu'il estimât beaucoup Pîndare, dont les odes lui semblaient du galimatias. A regard des latins , il aimait Stace , Sénèque le tragique , Juvénal , Ovide , Martial , surtout Horace , qu'il appelait son bréviaire. Sans se piquer d'érudition, il s'était fait une étude continuelle de sa langue , et ne s'occupait qu'à la débarrasser du jargon barbare des poëtes ses devanciers et ses contemporains. Henri lY parlait sa langue gasconne : on se doute bien que, pour l'imiter, tous les courtisans devaient la parler. Pour les dégasconniser, Malherbe reprenait tibr<:ment jusqu'aux princes mômes. Aussi l'appelait-on le tyran des mots et des syllabes.
Lorsqu'on lui parla de se confesser, il répondit qu'il n'avait l'habitude de le faire qu'à la Toussaint; et comme on lui représenta qu'eu fait de religion il avait toujours agi comme les autres, qui se confessaient avant de mourir : « Je veux donc aussi me confesser, répliqua- « t-il ; je veux aller où sont les autres. »
Étant allé avec Racan voir le supérieur des Chartreux , avant de les introduire on fît réciter à chacun d'eux un Pater j et , cela fait, le père vint leur dire lui-même qu'il ne pouvait les recevoir en ce moment. « Eh ! rendez donc le Pater, » s'écria Malherbe.
n lui arrivait souvent de dire qu'un bon sujet ne doit avoir de religion que celle du prince , et qu'en fait de politique il ne fallait pas se mêler de la conduite d'un vaisseau où l'on n'est que simple passager.
11 accomplissait régulièrement ses devoirs de chrétien, ne pensant pas, disaitfily que Dieu ferait un paradis pour lui.
Il défendit jusqu'à la mort le purisme qu'il avait toujours professé. Une heure avant de mourir , après une espèce d'agonie , il se réveilla comme en sursaut , pour reprendre sa garde sur un mot qui lui choquait l'oreille. Son confesseur l'ayant repris de sa vivacité : « Mon- « sieur, répondit Malherbe, je défendrai jusqu'au dernier soupir la « pureté de la langue française. >•
Le confesseur lui-même lui représentant le bonheur de l'autre vie
SUR MALHERBE. fl
d'une manière pea éloquente , et lui demandant s'il ne sentait pas on grand désir de jouir bientôt de cette félicité , Malherbe lui répondit : K Ne m'en parlez plus , yotre mauvais style m'en dégoûterait. »
Il mourut à Paris l'an 1628, et fut inhumé dans l'église de Saint- Germain l'Auxerrois. ^
Le premier de nos poètes lyriques , il Ait aussi tout à la fois bon HIs, bon père, bon mari, bon ami, bon maître, et excellent citoyen. ' Il n'eut d'autre ambition que la gloire littéraire , doat il é(ait loin de s'cnorgoeiUir, car il disait «qu'il y arait de la sottise à faire un métier « de la poésie ; qu'on n'en devait point espérer d'autre récompense « que son plaisir ; qu'enfin un bon poêle n'était pas plus utile à l'État « qu'un bon joueur de quiDes. »
Eûtril pensé de même, si le langage poétique, qui ne servait de son temps qu'à cadencer des riens inutiles, eût, à l'aide d'une raison éloquente, montré sur la scène et ailleurs le danger des passions, étalé dans des vers harmonieux des maximes utiles , poumuivi , élevé nos âmes par des ravissements sublimes qui semblent les rapprocher de la Divinité ? Sans doute fl eût regardé la poésie comme on art précieux, comme une des pins grandes puissances du génie, la plus propre à perfectionner l'art social, en améliorant le goût elles mœurs.
Quoique sa noblesse date de plus Khu que celle de Montaigne , cependant , plus philosophe que lui , il en tirait peu de vanité , et ae là fit pas même servir à sa fortune. Malgré les préjugés de sa caste, il ne crut pas que Fignorance fût un titre pour briguer les hautes dignités, ni qu'elle lui donnât le droit de mépriser les lettres et ceux qui les cultivent. Son nom nous serait-il encore cher, s'il avait fait plus de cas de la noblesse des parchemins que de celle du génie? 11 disait souvent à Racan « que c'était une folie de vanter sa noblesse; que plus « elle était ancienne , plus elle était douteuse ; qu'il ne fallait qu'une « Julie pour pervertir le sang des Césars. »
Comme noble , le nom de Malherbe serait déjà oublié ; mais comme poète, il nous intéresse. Nous aimons à connaître sa personne et son caractère. Ce recueil suffira pour l'ofTrir à la postérité tel que l'ont vu ses contemporains. Ses ouvrages feront apprécier son génie , eu ne le jusoant que d'après les obstacles qu'il eut à vaincre, et d'après les obligations que lui aura éternellement notre langue.
Nous croyons devoir reproduire ici quelques fragments d'une lettre de Balzac, où il juge Malherbe comme poëte et comme prosateur.
c Malherbe apprit à la France ce que c'était que la poési«,et parvint « à contenter l'oreille, ce juge délicat et sévère. 11 inventa l'art d'écrire
« avec pureté et bienséance, montra que Téloquence prend sa source «dans le choix des pensées et des paroles, et prouva que souvent « rheureui arrangement des choses et des mots est préférable aux '< choses et aux mots eux-mêmes.
« Doué d'un goût pur et délicat , difficile pour lui-même, un peu « trop sévère peut-être pour les autres, il réforma et dirigea l'esprit « de ses contemporains avec tant de bonheur, qu'on peut le regarder ^ comme le maître de cette foule d'auteurs distingués qui font au- •» jourd'hui la gloire de la France. A considérer la beauté de ses ou- « vrages , et non leur étendue, personne n'a rendu plus de services « que lui aux lettres françaises ; et tandis que les grands écrivains « de l'antiquité n'ont brillé que dans un genre, puisque Virgile est « abandonné de son heureux génie lorsqu*il écrit en pYose , et «"^Cicéron de son éloquence lorsqu'il fait des vers , Malherbe a obtenu « le double titre d'excellent poëteet d'habile prosateur. »
Nous avons cru devoir dans cette édition publier quelques-unes des lettres les plus remarquables de Malherbe, afin que l'on pût juger du service qu'il a rendu à la prose, en lui donnant ce caractère net, exact, énei^que, dénué de toute affectation >t de mauvais goût que l'on trouve chez ses contemporains. Nous croyons rendre service à Malherbe lui-même en reproduisant ce choix de lettres, en échange de quelques chansons, de plusieurs de ses sonnets, et de quelques pièces de circonstance faites à la hâte, la plupart dans sa jeunesse, et auxquelles il attachait peu de prix. On peut même être certain que son goût sévère n'aurait pas voulu les joindre à Fédition de ses œuvres , s'il les avait données de son vivant *. C'est dans ses œuvres complètes qu'on doit les retrouver. Les lettres de Malherbe, particulièrement sa correspondance avecPeiresc, contiennent une foule de détails pleins d'intérêt sur les vingt-cinq premières années du dixseptième siècle, et peuvent être consultées comme des documents historiques *.
Nous avons fait un choix de notes dans les meilleurs commentateurs : on y trouvera toutes les observations utiles faites jusqu'ici sur ce grand poète.
» La première édition parut en 1630, deux ans après sa mort. ' Voyez notre édition de 1837, en un vol. grand in-s*» (Bibliothèque française).