‹ OEuvres de Malherbe, poésie et prose;Chapitre 109 sur 124 · HOR · texte numérisé non relu

HOR

Quiconque dans son vol ose imiter Pindare, Sur des ailes de cire , ambitieux Icare , Va chercher follement sa perte dans les airs : Bientôt , précipité de la voûte céleste ,

Son audace funeste N'enrichit d'un valu nom que l'abîme des mers.

Tel qu'un fleuve à grand bruit tombant d'un roc sauvage «

Fier et nourri des edux , tribut d'un long orage, Croît , s'élèv^, franchit ses bords accoutumés ; Tel Pindare , échappant d'une source profonde ,

Bouillonne, écume, gronde, Roule , immense , à nos yeux éperdus et charmés.

Tous les lauriers du Pinde ornent son front lyrique; Soit que , dans la fureur d'un chant dithyrambique. Il se laisse emporter à des nombres sans lois. Ou qu'il mêle au torrent d'une libre harmonie

Ces trésors du génie.

Ces mots audacieux qu'il prodigue avec choix ;

Soit qu'il chante les dieux et leur vaillante race , Ces rois qui du Centaure étouffèrent l'audace , Et la Chimère en feu vomissant le trépas , Ou que son vers consacre un immortel trophée

Au mortel dont l' Alphée Vit le ceste ou le char vainqueur dans ses combats ;

Soit qu'il pleure un héros que la Parque jalouse. Hélas ! vient de ravir à la plus tendre épouse ; Qu'il le venge en ses vers d'un trépas odieux ; Que sa muse l'enlève aux bords de l'onde noire.

Et , tout brillant de gloire , Le place dans l'Olympe au sein même des dieux.

Tel le cygne d'Ismène , ouvrant ses vastes ailes. Que soutiennent des vents les haleines fldèles , Plane avec majesté dans le ciel le plus pur ; Et moi , timide abeille errante dans la ,plaine ,

Je ravis, non sans peine.

Un peu de miel aux fleurs qui parfument Tibur.

Jules , c'est donc à toi de célébrer la gloire Du héros qu'en nos murs ramène la victoire ; Attache le Sicambre à son rapide char : Que la feuille sacrée , ondoyant sur sa tête , Doux prix de sa conquête ,

5lo ODES.

A ses justes désirs promette le nectar !

Auguste est le plus cher de tous les dons célestes ^ Auguste a seul hanni les désordres funestes ; Il défend , il prot^ , il embellit nos jours. Choisi par les destins , jamais un plus grand homme

Ne peut voiler sur Rome , Même si l'âge d'or renouvelait son cours.

Triomphe ! m'écriM*ai*je à son heureux passage; Triomphe! redira le Tibre et son rivage. Les vœux , les fleurs , l'encens , partout seront offerts ; Et de loin , secondant avec ma fiiible lyre

Ton sublime délire , Je mêlerai ma voix à tes doctes concerts.

Immole en ce grand jour dix taureaux , dix génisses ! Je sèvre un de leurs fils ; et pour les dieux propices , Loin de sa mère , il croît , il paît en bondissant : Son front menace en vain; et son arme innocente De Pbébé renaissante

A peine imite encor le timide croissant.

ODE

Qu'il est an légitime orgueil ; que Vàme porte en soi la conscience de sa destinée ; et qae les périls d*ane noble aadaoe sont préférables àoM sûreté vulgaire.

Accours, divine Polymnie!

De tous les lauriers du génie Couronne l'orgueil de mes vers !

Que mon nom , fier de tes suffrages , S'envole, à travers tous les figes , Au dernier jour de l'univers !

11 est un orgueil légitime Qui , jaloux de ravir l'estime , Enflamme toujours un grand cœur ; Et , pour vaincre dans la carrière ,

ODES. Mf

Il faut même , dès la barrière , Sentir l'espoir d'être vainqueur.

Cet orgueil en palmes fertile , Heureux qui sait le rendre utile !

Malheureux qui Fose étouffer!

L'attente du triomphe même Souvent n'est que l'aveu suprême Des dieux qui nous font triompher.

Jamais dans les courses d'Élide Un athlète pâle et timide N'enleva les prix de l'honneur ; Mais toujours un noble courage Porte en soi-même le présage De sa gloire et de son bonheur.

Hector a défié la Grèce.:

Quelle morne et sombre tristesse De ses héros glace l'essor ?

Superbe Ajax, cœur magnanime, Ton sourire fier et sublime M'annonce le vainqueur d'Hector.

En vain la Tamise hautaine Croit voir aux fastes de la Seine De nos rois expirer le nom :

Oriéans ! ta fière amazone Ose , sur les débris du trône , .Turer la fuite d'Albion.

Quoique Dodone ait su prédire Mieux que tous les chênes d'Épire , L'âme, fille de Jupiter, De l'avenir perce les ombres ; Tel qu'au fond des nuages sombres Pénètre le brillant éclair.

Que de fois Torgueil de Malherbe Promit à sa lyre superbe

Nos hommages et notre encens !

£t ne savons-nous pas qu'Horace, Cygne immortel, de race en race Porte son vol et ses accents ?

Un demi-dieu serait injuste , ' S'il ne flattait son âme auguste De l'espérance des autels :

Les astres attendaient Alcide :

£t Pindare , en aigle rapide , Dans la nue échappe aux mortels.

Sans doute ces esprits célestes , Dissipant les ombres funestes Où Foubli veut les retenir, Voyaient leur splendeur immortelle Réfléchie au miroir fidèle De l'incorruptible avenir.

Et toi , modeste par faiblesse ,

Ame vile, qu'étonne et blesse

Un espoir d'immortalité ,

Jamais , vainqueurs des temps rapides ,

Tes ouvrages , lents et timides ,

N'atteindront la postérité.

Oh ! que cet espoir magnanime A tous les mortels qu'il anime Prête un essor audacieux!

Aux combats il guidait Turenne , Corneille aux rives d'Hippocrène, Newton dans les routes des deux.

Tout ce qu'un timide vulgaire Croit impossible ou téméraire , Par un grand cœur est surmonté.

L'obstacle fuit devant l'audace :

Condé te proclame et t'embrasse , 0 prudente témérité!

Ainsi le héros de la Sprée * Voit l'Europe en vain conjurée lie combattre de toutes parts ; En vain la foudre Tenvlronne :

11 sait agrandir sa couronne Parmi les orages de Mars.

Le danger pare un cœur sublime.

Plongez-le au fond du noir abîme ', Il«n sort plus brillant , plus fier :

Tel Tarbre que Jupiter aime, Fécond par ses blessures même , Croît sous les atteintes du fer.

Mais si la Fortune inconstante

Trahit la généreuse attente

De ses téméraires amants ,

Ah ! loin qu'un vil effroi nous glace,

Qu'au moins une brillante audace

Éclaire nos derniers moments.

Toi qui redoutes le naufrage.

Vois César, au fort de l'orage, Voguer sur les flots entr' ouverts :

Seul il affronte tout Neptune ; Et , s'il doutait de sa fortune , 11 eût mérité des revers.

Dussions-nous , aux bornes des ondes , Briser nos barques vagabonde^ A d'inévitables rochers , Préférons un naufrage illustre Au calme honteux et sans lustre De tous les vulgaires nochers.

Et vous, Héliades plaintives , Vous qui soupirez sur ces rives

' Mené profundo, pulchrior evenit^ etc. Horace , ode 4 , livre IV.

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