A M. DE TERMES
Monsieur ,
Je viens d'apprendre la perte que vous avez faite de monsieur votre iils ; et celui même qui m'en a donné la nouvelle m'a donné cette vanité y que de tous ceux qui en cette occasion vous consoleront , il croit que je suis celui que vous écouterez le plus volontiers , et qui aura le plus de pouvoir sur votre esprit. Je sais bien , monsieur, qu'il n'y a si mauvais père qui sans quelque regret puisse être privé du plus mauvais fils qui soit au monde. C'est pourquoi, ayant toujours reconnu en vous un parfaitement bon naturel , et en monsieur votre fils des qualités parfaitement aimables, je ne veux pas nier qu'en la nouveauté de cet accident vous ne fussiez extrêmement insensible, si votre ennui demeurait en la médiocrité. Les amitiés que les opinions nous impriment commencent légèrement, et finissent de même ; un faible soupçon les ébranle , une petite offense les ruine : celles qui ont leur naissance dans les sentiments de la nature s'attachent en nous avec des racines si profondes, qu'il n'y a qu'une violence prodigieuse qui soit capable de les en arracher. Mais , après tout , monsieur , quand vous vous serez abandonné au désespoir > et que , pour complaire à votre douleur, vous aurez désobligé tous ceux qui vous prient de la diminuer , doutez-vous que le temps n'obtienne de vous ce que vous n'aurez pas voulu accorder à la raison ? Vous avez beaucoup perdu , je l'avoue ; ce serait un compliment injurieux de vouloir, pour faire cesser vos plaintes, calomnier celui pour qui vous les faites : mais avec quel prétexte pouviez-vous espérer de ne le perdre jamais.' J'ai bien certes ouï parler de quelques personnes ^ voire de quelques races à qui Dieu a donné des privilèges extraordinaires ; mais de pelui de ne mourir pas , je suis encore à en voir
' Le maréchal de Termes était allié à la maison de Bellegarde , h la- (judle appartenait le duc de Bellegarde, patron de Malherbe.
le premier exemple. Remeltez-vous devant les yeux toutes les maisons que vous connaissez : en trouverez-vous une où vous n'ayez vu des larmes pour le même sujet qui est aujourd'hui la cause des vôtres ? Laissons là les conditions privées : s'il y a quelque chose de grand au monde , vous m'accorderez qu'il est au Louvre ; et cependant , sans nous souvenir des choses passées , Q*y voyez-vous pas aujourd'hui notre très-bonne et très-belle reine en deuil pour la mort du roi son père ? père de qui chacun sait qu'elle était incomparablement aimée , et roi qui ne tenait guère moins que la quatrième partie du monde en l'étendue de ses États. Non y non, la mort n'est ennemie ni d'un peuple ni d'une famille ; elle est ennemie du genre humain. Et comme sa nécessité n'a point de remède, sa rigueur n'a point aussi d'exception. Autant de fois que nous voyons les portes de nos voisins tendues de noir, autant de fois sommes-nous avertis que les nôtres auront le même parement au premier jour. Je sais bien que vous direz que c'est l'ordre de la nature que le père meure premier que le fils. U est vrai qu'il n'y a père ni mère qui ne tienne le même langage. Mais à quel propos voudrait-on que la mort suivit les affections de la nature , elle qui fait profession de n'être au monde que pour la ruiner ? Les années sont toutes de douze mois ; c'est une borne où toujours elles arrivent , et qu'elles n'outrepassent jamais. Il n'en est pas de même de nos vies ; leur durée est courte ou longue, comme il plaît à celui qui nous les donne. Tantôt il arrache le fruit en sa verdeur , tantôt il en attend la maturité , tantôt il le laisse pourrir sur l'arbre ; mais , quoi qu'il fasse, les créatures doivent cette soumission à leur Créateur, de croire qu'il ne fait rien que justement. Il n'offense ni ceux qu'il prend jeunes , ni ceux qu'il laisse devenir vieux. De demander pourquoi il fait les choses avec cette diversité , c'est une question dont peut-étro nous serons édaircis quand nous serons en lieu où la lumière sera plus grande. Pour cette heure , nous sommes dans les ténèbres , qui nous rendent nos curiosités inutiles, Ilya^des sondes pour les abîmes delà mer : il n'y en a point pour les secrets de Dieu. Croyez-moi , monsieur, ôtez-vous ce trouble de l'esprit ; il n'y saurait continuer qu'à la diminution de votre honneur. Vous avez satisfait à la mémoire du fils que vous avez perdu ; pensez à ceux .qui vous sont demeurés. Ils sont branches de la même souche,
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et vous donnent les mêmes espérances ; ayez-en le même soin , et vivez pour leur donner le même secours. Je vous en conjure par cette charité qui est la cause de votre ennui , et vous en conjure encore par Taffection extrême quo vous avez toujours portée à madame votre femme. Vous lui devez toutes sortes de bons exempjes; donnez-lui celui de se conformer à la volonté de Dieu; et craignez que, vous voyant M opiniâtre à vous affliger, elle , qui est d'un sexe où il semble que la tendresse de cœur soit une louange , ne se porte à des extrémités qui ajoutent un second mallieur à cdui qui vous est arrivé. Finalement , monsieur , souvenezvous que vous avez un frère * , que non-seulement notre cour , mais toutes les cours étrangères prennent pour un patron de vertu. Vous lui avez des obligations aussi grandes que vous le sauriez désirer d'un père. Portez*lui ce respect de croire que , quoi que la fortune vous ôte , vous aurez toujours assez tant qu'elle vous le conservera. Si à ces considérations, qui sans doute sont essentielles, vous en voulez ajouter de glorieuses , représentezvous l'honneur que vous fait le roi , de se servir de vous aux principales charges de son armée ; et par cet emploi croyez être obligé à ne connaître point d'intérêt dont vous deviez être touché comme du sien. Vous le voyez, en âge de dix-ueuf ans, sur le point de terminer une affaire si épineuse , que jusqu'à présent un homme eût semblé avoir faute de sens commun , qui eût seulement parlé de la commencer. Vous avez part à ses travaux , ayezen aux joies que sa prospérité donne aux gens de bien , et vous préparez aux conquêtes qu'indubitablement il va faire , les plus grandes et les plus importantes à cette couronne que jamais ail iàites aucun de ses. prédécesseurs. Vous avez toujours tellement aimé la gloire , que quand la France a été sans brouilleries , vous êtes allé chercher la guerre en Hollande, au Piémont , et généralement partout où vous lavez pensé trouver : ne faites point qu'on vous demande ce qu'est devenu votre courage en cette occasion. Les victoires que nous avons sur nos ennemis ne sont jamais tellement nôtres , que nous n'en devions une partie à la fortune , ou à l'assistance qui nous est donnée d'ailleurs : celles qui légitimement nous appartiennent, et desquelles personne ne prend part
' M. de Bellegarde.
avec nous, sont celles que nous avons sur nos passions , quand en dépit d'elles nous gardons r os âmes en leur assiette , ou les y remettons bientôt après que le trouble les en a fait so] tir. Je ne suis pas si malavisé que de vous penser dire des choses que vous ne sachiez mieux que moi; mais l'inclination que vous avez toujours eue à m'estimer plus que je ne yhux , et me vouloir plus de bien que je n*en mérite , m'obligeant à vous rendre toutes sortes de devoirs , j'ai pensé que, sans une ingratitude manifeste , je ne pouvais ne contribuer quelque chose au soulagement de votre affliction. Si j'y réussis , j'aurai touché le but que je me propose ; sinon , je vous aurai pour le moins fait voir combien vos bonnes grâces me sont chères, et combien je désire, monsieur, que vous continuiez de m'aimer , et de me tenir pour votre très-humble et très-obligé serviteur.
Monsieur,
Tant que votre douleur a été nouvelle , étant si raisonnable comme elle était, il y eût eu de l'injustice de vous empêcher de rendre à la nature ce que les plus insensibles n'ont pas le pouvoir de lui refuseci Mais certainement , à cette heure que le temps vous doit avoir mis hors de ces termes , il n'y a point d'apparence que vous ne vous serviez de votre sagesse accoutumée , et ne preniez en vous ce que vous donneriez à ceux qu'un pareil accident aurait affligés. Tout ce que nous possédons est périssable, et nous-mêmes le sommes encore plus que tout ce que nous possédons. Réveillezvous , monsieur, en la considération du flux et reflux des choses du monde , et n'attendez point d'ailleurs ce que de si notables exemples vous doivent avoir appris de sa vanité. Il n'y a pas bien longtemps que vous vîtes le Louvre troublé du plus effroyable accident que le malheur y pouvait faire naître ; aujourd'hui le ballet de Madame s'y prépare avec une magnificence à qui l'on croit qu'il ne se vit jamais rien de pareil. S'il platt à Dieu , il en sera de même de votre maison. Réservez-vous à cette vicissitude , et la méritez en vous conformant à la volonté de celui qui ne fait jamais rien ^ue pour notre salut. C'est de sa grâce que vous en doit venir la résolution. Je la lui demande pour vous, avec une affection
aussi véritable que celle dont je suis , monsieur, votre très-humble et très-obligé serviteur.
Monsieur ,
Puisque vous désirez que la cour soit à Paris , j'espère que bientôt vous aurez ce contentement. J'ai vu cette après-dinée une lettre de madame la princesse de Conti à madame sa mère , où elle leur mande qu'au quinzième de ce mois Leurs Majestés seront bien près de Paris, si elles n'y sont arrivées. Nous aurons à cette heure-là force nouvelles, et vous en aurez votre part. Jusque-là ne me demandez que ce que savent les crocheteurs. Le mariage de monseigneur et de mademoiselle de Montpensier fut arrêté il y a aujourd'hui huit jours. Je crois qu'à cette heure l'affaire est faite. Toute la cour est pleine de joies; mais elles ne sont pas toutes d'une mesure. Je crois qu'après celle de la mariée , qui sans doute est incomparable , il n'y en a point de plus grande que celle de la reine mère. Cette princesse est si bonne, que les vœux de tous les gens de bien sont que sa postérité soit en la race de nos rois tant que la France sera France , c'est-à-dire jusqu'à la fin du monde. Je sais bien que nous en aurons du côté du roi. Car à quel propos nous imaginerions-nous une stérilité en un roi et une reine tous deux en la fleur de leur âge , bien faits , bien composés, qui s'aiment avec passion , et qui , puisque rien ne se fait sans la bénédiction de Dieu, doivent pour leur piété se la promettre autant que princes qui jamais aient porté cette couronne? La prudence humaine y a joué son personnage ; c'est aux bons destins de la France à faire le demeurant. Je prends pour bon augure que Monseigneur ait fait faire sa demande par M. le président le Coigneux , son chancelier. Le mot me plait, et me fait espérer que l'on y travaillera comme il faut. Cette nouvelle est assez bonne pour tenir lieu d'une douzaine,