A LA POSTÉRITÉ
Déesse des héros, qu'adorent en idée Tant d'illustres amants dont l'ardeur hasardée Ne consacre qu'à toi ses vœux et ses efforts; Toi qu'ils ne verront point, que nul n'a jamais vue , Et dont pour les -vivants la faveur suspendue Ne s'accorde qu'aux morts;
■ Le cardinal de Fleary.
Vierge non encornée, en qui tout doit renaître Quand le temps dévoilé viendra te donner Tétre , Laisse-moi dansées vers te tracer mes malheurs , Et ne refuse pas , arbitre vénérable, Un regard généreux au récit déplorable De mes longues douleurs.
Le ciel , qui me créa sous le plus dur auspice , Me donna pour tout bien l'amour de la justice , Un génie ennemi de tout art suborneur, Une pauvreté fière , une mâle franchise , Instruite à détester toute fortune acquise Aux dépens de Thonneur.
Infortuné trésor ! importune largesse !
Sans le superbe appui de Theureuse richesse, Quel cœur impunément peut naître généreux ? Et Taride vertu , limitée en soi-même , Que sert-elle , qu'à rendre un malheureux qui Faime Encor plus malheureux .*
Craintive, dépendante, et toujours poursuivie Par la malignité, l'intérêt , et l'envie , Quel espoir de bonheur lui peut être permis , Si, pour avoir la paix , il faut qu'elle s'abaisse A toujours se contraindre^ et courtiser sans cesse Jusqu'à ses ennemis?
Je n'ai que trop appris qu'en ce monde où nous sommes Pour souverain mérite on ne demande aux hommes Qu'un vice complaisant , de grâces revêtu ; Et que des ennemis que l'amour-propre inspire Les plus envenimés sont ceux que nous attire L'inflexible vertu.
Cest cet amour du vrai , ce zèle antipathique Contre tout faux brillant, tout éclat sophistique Où l'orgueil frauduleux va chercher ses atours, Qui lui seul suscita cette foule perverse
D'ennemis forcenés , dont la rage traverse Le reposée mes jours.
Écartons, ont-ils dit, ce censeur intraitable , Que des plus beaux dehors Tattrait inévitable ^e fît jamais gauchir contre la vérité; Détruisons un témoin qu'on ne saurait séduire; £t , pour la garantir, perdons ce qui peut nuire A notre vanité.
Inventons un venin dont la vapeur infâme , En soulevant Tesprit , pénètre jusqu'à Tâme ; £t sous son nom connu répandons ce poison : N'épargnons contre lui mensonge ni parjure ; Chez le peuple troublé , la fureur et Tinjure Tiendront lieu de raison.
Imposteurs effrontés , c'est par cette souplesse Que j'ai vu tant de fois votre scélératesse Jusque chez mes amis me chercher des censeurs , £t , des yeux les plus purs bravant le témoignage , Défigurer mes traits , et souiller mon visage De vos propres noirceurs.
Toutefois , au milieu de l'horrible tempête Dont malgré ma candeur, pour écraser ma tête , L'autorité séduite arma leurs passions , La chaste vérité prit en main ma défense , Et fit luire en tout temps sur ma faible innocence L'éclat de ses rayons.
Aussi , marchant toujours sur mes antiques traces , Combien n'ai-je pas vu dans mes longues disgrâces D'illustres amitiés consoler mes ennuis , Constamment honoré de leur noble suffrage , Sans employer d'autre art que le fidèle usage D'être ce que je suis!
Telle est sur nous du ciel la sage providence ,
Qui , lx)rnant à ces traits l'effet de sa vengeance. D'un plus âpre tourment m'épargnait les horreurs : Pouvait-elle acquitter par une moindre voie La dette des excès d'une jeunesse en proie A mes folles erreurs ?
Objets de sa bonté , même dans sa colère, Enfants toujours chéris de of^tte tendre mère , Ce qui nous semble un fruit de son inimitié N*est en nous que le prix.d'une vie infidèle , Châtiment maternel , qui n'est jamais en elle Qu'un effet de pitié.
Révérons sa justice ; adorons sa clémence , Qui, jusque dans les maux que sa main nous dispense , Nous présente un moyen d'expier nos forfaits , Et qui , nous imposant ces peines salutaires , Nous donne en même temps les secours nécessaires Pour en porter le faix.
Juste postérité , qui me feras connaître , Si mon nom vit encor quand tu viendras à nattre , Donne-moi pour exemple à l'homme infortuné Qui, courbé sous le poids de son malheur extrême , Pour asile dernier n'a que l'asile même Dont il fut détourné.
Dis-lui qu'en mes écrits il contemple l'image D'un mortel qui , du monde embrassant l'esdavage , Trouva, cherchant le bien, le malqu'il haïssait ; Et qui , dans ce trompeur et fatal labyrinthe. De son miel le plus pur vit composer l'absinthe Que l'erreur lui versait.
Heureux encor pourtant, même dans son naufrage, ' Que le ciel l'ait toujours assisté d'un courage Qui de son seul devoir fit sa suprême loi , Des vils tempéraments combattant la mollesse , Sans s'exposer jamais , par la moindre faiblesse ^
A rougir devant toi!
Voilà quel fut celui qui f adresse sa plainte , Victime abandonnée à Tenvieuse feinte, De sa seule innocence en vain accompagné ; Toujours persécuté, mais toujours calme et ferme, Et , surchargé de jours, n'aspirant plus qu'au terme A leur nombre assigné.
Le pinceau de Zeuxis, rival de la nature, A souvent de ses traits ébauché la peinture; Mais du sage lecteur les équitables yeux, Libres de préjugés , de colère et d'envie , Verront que ses écrits , vrai tableau de sa vie, Le peignent encor mieux ».