CANTATE PREMIÈRE
A peine le soleil au fond des antres sombres Avait du haut des deux précipité les ombres ; Quand la chaste Diane , à travers les forêts ,
Aperçut un lieu solitaire ^ Où le fils de Vénus et les dieux de Cythère
Dormaient sous un ombrage frais :
Surprise , elle s'arrête ; et sa prompte colère S'exhale en ce disconrs qu'elle adresse tout bas A ces dieux endormis , qui ne l'entendent pas :
Vous , par qui tant de misérables Gémissent sous d'indignes fers ,
■ Cest le vers de Martial que Rousseau désirait que Toû plaçât, et qui fut mis en effet, au bas de son portrait :
Certtor in nostro carminé vultas erit.
Dormez , Amours inexorables ; Laissez respirer Tunivers.
Profitons de la nuit profonde Dont le sommeil couvre leurs yeux ; Assurons le repos au monde , En brisant leurs traits odieux.
Vous , par qui tant de misérables Gémissent sous d*indignes fers , Dormez , Amours inexorables ; Laissez respirer Funivers.
A ces mots elle approche; et ses nymphes timides , Portant sans bruit leurs pas vers ces dieux homicides , D'une tremblante main saisissent leurs carquois , Et bientôt du débris de leurs flèches perfides
Sèment les plaines et les bois.
Tous les dieux des forêts , des fleuves , des montagnes , Viennent féliciter leurs heureuses compagnes ; Et , de leurs ennemis bravant les vains efforts , Expriment ainsi leurs transports :
Quel bonheur! quelle victoire!
Quel triomphe ! quelle gloire !
Les Amours sont désarmés.
Jeunes cœurs , rompez vos chaînes :
Cessons de craindre les peines Dont nous étions alarmés.
Quel bonheur ! quelle victoire
Quel triomphe , quelle gloire !
Les Amours sont désarmés.'
L*Amour s'éveille au bruit de ces chants d'allégresse : Mais quels objets lui sont offerts !
Quel réveil ! dieux ! quelle tristesse ,
Quand de ses dards brisés il voit les champs couverts !
Un trait me reste encor dans ce désordre extrême ; ;
Perfides , votre exemple instruira Tunivers. Il parle : le trait vole, et, traversant les airs ,
Va percer Diane elle-même :
Juste mais trop cruel revers.
Qui signale , grand dieu , ta vengeance suprême !
Respectons l'Amour Tandis qu'il sommeille , Et craignons qu'un jour Ce dieu ne s'éveille.
En vain nous romprons Tous lesr traits qu'il darde , Si nous ignorons Le trait qu'il nous garde.
Respectons l'Amour Tandis qu'il sommeille , Et craignons qu'un jour Ce dieu ne s'éveille.