LA PAIX
0 Paix , tranquille Paix\ secourable immortelle, Fille de rharmonie et mère des plaisirs , Que fais-tu dans les cieux , tandis que de Cybèle Les sujets désolés f adressent leurs soupirs?
Si , par Fambition de la terre bannie , Tu crois devoir ta baine à tes profanateurs , Que fa fait Tinnocence injustement punie De Tinhumanité de ses persécuteurs ?
Équitable déesse , entends nos voix plaintives; Vois ces champs ravagés , vois ces temples brûlants » Ces peuples éplorés , ces mères fugitives > Et ces enfants meurtris entre leurs bras sanglants.
De quels débordements de sang et de carnage La terre a-t-dle vu ses flancs plus engraissa ? Et quel fleuve jamais vit border son rivage D'un plus horrible amas de mourants entassés ?
Telle autour d'Ilion la mort livide et blême Moissonnait les guerriers de Phrygie et d'Argos, Dans ces combats affreui où le dieu Mars lui-même' De son sang immortel vit bouillonner les flots.
D^un cri pareil au bruit d'une armée invincible Qui s'avance au signal d'un combat furieux , 11 ébranla du ciel la voûte inaccessible , Et vint porter sa plainte au monarque des dieux.
Mais le grand Jupiter, dont la présence auguste Fait rentrer d'un coup d'œil l'audace en son devoir, Interrompant la voix de ce guerrier injuste , En ces mots foudroyants confondit son espoir :
Va , tyran des mortels , dieu barbare et funeste ,
Va faire retentir tes regrets loin de moi; De tous les habitants de Folympe céleste Nul n'est à mes regards plus odieux que toi.
Tigre , à qui la pitié ne peut se faire entendre , Tu n'aimes que le meurtre et les embrasements : Les remparts abattus , les palais mis en cendre , Sont de ta cruauté les plus doux monuments.
La frayeur et la mort vont sans cesse à ta suite, Monstre nourri de sang , cœur abreuvé de fiel , Plus digne de régner sur les bords du Cocyte , Que de tenir ta place entre les dieux du ciel.
Ah ! lorsque ton orgueil languissait dans les chaînes Où les fils d'Aloûs te faisaient soupirer, Pourquoi , trop peu sensible aux misères humaines , Mercure , malgré moi , vint-il t'en délivrer ?
La Discorde dès lors avec toi détrônée Eût été pour toujours reléguée aux enfers ; Et l'altière Belione, au repos condamnée, N'eût jamais exilé la Paix de l'univers.
La Paix , l'aimable Paix , fait bénir son empire ; Le bien de ses sujets fait son soin le plus cher : Et toi , fils de Junon , c'est elle qui t'inspire La fureur de régner par la flamme et le fer.
Chaste Paix , c'est ainsi que le maître du monde Du fier Mars et de toi sait discerner le prix : Ton sceptre rend la terre en délices féconde ; Le sien ne fait régner que les pleurs et les cris.
Pourquoi donc aux malheurs de la terre affligée Refuser le secours de tes divines mains? Pourquoi , du roi des cieux chérie et protégée , Céder à ton rival l'empire des humains ?
Je t'entends : c'est en vain que nos vœux unanimes De l'olympe irrité conjurent le courroux ;
Avant que sa justice ait expié nos crimes , Il ne f est pas permis d'habiter parmi nous.
Et quel siècle jamais mérita mieux sa haine? Quel âge plus fécond en Titans orgueilleux ? En quel temps a-t-on vu l'impiété hautaine Lever contre le del un front plus sourdlieux ?
La peur de ses arrêts n'est plus qu'une faiblesse ; Le blasphème s'érige en noble liberté , La fraude au double front en prudente sagesse ^ Et le mépris des lois en magnanimité.
Voilà , peuples , voilà ce qui sur vos provinces Du ciel inexorable attire la rigueur; Voilà le dieu fatal qui met à tant de princes La foudre dans les mains , la haine dans le cœur.
Des douceurs de la paix , des horreurs de la guerre , Un ordre indépendant détermine le choix : Cest le courroux des rois qui fait armer la terre ; C'est le courroux des dieux qui fait armer les rois.
Cest par eux que sur nous la suprême vengeance Exerce les fléaux de sa sévérité , TiOrsqu'après une longue et stérile indulgence Nos crimes ont du tiel épuisé la bonté.
Grands dieux, si la rigueur de vos coups légitimes N'est point eneor lassée après tant de malheurs ; Si tant de sang versé , tant d'illustres victimes , N'ont point fait de nos yeux couler assez de pleurs ;
Inspirez-nous du moins ce repentir sincère , Cette douleur soumise, et ces humbles regrets , Dont l'hommage peut seul , en ces temps de colère, Fléchir l'austérité de vos justes décrets.
Échauffez notre zèle , attendrissez nos âmes ,
Élevez nos esprits au céleste séjour ;
Et remplissez nos cœurs de ces ardentes flammes
Qu'allument le devoir, le respect, et l'amour.
Un monarque vainqueur, arbitre de la guerre. Arbitre du destin de ses plus fiers rivaux, N'attend que ce moment pour poser son tonnerre , Et pour faire cesser la rigueur de nos maux.
Que dis-je ? ce moment de jour en jour s'avance : Les dieux sont adoucis , nos vœux sont exaucés : D'un ministre adoré l'heureuse providence* Veille à notre salut : il vit ; c'en est assez.
Peuples, c'est par lui seul que Bellone asservie Va se voir enchaîner d'un étemel lien : C'est à votre bonheur qu'il consacre sa vie; Cest à votre repos qu'il immole le sien.
Reviens donc, il est temps que son vœu se consomme, Reviens , divine Paix , en recueillir le fruit ; Sur ton char lumineux fais monter ce grand homme; Et laisse-toi conduire au dieu qui le conduit.
Ainsi, du ciel calmé rappelant la tendresse. Puissions-nous voir changer par ses dons souverains Nos peines en plaisirs, nos pleurs en allégresse. Et nos obscures nuits en jours purs et sereins !
ODE VI