‹ OEuvres de Malherbe, poésie et prose;Chapitre 68 sur 124 · CANTATE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

CANTATE PREMIÈRE

A peine le soleil au fond des antres sombres Avait du haut des deux précipité les ombres ; Quand la chaste Diane , à travers les forêts ,

Aperçut un lieu solitaire ^ Où le fils de Vénus et les dieux de Cythère

Dormaient sous un ombrage frais :

Surprise , elle s'arrête ; et sa prompte colère S'exhale en ce disconrs qu'elle adresse tout bas A ces dieux endormis , qui ne l'entendent pas :

Vous , par qui tant de misérables Gémissent sous d'indignes fers ,

■ Cest le vers de Martial que Rousseau désirait que Toû plaçât, et qui fut mis en effet, au bas de son portrait :

Certtor in nostro carminé vultas erit.

Dormez , Amours inexorables ; Laissez respirer Tunivers.

Profitons de la nuit profonde Dont le sommeil couvre leurs yeux ; Assurons le repos au monde , En brisant leurs traits odieux.

Vous , par qui tant de misérables Gémissent sous d*indignes fers , Dormez , Amours inexorables ; Laissez respirer Funivers.

A ces mots elle approche; et ses nymphes timides , Portant sans bruit leurs pas vers ces dieux homicides , D'une tremblante main saisissent leurs carquois , Et bientôt du débris de leurs flèches perfides

Sèment les plaines et les bois.

Tous les dieux des forêts , des fleuves , des montagnes , Viennent féliciter leurs heureuses compagnes ; Et , de leurs ennemis bravant les vains efforts , Expriment ainsi leurs transports :

Quel bonheur! quelle victoire!

Quel triomphe ! quelle gloire !

Les Amours sont désarmés.

Jeunes cœurs , rompez vos chaînes :

Cessons de craindre les peines Dont nous étions alarmés.

Quel bonheur ! quelle victoire

Quel triomphe , quelle gloire !

Les Amours sont désarmés.'

L*Amour s'éveille au bruit de ces chants d'allégresse : Mais quels objets lui sont offerts !

Quel réveil ! dieux ! quelle tristesse ,

Quand de ses dards brisés il voit les champs couverts !

Un trait me reste encor dans ce désordre extrême ; ;

Perfides , votre exemple instruira Tunivers. Il parle : le trait vole, et, traversant les airs ,

Va percer Diane elle-même :

Juste mais trop cruel revers.

Qui signale , grand dieu , ta vengeance suprême !

Respectons l'Amour Tandis qu'il sommeille , Et craignons qu'un jour Ce dieu ne s'éveille.

En vain nous romprons Tous lesr traits qu'il darde , Si nous ignorons Le trait qu'il nous garde.

Respectons l'Amour Tandis qu'il sommeille , Et craignons qu'un jour Ce dieu ne s'éveille.

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