A M. DE MENTIN
Monsieur ,
Quand je seralâ retenu à prier tous les hommes du monde , il serait impossible que je le fusse en votre endroit. Je connais votre courtoisie , et la connais si généreuse , que je penserais lui avoir donné de quoi se plaindre , si je lui avais fait perdre une occasion de m'obliger. L'affaire où j'ai besoin de votre assistance n'est pas une affaire nouvelle. Il y aura bientôt trois ans que vous vous employâtes à me faire avoii* pour mon fils un office de conseiller au parlement de Provence. Le traité qui s'en fit alors fut interrompu par une brouillerie qui lui survint. U est aujourd'hui question de le renouer, et , s'il est possible , de le conduire à sa perfection. Vous vous émerveillerez qu'ayant autrefois si peu estimé la longue robe, je sois à cetjte heure si affectionné à la rechercher. U est vrai qu'en mes premières années j'y ai eu une très-grande répugnance. Mais , soit qu'avec plus de temps j'aie eu plus de loisir de considérer les choses du monde , soit que la vieillesse ait de meilleures pensées que la jeunesse, il s'en faut beaucoup que j'en parle comme je faisais en ce temps-là. Je suis bien toujours d'avis que l'épée est la vraie profession du gentilhomme.
Mats que la robe fasse préjudice à la noblesse, je ne vois pas que cette opinion soit si universelle comme elle a été par le passé. Tous les siècles n'ont pas un même goût. Nos pères ont approuvé des choses que nous condamnons , et en ont condamné que nous approuvons. Il est vrai que par la voie des armes on arrive à des dignités bien relevées ; mais la montée en est si pénible, que pour y [ arvenir il faut que la fortune , contre sa coutume , aide extraordinairement à la vertu. Il n'en est pas de même aux offices des cours de parlement ; toute la peine est de commencer. Depuis qu'une fois on y a mis le pied , on peut dire qu'on a fait la prinmpale partie du chemin. Ce ne sont pas charges qui portent un homme dans les nues, mais elles le mettent assez haut pour en voir beaucoup d'autres au-dessous de soi. On me dira que les gentilshommes qui les prennent deviennent compagnons de plu* sieurs qui ne le sont pas. Je l'accorde ; mais quel remède ? Ne vaut-il pas mieux pour eux qu'ils deviennent leurs compagnons que s'ils demeuraient leurs inférieurs ? La plus auguste compar gnie qui soit au monde est sans doute celle des cardinaux ; et cependant, parmi les princes de Bourbon, d'Autriche , de Médicia, et autres maisons souveraines de l'Europe , n'avons-cnous pas vu Je cardinal d'Ossat , qui , tout excellent personnage, qu'il était , avait une extraction si pauvre et si basse que , jusques à cette beure , elle est demeurée inconnue , quelque diligence qu'on ait apportée à la chercher ? Le parlement de Paris , entre ses conseillers , en a eu un delà maison de Foix. Après cela , je ne crois pas qu'il y ait gentilhoomie qui ne.se rendit ridicule s'il en faisait le dégoûté. Pour moi, je confesse librement que je suis très-marri de n'avoir été sage quand je le devais et pouvais être y mais le regret en est hors de saison. J'ai fait la faute en ma personne ; je la veux réparer en la personne de mon fils. Quand je l'aurai mis où je le veux mettre, il sera en la compagnie de plusieurs gentilshommes très-gentilshommes, et dans un parlement ou la justice est aussi religieusement administrée , et le roi aussi fidèlement servi, qu'en nul autre de ce royaume. De là, s'il est galant homme , il est de condition pour arriver aux premières charges de la profession. S'il le fait, à la bonne heure; sinon , toujours sera-t-il en lieu où il aura moyen de bien faire à ses amis et , empêchera ses ennemis clfî lui faire loal. Je vois bien, monsieur, que je vous entretiens d^
mes Digeries avec beaucoup de privauté ; mais , étant père aussi bien que moi , je ne doute point que vous ne lisiez ma lettre avee le sentiment dont je la vous écris. Si vous voulez que je vous parle des affaires publiques, j'en suis content; aussi bien sontelles en si bon état que , si mon affection ne me trompe , le vieux mot eOpiQxaiiTiv, ovYxaCp(i>{iT]v, ne fut jamais dit si à propos comme nous le pouvons dire aujourdliui ; réjouissons-nous , perdons la mémoire des misères passées ; nous avons trouvé ce que nous cherchions , ou , pour mieux dire, nous avons trouvé ce qu'il n'y avait point d'apparence de chercher. Nos maladies , que chacun estimait incurables , ont trouvé leur Eseulape en notre incomparable cardinal ; il nous a mis hors du Ut ; il s en va nous rendre notre santé parfaite» et après la santé un teint plus frais et une vigueur plus forte qu'en siècle qui nous ait jamais précédés. La chose semble malaisée, et l'est à la vérité : mais , puisqu'il l'entreprend, il le fera. L'esprit, le jugement et le courage- ne fUrent jamais en homme au degré qu'ils sont en lui. Pour ce qui estderintérét, il n'en connaît point d'autre que celui du public. Il s'y attache avec une passion , si je l'osé dire , tellement déréglée , que le préjudice visible qu'il fait à sa eonstitution , extrêmement délicate, n'est pas capable de l'en séparer. H s'y restreint oomme dans une ligne édiptique , et ses pas ne savent point d'autre chemin. Voit-il quelque chose utile au service du roi , il y va sans regarder ni d'un côté ni d'autre. Les empêchements le sollicitent, les résistances le piquent, . et rieo qu'on lui propose ne le divertit. Il n'y a pas longtemps que nous avons eu des ministres qui avaient du nom dans le monde. Mais combien de fois , contre l'opinion commune , ai-je dit , avec ma franchise accoutumée , que je ne les trouvais que fort médiocres, et que s'ils avaient de la probité, ils n'avaient du tout point de sufHsanoe ; ou s'ils avaient de la suffisance , ils n'avaient du tout point de probité? Prenons garde à leur administration, et jugeons des ouvriers selon les œuvres. Ne trouverons-nous pas que de leur temps ou les factieux n'ont jamais été ehoqués , ou s'ils Tout été» c'a été si lâchement , qu'à la tin du compte la désobéissance s'est trouvée montée au plus haut point de l'insolence, et l'autorité du roi descendue au plus bas du mépris? H semble qu'U ne se puisse rien dire de plus honteux : si fait ; les perfidies et les rébellions avaient des récompenses , et Dieu sait si après cela il fallait douter
quelles n'eussent des imitateurs. Qui sait mieux que vous , ou plutôt qui ne sait point que par leur connivence nous avons eu des gouverneurs qui ont régné dans les provinces , et si absolument régné , que le nom du roi n'y était connu qu'autant que , pour le dessein qu'ils avaient, il leur était nécessaire de s'en couvrir? Cependant ces grands conseillers pensaient avoir bien rencontré quand ils avaient dit que c'était assez gagner que gagner temps. Misérables, qui ne s'apercevaient pas que ce qu'ils appelaient gagner temps était véritablement le perdre, et nous réduire à des extrémités d'où il était à craindre que le temps ne pût jamais nous retirer ! Jugez si en cette dernière brouillerie il se pouvait rien désirer de mieux que ce qui s'y est fait ; et si, sans sortir de la modération requise en une affaire si épineuse, la dignité royale n'a pas été remise en un point où ceux que l'on ne peut empêcher de la hsûr seront pour le moins empêchés de l'offenser. Vous voyez bien qu'il y aurait là-dessus beaucoup de choses à dire : mais, à mon gré, la plus courte mention de nos folies est la meilleure. Et puis, pour louer cet admirable prélat, on ne saurait manquer de matière ; il ne faut avoir soin que de la forme. La seule paix qu'il a faite avec l'Espagnol est une action qui jusqu'ici n'a jamais eu d'exemple, et qui peut-être n'en aura jamais à l'avenir. Je fais cas de l'avantage que nous y avons eu pour nous et pour nos alliés; mais ce que j'en estime le plus, c'est que la chose s'est ùdté si secrètement et si promptement , que la première nqjuvelle que nous en avons eue a été la publication. Où en serions-nous , à votre avis , si l'on eût suivi les longueurs tant pratiquées autrefois par ceux qui maniaient les affaires, et tant célébrées par je ne sais quels discoureurs, qui ne parlent jamais avec plus d'assurance que quand ils parlent de ce qu'ils n'entendent point ? Qu'eût-ce été autre chose , que donne: loisir aux intéressés dedans et dehors le royaume de ruiner laf- (aire, et, par l'interposition de leurs difficultés» nous retirer du port où la dextérité de ce judicieux pilote nous a si heureusement fait arriver? Au demeurant, on se tromperait de s'imaginer qu'eu bien faisant il eût devant les yeux autre chose que la gloire Comme elle est le seul aiguillon qui l'excite, aussi est-elle la seule recompense qu'il se propose. Il e&t vrai que le roi, lui commettant ses affhires , lui fit expédier un brevet de vingt mille écus de peu-
sion. Mais il est vrai aussi qu'il ne laccepta qu'avec proteslalion de ne s eo servir janais , et ne le garder que pour un téoioignage d'avoir eu quelque part en la bienveillance de Sa Majesté. Vous ne doutez point qu'entre ceux qui ont Thonneiir de lui appartenir, il n'y en ait assez que leur mérite peut fake prétendre aux principales charges de cette cour ; et cependant , quand le roi leur en veut faire quelque gratification extraordinaire, ne le voyons-nous pas y résister avec une modestie si opiniâtre, qu'à moins que d'un commandement exprès que Sa Majesté lui fasse, il n'est pas possible qu'il y apporte son consentement P Les inclinations d'un bon naturel sont en lui aussi fortes qu'en nul autre , et par conséquent il ne faut pas croire que l'établissement des siens lui déplaise; mais il craint qu'il ne soit soupçonné de chercher en leur fortune ce qu'il ne veut devoir qu'a sa vertu. La dépense qu'il fait aujourd'hui pour rebâtir la Sorbonne de fond en comble , qui ne s'éloignera guère de cent mille écus, est assez considérable pom* ne pas être oubliée entre les marques de sa générosité ; mais ce que je vous vais dire est bien autre chose. Gomme , après avoir jeté les yeux sur tous les défauts de la France , il a reconnu qu'il ne s'y pouvait remédier que par le rétablissement du commerce , il s'est résolu, sous l'autorité du roi, d'y travailler à bon escient , et, par l'entretènement d'un suffisant nombre de vaisseaux , rendre tes armes de Sa Majesté redoutables aux lieux où le nom de ses prédécesseurs a bien à peine été connu. Toute la difficulté qui s'y est trouvée , c'est que , ayant été jugé que pour l'exécution de ce dessein il était nécessaire que le gouvernement du Havre fut entre ses mains , et le roi le lui ayant voulu acheter, il n'a jamais été possible de le lui faire prendre qu'en lui promettant de le récompenser de son propre argent. Il avait , à sept Qu huit lieues de cette ville, une maison embellie de toutes les divei-sités propres au soulagement d'un esprit que les affaires ont accablé : il a oublié le plaisir qu'il en recevait , ou plutôt le besoin qu'il en avait , pour se résoudre à la vendre , et en a employa les der niers à l'achat de cette place. Tout ce que le roi a pu obtenir de lui , c'a été que , lorsque les coffres de son épargne seront mieux fournis qu'ils ne sont, il ne refusera pas que par quelque bienfait Sa Majesté ne lui témoigne la satisfaction qu'elle a de sgn service. Ce mépris qu'il fait i|e soi et d^ tout ce qui Iç
louche , comne s'il ne connaissait point d'autre santé ni d'aatre maladie que la santé ou la maladie de l'État , fait craindre à tous les gens de bien que sa vie ne soit pas assez longue pour voir le fruit de ce qu il plante. Et d'ailleurs on voit bien que ce qu'il laissera d'imparfait ne saurait jamais être achevé par homme qui tienne sa place. Mais quoi? il le fait, pouroe qu'il le faut faire. L'espace d'entre le Rhin et les Pyrénées ne lai semble pas un champ assez grand pour les fleurs de lis. 11 veut qu'elles occupent les deux bords de la mer Méditerranée, et que de là elles portent leur odeur aux dernières contrées d« l'Orient. Mesurer à retendue de ses desseins l'étendue de son courage. Quant à moi, plus je considère des actions si miraculeuses, moins je sais quelle opinion je dois avoir de leur auteur. D'un côté, je vois que son corps a la faiblesse de ceux qui âpovpoiç xapTiôv l5ou<Ttv ; mais , de l'autre , je trouve en son esprit une force qui ne peut être que tûv ÔXuftina ^\uee* éxovToyv. Tel qu'il est, et quoi qu*il soit, nous ne le perdront jamais que nous ne soyons en danger d'être perdus. Le roi , qui le voit malvoulu de tous ceux qui aiment le désordre ( et vous savez qu'ils ne sont pas en petit nombre ) , a désiré qu'il ait quelques soldats pour le garder. C'est chose que tout autre eût demandée avec passion; et, néanmoins, vous ne saunes croire la peine qu'il a eue à y condescendre. Une seule raison l'y a obligé : il avait tout plein de parents qui , pour le soin qu'ils avaient de sa conservation , ne le voulaient jamais abandonner. Cette assiduité ne pouvant continuer sans que leurs affaires domestiques en fussent incommodées , il leur eo a par ce moyen ôté le prétexte, et leur a fait trouver bon qu'ils se retirassent en leurs maisons. Quoi que c'en soit, s'il n'a été assez hardi pour contredire en cela tout à fait à la volonté du roi, il a été assez généreux ' pour n'y consentir qu'à la condition d'entretenir ces soldats à ses dépens. Nous avons lu, vous et moi, assez d'exemples de courages que leur^ qualités éminentes ont élevés au-dessus du commun : mai^ qu'en matière de mépriser l'argent un particulier ait eu si souvent son roi pour antagoniste, et que toujours il en soit demeuré victorieux , c'est une louange que je ne vois point qus jusques ici les plus hardis liistoriens aient donnée à ceux roém«
qu*iis ont flattés le plus impudemment. Sa Majesté, au soiu qu'elle a eu de le garantir des méchants , a encore ajouté celui de le déli< vrer des importuns, et, pour cet effet, a mis auprès de lui un gentilhomme, avec charge expresse de» indifféremment, faire fermer la porte à ceux qui , pour leurs affaires , le viendront persécuter. Voilà , certes , une bonté de maitre digne de Taffection du serviteur. Dieu nous conserve Tun et l'autre ! Je ne crois pas qu'il y ait homme de bien en France qui ne fasse le même souhait. Pour moi, il y a longtemps que je sais que vous étesTun de ses adorateurs; le séjour qu*il a fait en Avignon vous donna l'honneur de le connaître; sa vertu vous en impnma la révérence : je m*assufe que ce qu*il a fait depuis ne vous aura point changé le goût. C'est pourquoi j'ai été bien aise de me décharger avec vous des pensées que j'avais sur un si agréable sujet. J'ai été un peu long ; mais quand on est couché sur des fleurs , il y a de la peine à se lever. Adieu , monsieur ; tenez-moi pour votre serviteur très-humble et très-affectiooné.
 Saint-Germain en Laye, le 14 d*octobre rt>l6.