‹ OEuvres de Malherbe, poésie et prose;Chapitre 26 sur 124 · A M™^' LA PRINCESSE DE CONTI · texte numérisé non relu

A M™^' LA PRINCESSE DE CONTI

Madame, Ne pouvant aller à Saint-Germain sitôt que je désirais , pour une

* Louise-Marguerite de Lorraine, fille de Henri I", duc de Guise,

affaii'e qui m*cst survenue, et cependant ne voulant pas faillir à ce que je dois , je m'informe continuellement de votre santé. Les obligations que je vous ai me la rendent chère; et d'ailleurs le mauvais état où je vous ai vue partir, pour la nouvelle que vous veniez de recevoir de la mort de monsieur le chevalier votre frère ' , me fait craindre que le temps, quelque bon médecin qu'Usoit, n*ait delà peine à vous y donner du soulagement. Ce que j'en apprends , c'est qu'à Saint-Germain vous soupirez comme vous soupiriez à Paris; qu'à toute sorte d'objets vous recommencez vos plaintes; que les consolations ne sont pas mieux reçues de vous que de coutume ; et finalement que vous êtes bien peu différente de ce que vous étiez le premier jour que ce pitoyable message vous fut apporté. Je sais bien, madame, que, pour condamner vos larmes , il faudrait ignorer le plus juste ressentiment qui soit en la nature. Les autres passions ont leurs bornes étroites , et ne sauraient si peu s'étendre qu'elles ne soient hors de la bienséance. Celle d'aimer est alors extrêmement louable, quand elle est extrêmement violente. Et, sans mentir, sijusquesici vous eussiez moins fait que ce que je vous ai vue faire , je me fusse permis de diminuer quelque chose de l'opinion que j'ai de votre bon naturel. Mais aujourd'hui que de l'amour d'un frère vous semblez y passer à la haine de vous-même , et faites appréhender à vos serviteurs quelque mauvaise issue de cette obstination à vous affliger, je ne puis que , poiu* l'intérêt de la vertu , dont vous êtes presque le seul appui en cette cour, je ne vous supplie très-humblement de trouver bon que je quitte la complaisance pour me courroucer à votre douleur, et vous faire voir que sans honte vous ne pouvez céder à un ennemi qui , n'ayant autre force que celle que lui donne votre faiblesse , indubitablement cessera de vous poursuivre aussitôt que vous aurez cessé de reculer. Que pensez-vous faire, madame? Où est allée cette crainte de Dieu qui si exactement vous a toujours fait conformer à ses volontés ? En quelles ténèbres s'est ensevelie cette lumière d'esprit dont vous êtes renommée entre les premiè-

morte le 30 avril I63l , seconde femme de FraDçois , prince de Conti, sourd-muet , fils de Louis de Bourbon , premier prince de Gondé. On a d'elle V Histoire des amours de Henri IF ; Cologne , 1664 , in-ia.

' François- Alexandre Paris , chevalier de Malte, lieutenant générai en Provence, tué d'un éclat de canon , au château de Baux, le i*" juin lOli.

res princesses delà terre? Auriez-vous été si nonchalante en la considération du cours du monde , que vous n'eussiez pas reconnu que rinstabilité des choses humaines y tali tous les jours quelque nouveau trouble; et que, pour y trouver une vie qui n*ait jamais eu de traverse , il la faut chercher parmi celles qui n'ont duré que du matin jusqu^au soir? Vous avez l'honneur d'api rocher la reine de si près , et lui rendez une assiduité si grande en tous lieux et à toutes heures , qu'il n'y a personne qui la connaisse comme vous faites. Vous voyez que sa piété envers Dieu ne peut être plus grande , sa bonté envers les hommes plus générale , ni sa conduite aux affaires plus diligente. C'est chose que toutes les bouches publient, que toutes les plumes écrivent , et que f sans être méchant jusqu'à la rage ou stupide jusqu'à la brutalité, il est impossible de contredire. Et néanmoins fut-il jamais des ennuis sensibles comme ceux que le malheur a donnés et donne continuellement à son incomparable vertu ? Je laisse à part la mort du feu roi , en la perte duquel, si une main plus forte que celle des hommes ne l'eût visiblement soutenue, elle avait de quoi ne se ressouvenir jamais qu'avec larmes du contentement de l'avoir possédé. Je ne dis rien non plus de celle de feu Monseigneur, prince dont l'inclination aux choses sérieuses, excédant la mesure de son âge , faisait croire que les interprétations de ces feux du ciel que nous vîmes à Fontainebleau , sur le point de sa naissance , tant fussent-elles avantageuses, ne l'étaient point assez pour témoigner ce qu'il fallait espérer de sa grandeur. Je parle seulement de ces brouiUeries monstrueuses que lui font tous les jours ceux même à qui ses libéralités ont donné plus d'occasion de la servir. Considérez-les , madame; et , depuis le premier jour de sa régence (lequel, avec tout ce qu'il y a de gens de bien en ce royaume, je n'appelle jamais autrement que le jour de la résurrection de l'État) , comptez , si vous pouvez , toutes les persécutions que jusqu'à cette heure elle a souffertes ; il sera malaisé qu'après un si grand exemple vous ne supportiez patiemment que, de tant d'adversités dont la vie est pleine , il y en ait quelqu'une qui soit parvenue jusqu*à vous. Vous me direz qu'en toute autre afQiction que celle où vous êtes , vous eussiez eu moins de peine à vous commander. Je n'en sais rien , madame. 11 vous est demeuré assez de personne de qui , si vous les aviez perdues , je ne doute point que vous ne

fissiez les mêmes regrets et ne tinssiez le même langage. Mats prenons le cas que cela soit, et que, de tous le» ennuis dont youa pouviez être touchée, cettuy-cy tienne véritablement le premier lieu: avec quelle apparence , madame, exigeriez-vous ou cette soumission ou cette civilité de la fortune , qu'ayant à vous ôter quelque chose, elle voulût savoir de vous ce qu'il vous déplairait le moins d'avoir perdu? Est-ce une courtoisie qu'il faille attendre d'un ennemi, et d'un ennemi sans miséricorde comme elle e&t, qu'ayant tirél'épée pour vous frapper, il vous demande en quel endroit vous avez envie de recevoir le coup ? Ne savez-vous pas que c'est à elle à choisii* de nous et du'nôtre ce que bon lui semble , et à nous de nous résoudre qu'à la première occasion ou nous seron»emportés nous-mêmes, ou nous lui verrons emporter le demeurant ? Je vous accorde que la mort de monsieur votre frère est une perte inestimable. Je ne la restreins ni à vous ni aux vôtres. Le roi et la reine, que j'ai vus en votre chambre le pleurer avec vous , et qui ont fait l'honneur à monsieur votre aine de lui aller rendre le même office jusque chez lui , vous ont assez témoigné de quelle affection ils participent à votre douleur. Toute la cour, voire toute la France , en a fait de même. Et certes ce jeune prince , qui en la beauté du corps n'était surmonté de personne , ajoutait à cet ornement une douceur d'esprit, une générosité de courage et une pureté de conscience, qui ne démentaient point l'opinion qu'on a toujours eue que votre maison est si grande qu'elle ne peut rien produire de petit. Mais quoi ! madame, puisqu'il était homme, fallait-il pas qu'il souffrit ce qu'ont souffert tous les hommes qui devant lui sont venus au monde , et que souffriront infailliblement tous ceux que les siècles futurs y verront venir après lui? Il le fallait , madame. Nous avons beau être distingués en la condition de vivre , nous sommes tous égaux en la nécessité de mourir. C'est une loi qui ne reçoit ni dispense ni privilège. Naissant dans la splendeur des palais ou dans l'obscurité des cabanes, sur le drap d'or ou sur le fumier, parmi les tapisseries ou parmi les araignées , nous en sommes aussi peu exempts d'une façon que d'autre. Oui; mais il pouvait vivre quatre-vingts ans, et il est demeuré au deçà de vingt-six. Voulez- vous, madame, être satisfaite sur cette plainte? Souvenez-vous de quelle horloge son heure a été sonnée. N'a-cepas été de celle qui , faite quant et les siècles , par l'auteur des

siècles mêmes , gouverne le soleil comme le soleil gouverne les nôtres , et , d'une souveraineté absolue , assigne le commencement et la (in à tout ce qui est d'un bout à Tautre de Tunivers? De ce côté-là , madame , comme il ne faut point espérer de grâce , aussi ne faut-il point craindre d'injustice. Monsieur votre frère n'a pas vécu ce qu'il pouvait vivre , je l'avoue ; mais il a vécu ce qu'il de^ vait. Et si celui qui lui prêta la vie était comptable de ses actions , il vous ferait voir que lorsqu'il la lui a redemandée c'a étésans lui faire perdre une minute du temps qu'il lui avait baillé pour la posséder. Je ne m'arrête pas là , madame; je veux de cette considération vous faire passer aune autre. Que savez-vous si , pour la rétribution de ses dévotions extraordinaires» cette Providence étemelle , qui toujours est disposée au bien de ses créatures , ne lui a point voulu ôter le loisir de faire chose qui pût gâter la réputation que son intégrité 4ui avait acquise , et diminuer les contentements que sa prospérité vous avait donnés ? Il est certain que les vertus et les vices s'accompagnent en nos mœurs, comme font les joies et les ennuis en nos aventures. Que savez-vous donc si , lorsqu'il est mort, les vertus et les joies de sa vie n'étaient point consumées? et si ce n'a point été lui faire grâce que de lui retrancher des jours qu'il ne pouvait passer qu'entre des vices et des ennuis? Ses inclinations étaient véritablement portées au bien ; mais quels pernicieux conseillers sont-ce que la chaleur d'un âge où les passions sont furieuses , la hardiesse d'une condition à qui tout semble être permis , et la communication des compagnies fâcheuses, que dans le monde il est aussi malaisé de ne voir point, comme les voyant il est impossible d'en éviter l'imitation? La constitution du corps n'est jamais si forte , qu'à la fin , parmi ceux qui sont malades , on ne devienne malade ; ni les ressorts de^l'âme si fermes , qu'on ne se corrompe quand on est longtemps parmi ceux q'ii sont corrompus. Et puis serait-ce une bonne conséquence , il eût toujours été homme de bien , il eût donc toujours été heureux ; il n'eût jamais fait de mal , il ne lui en fût donc jamais arrivé? La fortune use impérieusement de ses affections. Elle suit qui bon lui semble, mais elle ne s'attache à personne; et si elle sime, ce n^est jamais qu'avec liberté de haïr quand il lui plaira. ?rop de gens l'ont accusée de légèreté, trop de preuves l'en ont cpnvaincuc et Ten convainquent tous les jours , pour en avoir

autre opinion. Pouvicz-vous , madame, voir tant de traits de son inconstance à l'endroit des autres, sans l'appréhender en ce qui touchait monsieur votre frère , et vous représenter que » tout ainsi qu'en mourant de bonne heure il vous a donné de quoi murmurer de la brièveté de sa vie , il pouvait, en mourant plus tard , vous donner occasion de vous ennuyer de sa longueur? Je sais bien que la belle saison des fleurs est la promesse d'une grande récolte. Mais combien de fois est-il arrivé que tantôt une fortune de gréie , tantôt un ravage de pluies , tantôt un excès de sécheresse, et tantôt quelque autre mauvaise disposition de l'air, ne nous a laissé cueillir pour des fruits que des feuilles, et de la paille pour des épis? Monsieur votre frère pouvait, comme chevalier de Malte, désoler toute la côte de Barbarie , miner Alger, brûler Tunis et Bizerte , rompre le commerce de Constaniinople en Alexandrie , resserrer les galères du Turc au delà du Bosphore, et donner la souveraineté des mers du Levant à l'étendard de sa religion. U pouvait aussi , comme lieutenant général d'une armée royale , mettre pied à terre en la Syrie , redresser les croix de Lorraine en la Palestine , porter les fleurs de lis aux dernières contrées des Indes , et se couronner de palmes plus hautes et plus glorieuses que ne furent jamais celles de ses prédécesseurs. Certes , en cela il n'j avait rien d'impossible , ou plutôt rien qui avec beaucoup de vraisemblance ne se pût espérer de lui. Mais , madame , voyons le revers de la médaille. Ne pouvait-il pas arriver que, par quelqu'un de ces inconvénients qui mettent les terreurs paniques dans les armées, la sienne se serait mise en fuite, et que, sans avoir part à la faute, il aurait eu part au déshonneur? Ne pouvait-il pas tomber aux mains des Turcs , et se voir, selon leur coutume , confiné dans la tour de la mer Noire ; ou plus cruellement encore être mis en quelque autre prison , d'où tout l'or du monde n'eût pas été suffisant de le racheter? Ces nouvelles, madame, vous eussent été des afflictions insupportables. Mais en voici encore une qui ^a'est pas moindre. Se pouvait-fl pas faire qu'étant sensible comme il était aux aiguillons de l'honneur, et chatouillé de la réputation de deux conjbats qui lui étaient aussi glorieusement succédés que généreusement il les avait entrepris , il en eût essayé un troisième , où , icmoignant le même courage, il n'eût pas trouvé le même événement? Avec quel déplaisir, ou plutôt avec quel désespoir l'eussiez-

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vous vu rapporter alors, sinon mort, au moins estropié pour le l'esté de sa vie, et peut-être ayant au lieu le plus éminent de son visage les marques de son malheur et de Tavanlage de son ennemi^ Sortons, madame , de la considération de ces inconvénients, et tournons les yeux sur une infinité de maladies qui le pouvaient réduire en tel état que, pour son repos , vous eussiez été obligée de faire contre sa vie les mêmes vœux qu'aurait su faire un qui l'aurait haï mortellement. Je sais bien que sa bonne complezion lui pouvait faire espérer une grande santé. Mais combien voyonsnous de maux si étranges , que nous ne savons ni qu'imaginer pour en trouver la cause , ni qu'employer pour en avoir la guérison ? Feu monsieur le cardinal de Lorraine , du titre de Sainte*Agathe , frère de monsieur de LoiTaine qui est aujourd'hui, fut d'une températare où il n'y avait rien à désirer. Sa façon de vivre ne pouvait être ni meilleure ni plus réglée qu'elle était. Et cependant quelles gênes , je ne dis pas des communes , mais de celles qui font frémir les bourreaux mêmes, ne seraient préférables à ce qu'il souffrit depuis le vingt et neuvième an de son Âge , que ses douleurs commencèrent ^jusques au quarantième , que leur continuation le porta dans le tombeau? Cette maladie fut durant onze ans l'exercice de tous les médecins, non pas de l'Europe, mais du monde. Des remèdes ordinaires on vint aux extraordinaires. L'Église pria pour lui , et comme pour un très-grand prince , et comme pour un trèsdigne prélat. Enfin , après n'avoir rien oublié de tout ce qui se peut essayer, ce que l'on avança fut que , trois ans devant qu'il mourut , ses tourments , avec quelque diminution bien légère » aboutirent à une débilité de toutes les parties de son corps , si grande et si universelle , que des fonctions de la vie il ne lui en demeura que ceUes de voir et de parler. Vous en savez l'histoire , pource qu'elle est de votre maison ; et nous la savons tous , pource qu'elle est de notre siècle. Repassez-la , madame , devant vos yeux , et vous m'avouerez que si vous eussiez vu monsieur votre frère en aussi mauvais termes , vous n'eussiez guère moins donné que votre vie, et qu'il eût perdu la sienne dans le berceau. Toutefois , madame , soyons tout à fait indulgents à votre désir, et nous Qgurons que, par un bonheur digne d'être mis entre les prodiges, su santé, aussi bien que sa fortune, fut perpétuellement demeurée au meilleur état où vous la pouviez souhaiter. Ne savez-vous pas

qu'il est du cours de notre vie comme de celui de rannée , où les premiers mois ont le soleil presque sans point de nuages, et les derniers des nuages presque sans point de soleil ? Pensez- vous que vous Tcussiez toujours vu tel qu'il était , ou quand , avec monsieur votre mari , en la place Royale , babillé selon le dessin dont vous- . même aviez piis la peine de faire l'invention , et regardé non ' moins pour la bonne grâce et la justesse de ses courses que pour réclat et la magnitîcence de son entrée , il faisait douter s'il n'était point l'astre même duquel il se disait le chevalier ? ou quand en la compagnie de monsieur votre aîné , conduisant les ambassadeurs (i 'Espagne à l'audience des mariages , plein de bonne mine , et plus brillant que les pierreries dont il était couvert, il attirait à soi les bénédictions de tout ce que nous étions à la galerie , et obligeait ceux même qui le voyaient avec envie de parler de lui avec admiration ? Non y non , madame , la vie des hommes a sa lie aussi bien que le vin. Le vivre et le vieillir sont choses si conjointes , que l'imagination même a de la peine à les séparer. Celui qui a tout créé a tout enfermé dans le cercle des âges , afin que rien ne soit exempt de leur juridiction. L'éternité n'est qu'au ciel. En la terre tout se change , tout s'altère , non d'année en année , de mois en mois , ni de semaine en semaine , mais de jour en jour , d'heure en heure , et de moment en moment. Nous ne sommes plus ce que nous étions hier ; nous ne serons pas demain ce que nous sommes aujourd'hui; et déjà , madame , je ne suis plus celui que j'étais quand je me suis mis à vous écrire cette lettre. Les années gâtent les marbres ; elles ne pouvaient donc pas épargner monsieur votre frère. Il fallait qu'il cessât d'être ce qu'il était, de pouvoir faire ce qu'il avait fait, et que par conséquent il renonçât aux bals, aux ballets, aux faveurs des dames, aux combats' de barrière , aux courses de bague , et généralement à tous ces passetemps où la galanterie oblige les jeunes gens de s'occuper. Je sais bien qu'il eût toujours ouï rendre de grands témoignages à son mérite , et qu'autant de fois qu'il eût été question de faire quelque semblable partie, on eût fait mention de lui comme d'un prince à qui autrefois les plus accomplis avaient quitté le premier lieu. Mais jugez , s'il vous plait , madame , à quels termes est réduit un homme, quand , pour avoir de la gloire, il est renvoyé à la mémoire des années passées ; et que, tout vivant qu'il est , il ouït

parltT de lui de même façon que si! était mort. Avec quelle douleur est-il croyable que monsieur votre frère se fût vu n'être plus que spectateur des choses dont il avait été la meilleure et principale part ? Et vous-même, madame, quand vous l'eussiez vu dépouillé par la vieillesse des ornements que la jeunesse lui avait donnés , vous fussiez-vous empêchée de retrancher quelque chose, sinon de votre affection, au moins du contentement que vous aviez pris à le regarder? Prenez la peine, madame, de vous entretenir sur ce que je vous dis , et vous ne trouverez pas qu'en ce retranchement de jours il ait été si maltraité que vous le vous figurez. Il est mort jeune, mais il est mort heureux. Ses amis ne l'ont guère possédé; mais sa mort est la seule douleur qu'ils ont jamais eue pour l'amour de lui. 11 a peu joui des douceui's du monde ; mais il n'en a pas goûté les amertumes. Il n'y a fait guère de chemin ; mais il n'y a marché que sur des fleurs. Ce que la vie a de raboteux , d'àpre et de piquant , était en ce reste d'années qu'il n'a point vues. Que si au.genre de mort vous trouvez de quoi murmurer , comme je crois que vous faites , que s'en faut-il que cette plainte De soit aussi délicate que les précédentes? Je parle avec liberté, madame ; mais je pense le pouvoir faire , pource que je parle avec affection. Ne savez-vous pas que la plupart des choses du monde , ayant deux visages , sont trouvées ou bonnes ou mauvaises selon qu'elles sont considérées? Et si vous le savez , pourquoi ne regardez-vous pas celle-ci du côté qu'elle vous peut donner du contentement ? Que ne dites-vous , comme il est très-véritable , que monsieur votre frère , ayant à mourir, a été bienheureux de rencontrer une mort qui l'ait exempté d'être cinq ou six semaines , ou peutêtre cinq ou six mois, dans un Ut , à souffrir outre la rigueur de son mal l'importunité des remèdes que l'on eût inutilement essayés pour le guérir? Il a eu quatre heures pour nettoyer sou âme des souillure» de la terre , et les a si dignement employées , que , sans faire injure à cette bonté miséricordieuse qui n'est jamais déniée aux repentances véritables, il n'est pas possible que nous doutions qu'il ner possède aujourd'hui les félicités du ciel. Quel loisir lui eussiez- vous désiré davantage ? Lui pouvait-il mieux arriver que de ne souffrir guère ce qu'il avait à souffrir nécessairement? Je pense , madame , vous avoir conté qu'à l'entrée que douze ou quinze jours auparavant il avait faite eu une petite ville (et crois que c'é-

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lait celle même où , par un excès de joie, il fut reçu d^une compagnie de femmes en habit d*amazones) , ayant mis pied à terre à la porte de son logis , et s'y étant arrêté pour voir repasser l'infanterie qui était venue au-devant de lui , comme quelques-uns de ce nombre infini de noblesse qui ne l'abandonnait jamais le priaient de se retirer, de peur des inconvénients que le plus souvent on voit arriver en semblables occasions, il leur répondit en riant qu'ils ne s'en missent point en peine , et qu'il fallait un coup de canon pour le tuer. Que vous semble de cela , madame? Pouvezvous lui être si bonne sœur que vous êtes » et lui souhaiter une autre fin que celle qu'il a déclaré lui-même lui être la plus agréable? Je ne sais pas le jugement que vous en pouvez faire ; mais quant à moi , puisque par la sagesse infinie de notre reine , vraiment bonne , vraiment grande et vraiment adorable , il est impossible à nos factieux de ressusciter la gueiTe , et que , pour cette raison , monsieur votre frère ne pouvait mourir en aucune de ces occasions recherchées par ceux de son courage et de sa profession , je ne puis prendre ce qui lui est arrivé que pour une gratification de la fortune, qui , le traitant selon son humeur, a voulu qu'au milieu même de la paix il y eût en sa mort quelque image de guerre ; et , se conformant encore à ce qu'il avait dit , que des armes communes n'étaient pas capables de lui ôter la vie , a choisi celles qu'il avait approuvées , et que véritablement , comme les plus furieuses , elle a cru les plus propres à témoigner l'estime qu'elle faisait de sa valeur. Mais prenons le cas qu'il se fût noyé dans une rivière , qu'un cheval se fût abattu sous lui et lui eût rompu le cou , que la chute d'une maison l'eût accablé-, ou que par quelque autre accident vous en eussiez été privée , n'eussiez- vous pas toujours dit ce que vous dites , et toujours pleuré comme vous pleurez? Je n'en doute point, madame. En quelque verre qu'on vous eût baillé ce breuvage, vous ne pouviez que lui faire mauvaise mine. Otons donc ce prétexte à votre douleur , et voyons si elle en a de plus considérables. Elle est trop ingénieuse et trop diligente pour laisser en arrière quelque raison dont elle se pense justifier. Vous n'avez point vu mourir monsieur votre frère. Je m'assure que cette circonstance est de celles où vous croyez avoir quelque sujet de vous arrêter. Mais , madame , <|uand en cela vous eussiez été seiTie selon votre souhait , que

VOUS en pouvait-il réussir , ni pour votre soulagement , ni pour le sien? Vous Teussiez vu nager dans le sang, il vous eût vue noyer en larmes. Et qui doute que la présence des objets , faisant son effet ordinaire » ne lui eût accru le sentiment de sa douleur» et à vous celui de votre affliction? Mais il eût pris plaisir de mourir entre les siens. Ëh quoi ! madame , n'estimez-vous rien qu'il soit mort aux bras d'une troupe de gentilshommes , qui en cet accident furent bien à peine empêchés de se précipiter eux-mêmes , et s'ajouter aux exemples de ceux qui n'ont point voulu garder leurs vies après avoir perdu celles de leurs amis ? Il n'est pas croyable , «madame , comme avec cet art de charmer les esprits , qui certainement est fatal à votre maison , il avait universellement acquis les volontés de toute cette province. Je vous ai fait voir les lettres q«ie M. du Vair et M. de la Ceppède m'en ont écrites, où l'expression du regret qu'ils en ont est si claire que Ton ne peut douter de leur affection. Et d'ailleurs, l'un étant premier président au parlement, et l'autre ayant la même charge en la cour des comptes , vous pouvez bien juger que ce goût leur est commun avec une infinité de bons serviteurs du roi , dont leurs compagnies sont aussi remplies que nulle autre qui soit en ce royaume. Cela me gardera de vous en produire d'autres témoignages. Et puis comme sauriez- vous ignorer chose qui touche monsieur votre frère , vous qui, selon la coutume de ceux qui aiment, ne tenez point de temps mieux employé que celui que vous donnez à vous en faire entretenir? Ne savez-vous pas que, le lendemam que son corps fut arrivé à Arles , le peuple , criant et gémissant d'une façon qu'il semblait , après l'avoir perdu , ne vouloir plus rien sauver , arracha les clous de sa bière, décousit le drap où il était enseveli, et, ne trouvant aucun cliangement en son visage , en Ht faire un portrait qui a été mis en leur maison de ville , pour être à ceux qui vivent un avertissement de ne se lasser jamais de le plaindre , et à leur postérité une exhortation comme héréditaire d'en garder la mémoire éternellement ? Ne savez-vous pas que cette même ville et celle d'Aix ayant disputé l'honneur de lui donner sépulture , la résolution que l'on a prise d'en laisser le corps aux mis et envoyer le coeur aux autres a été le seul expédient qui les a pu mettre d'accord? Vous le savez , madame , et par conséquent ne pouvant douter qu'en un lieu où il était si chèrement et si passionnément

aimé , il ne soit mort aussi content que dans Thôtel de Guise , vous avez de quoi en être satisfaite , et moi de quoi cesser d'en contester avec vous. Je crois qu'il ne me reste plus que rassemblement que vous faites de rinlérêt du roi et de la reine avec le vôtre. Vous prévoyez , ce vous semble , des occasions où les gens de bien seront nécessaires : tellement qu'après avoir pleuré pour vous la perte d'un frère, vous pleurez pour Leurs Majestés celle d'un serviteur que sa fidélité , son bras et son courage leur faisaient estimer l'une des plus fermes défenses de leur État. Ce n'est pas d'aujourd'hui, madame, que je reconnais comme vous aimez la reine. Je sais qu'en vos propos ordinaires, et aux lettres où vous parlez d'elle , vous ne l'appelez jamais autrement que votre bonne maîtresse ; et , qui plus est , je vous ai ouï dire plusieurs fois que , si elle était morte , vous ne voudriez pas vivre une heure après. C'est pourquoi je ne m'étonne pas que vous soyez en peine de son repos. Nous avons tous cette coutume , que le salut des choses qui nous sont chères n'est jamais si assuré , que nous n'y soupçonnions quelque danger. Et certainement c'est là que la peur a bonne grâce , si elle peut jamais l'avoir en quelque part. Mais , madame , à regarder les choses , non selon ce qu'elles semblent en apparence , mais seloi^ ce qu'elles sont en effet, combien s'en faut-il que nous ne soyons si mal qu'on nous le veut persuader? Il se peut faire que nos derniers feux ont laissé quelque chaleur en leurs cendres. Mais qu'y a-t-il en cela qui soit digne des alarmes que nous prenons P Quel doute pouvons-nous faire que la reine qui les a éteints ne les empêche de se rallumer? Si nous étions aux premiers jours de son administration , la nouveauté nous en pourrait être suspecte. Mais aujourd'hui qu'elle a vu les affaires aux formes les plus extravagantes qu'elles puissent être , et que si victorieusement elle nous a mis hors du bourbier où notre fureur nous avait précipités, à quel propos cette appréhension? Comme ses yeux sont les plus beaux du monde , ils sont aussi les plus clairvoyants. Il n'y a nuage qui les offusque , artiûce qui les trompe , ni charme qui les éblouisse. Tant qu'ils veilleront pour nous , assaille-nous qui voudra , le passé nous doit assurer de lavcnir. Au pis aller , il ne faut plus que trois ou quatre ans au roi pour faire le monde sage , et châtier ceux qui ne le seront pas. Toutes grandes qualités ont en lui de très-grands commencements.

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C'est un jeune lion qui aura bientôt de la force aux ongles ; et alors malheur aux oppresseurs de son peuple et aux contempteurs de son autorité ! Attendons-en le t«nne avec patience , nous y touchons du bout du doigt. Que si nous sommes si malheureux qu'entre ci et ce temps-là nous ne puissions compatir avec le repos , et que nos mauvaises humeurs fassent renaître quelque désordre , l'honneur qu'en ces dernières occasions la reine a fait à monsieur votre aîné de le désigner lieutenant général en l'armée du roi , ne vous est-ce pas une obligation de croire avec elle qu'il n'y a rien que l'on ne se doive promettre de sa valeur ? Ce n'est pas un prinee du rang du commun. Tous ceux qui sont de sa qualité ne sont pas de son mérite. La nourriture qu'il a prise dans les périls de la guerre , où monsieur votre père le mena si jeune , qu'il a presque aussitôt su combattre que marcher , et , sans mettre en compte ses autres actions , aussi infinies comme elles sont infiniment glorieuses, la seule reprise de Marseille , qu'il ôta aux séditieux le jour même qu'ils la devaient bailler aux étrangers , sont des considérations assez fortes pour autoriser toute la bonne opinion qu'on saurait avoir de lui. Ne lui faites pas celle injure, de croire que si nous avons des monstres , il nous faille une autre épée que la sienne pour les exterminer. Ne désobligez ni lui ni messieurs vos deux autres frères , avec des plaintes qui leur fassent croire que vous préférez ce que vous avez perdu à ce qui vous est demeuré. La diminution de leur nombre n'a rien diminué de leur grandeur. Ils sont ce qu'ils étaient, et peuvent ce qu'ils pouvaient auparavant. Consolez- vous en eux et avec eux. La nature est satisfaite , il est temps que la raison soit écoutée.

Les hommes , qui ne sont que vers de terre , ou , pour mieux dire , qui ne sont rien , s'offensent quand on murmure contre eux. Ils veulent que leurs actions soient réputées irrépréhensibles, et le veulent si absolument qu'il se faut résoudre d'approuver tout ce qu'ils font , ou de les avoir pour ennemis. Je vous laisse à penser, madame , comme Dieu peut trouver bon que nous le soumettions à notre censure. Vous avez toujours eu peur de lui déplaire. Ne soyez point dissemblable à vous-même en cette occasion. S'il fait des choses contre notre goût, il n'en fait point qui ne soient pour notre bien. Je sais qu'il n'est pas raisonnable de vouloir venir à compte avec lui. Sa qualité d'arbitre souverain

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de nos biens et de nos vies y résiste , et vous savez trop bien co qui lui est dû pour écouter celte proposition. Mais quand cela serait, et que je vous représenterais qu'il vous a fait naître des maisons de Lorraine et de Clèves » toutes deux si renommées , qu'il n'y a coin de la terre qui n'en connaisse la gloire , et toutes deux si grandes , que l'Europe n'a point de rois à qui l'une ou l'autre ne vous fasse appartenir; quand , de votre naissance venant à votre personne, je vous ferais prendre garde aux grâces de corps et d esprit qu'il vous a données , si miraculeuses qu'il y a de quoi vous faire plus que ce que vous êtes d'extraction , et qu'à cela j'assemblerais l'honneur qu'il vous fait d être aimée d'une reine qui porte la première couronne du monde , et reine si accomplie en toute sorte de mérites , que ses vertus ne la font point régner plus sagement que ses beautés la font régner de bonne grâce » quelle si mauvaise estimation sauriez-vous faire de la moindre de ces obligations , que vous n'y soyez plus que récompensée , non-seulement de la perte que vous avez faite de monsieur votre frère , mais de tout ce que la fortune vous saurait jamais ôter à l'avenir ? Je sais bien que la privation des choses nous étant amère, selon que la possession nous en a été douce , il est malaisé que, sans des regrets incomparables, il vous ressouvienne des soins dont monsieur votre frère a continuellement obligé votre affection. Mais puisque l'espérance de revoir ceux que nous aimons est la consolation de leur éloignement , pourquoi ne peut-elle être employée en cette absence , comme en toutes celles qui autrefois l'avaient séparé de vous? Il n'y a point d'apparence qu'il doive revenir au monde ; mais y en a-t-il que vous ne devez point aller au ciel? On y va , madame > par le chemin que vous prenez. La piété l'y a mené, la piété vous y mènera. Ce sera là qu'un jour avec lui vous aurez en la source même les plaisirs que vous n'avez ici que dans les ruisseaux. Ce sera là que les étoiles que vous avez sur la tête seront à vos pieds ; là , que vous verrez passer les années , fondre les orages , gronder les tonnerres au-dessous de vous. Et alors , madame , si parmi les glorieux objets dont vous serez environnée il vous peut souvenir des choses du monde , avec quel mépris regarderez-vous ou ce morceau de terre dont les hommes font tant de régions , ou celte goutte d'eau qu'ils divisent en si grand nombre de mers? Quelle

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risée feroz-vous de les voir tantôt empêchés après les nécessités d'un corps auquel Us n'ont pas sitôt baillé une chose qu'il leur en demande une autre , et tantôt inquiétés de la faiblesse d*un esprit qui tous les jours les met en peine de se délivrer par un second VŒU de ce qu'ils ont obtenu par le premier? Prévenez, s'il est possible , ces généreuses pensées. Commencez à parler du monde comme vous en parlerez quand vous en serez sortie. Reconnaissez-le pour un lieu où , jusqu'à ce que vous ayez tout perdu , vous perdrez tous les jours quelque chose ; et de ces méditations faites un préjugé à votre belle âme, qu'ayant eu son origine du ciel f elle est de celles qui auront quelque jour la grâce d'y retourner. Il y a environ deux ans que, faisant office de bonne parente au roi etàla reine d'Angleterre, vous les consolâtes de la mort du prince de Galles, avec une lettre où je puis dire avoir vu dei conceptions et des paroles que je ne vis jamais ailleurs. Tourner aujourd'hui vos armes contre vous-même, et vous commandez en la mort d'un frère ce que vous avez exigé d'un père et d'une mère en la perte d'un fils. Toute la France a les yeux tournés sur vous , pour y voir le combat d'une douleur infiniment sensible et d'un courage extrêmement relevé. Les vœux des spectateurs sont différents comme sont leurs passions. Soyez du côté de ceux qui vous désirent la victoire. Ce que notre Infortune a de plus cuisant, c'est la joie qu'en reçoivent nos ennemis. Les vôtres ont eu le plaisir de voir chanceler votre constance ; faites qu'ils aient le déplaisir de la voir demeurer debout. Enfin , madame , si vous ne voulez avoir soin de vous-même , ne privez pas madame votre mère de ce que vous lui devez. Tant que vos larmes couleront , il -est impossible que les siennes s'arrêtent. Vous n'ignorez pas qu'à prendre les choses comme la nature les a rangées, son affection n'aille devant la vôtre. Donnez-lui l'exemple de se résoudre. Toute la cour, qui adore sa bonté , vous en supplie par ma bouche , et vous supplie aussi de vous souvenir qu'étant votre compagnie et la sienne la plus agréable relâche que prenne la reine en cette infinité de ti'avaux dont nous la persécutons , il est à craindre que , si vous continuez en l'état où vous êtes, elle n'en reçoive pas le contentement accoutumé. Il n'y a rien de si contagieux que la tristesse , ni que plus facilement la communication fasse passer d'un esprit à l'autre. Prenez-y garde, madame. Lq

[Jus louable soiu que nous pouvons avoir, c'est de contribuer ce qui dépend de nous à la conservation d'un si précieux trésor. Recueillons-y nos vœux, rassemblons-y nos affections, et oublions tout pour son service , comme nous la voyons s'oublier soi-même pour notre salut. Je veux croire que, quand vous fermeriez Toreille à toutes les raisons du monde , vous l'ouvririez à ce qui est de sa considération; et qu'après avoir été conjurée par une chose qui vous est si chère comme elle Test , et qui peut sur vous ce qu'elle y peut, vous ne sauriez plus rien ouïr qui ne vous soit importun. Ce sera donc ici que je finirai ma lettre. Je m'y suis plus étendu que je ne pensais ; mais votre divertissement en sera plus long, et vous y connaîtrez mieux la fin que je m'y suis proposée, qui est , madame, de vous témoigner que je suis et veux être toute ma vie votre très- humble et très-affectionné serviteur.

A Paris , ce 29 de mars I6I4.

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