‹ OEuvres de Malherbe, poésie et prose;Chapitre 72 sur 124 · CANTATE VI K · texte numérisé non relu

CANTATE VI K

Sur un rocher désert , l'effroi de la nature , Dont l'aride sommet semble toucher les cieux , Circé , pâle , interdite , et la mort dans les yeux ,

' La cantate de Circé est un morceau à part; elle a toute Télévatlon des plus belles odes de Rousseau , avec plus de variété : cVst un des chefs^l'Œuvre de la poésie française. (La Harpe.)

Pleurait sa funeste aventure.

Là , ses yeux , errant sur les flots , D'Ulysse fugitif semblaient suivre la trace , Elle croit voir encor son volage héros ; £t, cette illusion soulageant sa disgrâce,

Elle le rappelle en ces mots , Qu'interrompent cent fois ses pleurs et ses sanglots :

Cruel auteur des troubles de mon âme , Que la pitié retarde un peu tes pas ! Tourne un moment tes yeux sur ces climats ; Et , si ce n'est pour partager ma flamme , Reviens du moins pour hâter mon trépas.

Ce triste cœur, devenu ta victime, Chérit encor l'amour qui l'a surpris :

Amour fatal ! ta haine en est le prix. Tant de tendresse , ô dieux ! est-elle un crime , Pour mériter de si cruels mépris ?

Cruel auteur des troubles de mon âme, Que la pitié retarde un peu tes pas ! Tourne un moment tes yeux sur ces climats ; Et , si ce n'est pour partager ma flamme , Reviens du moins pour hâter mon trépas.

C'est ainsi qu'en regrets sa douleur se déclare : Mais bientôt , de son art employant le secours , Pour rappeler l'objet de ses tristes amours , Elle invoque à grands cris tous les dieux du Ténare, Les Parques , Némésis , Cerbère , Phlégéthon , Et l'inflexible Hécate , et l'horrible Alecton. Sur un autel sanglant l'affreux bûcher s'allume , La foudre dévorante aussitôt le consume ; Mille noires vapeurs obscurcissent le jour ; Les astres de la nuit interrompent leur course ; Les fleuves étonnés remontent vers leur source ; Et Pluton même tremble en son obscur séjour.

Sa voix redoutable Trouble les enfers ; Un bruit formidable Gronde dans les airs; Un voile effroyable Couvre l'univers ; La terre tremblante •Frémit de terreur; L'onde turbulente Mugit de fureur ; La lune sanglante Recule d'horreur.

Dans le sein de la mort ses noîrs enchantements

Vont troubler le repos des ombres :

Les mânes effrayés quittent leurs monuments ; L'air retentit au loin de leurs longs hurlements ; Et les vents, échappés de leurs cavernes sombres. Mêlent à leurs clameurs d*horribIes sifflements. Inutiles efforts ! amante infortunée, D'un dieu plus fort que toi dépend ta destinée : Tu peux faire trembler la terre sous tes pas, Des enfers déchaînés allumer la colère ; Mais tes fureurs ne feront pas Ce que tes attraits n'ont pu faire.

Ce n'est point par effort qu'on aime , L'Amour est jaloux de ses droits ; Il ne dépend que de lui-même , On ne l'obtient que par son choix.

Tout reconnaît sa loi suprême ; Lui seul ne connaît point de lois.

Dans les champs que l'hiver désole Flore vient rétablir sa cour ; L'alcyon fuit devant Éole ; Ëole le fuit à son tour :

Mais sitôt que F Amour s^envole , Il ne connaît plus de retour.

CEPHALE.

La nuit d*un voile obscur couvrait enoor les airs, Et la seule Diane éclairait l'univers ,

Quand , delà rive orientale, L* Aurore , dont l'amour avance le réveil ,

Vint trouver le jeune Céphale , Qui reposait encor dans le sein du sommeil. Elle approche , elle hésite , elle craint, elle admire ;

La surprise enchaîne ses sens ; Et l'amour du héros pour qui son cœur soupire A sa timide voix arrache ces accents :

Vous , qui parcourez cette plaine , Ruisseaux , coulez plus lentement; Oiseaux , chantez plus doucement ; Zéphyrs, retenez votre haleine :

Respectez un jeune chasseur Las d'une course violente , Et du doux repos qui l'enchante Laissez-lui goûter la douceur.

Vous, qui parcourez cette plaine.

Ruisseaux , coulez plus lentement ; Oiseaux , chantez plus doucement ; Zéphyrs, retenez votre haleine'.

* Ces staoces délicieases rappellent le sommeil d'/ssé par la MoUe, et la cantaUlled*ApoUoD :

Vous , ruisseaux amoureux de cette aimable plaine, Coulez si lentement , et murmurez si bas ,

Qu'Issé ne tous entende pas!

Zéphirs , remplissez l'air d'une fraîcheur nouvelle ; Et vous, Ëcbos , dormez comme elle.

Mais que dis-je ? où m'emporte une aveugle tendresse? Lâche amant , est-ce là cette délicatesse

Dont s'enorgueillit ton amour?

Vieus-jedonc en ces lieux te servir de trophée?

Est-ce dans les bras de Morphée Que Ton doit d'une amante attendre le retour?

Il en est temps encore, Céphale , ouvre les yeux :

I«e jour plus radieux Va commencer d'édore , Et le flambeau des cieux Va faire fuir l'aurore.

Il en est temps encore, Céphale , ouvre les yeux .

Elle dit ; et le dieu qui répand la lumière , De son char argenté lançant les premiers feux. Vint ouvrir, mais trop tard, la tranquille paupière 'l^'un amant à la fois heureux et malheureux. 11 s'éveille , il r^arde, il la voit , il l'appelle ;

Mais , à cris, ô pleurs superflus !

Elle fuit, et ne laisse à sa douleur mortelle Que l'image d'un bien qu'il ne possède plus. Ainsi l'Amour punit une froide indolence : Méritons ses faveurs par notre vigilance.

N'attendons jamais le jour ; Veillons quand l'Aurore veille :

Le moment où l'on sommeille N'est pas celui de l'amour.

Comme un Zéphyr qui s'envole , L'heure de Vénus s'enfuit , Et ne laisse pour tout fruit Qu'un regret triste et frivole.

M'attendons jamais le jour ; Veillons quand l'Aurore veille :

Le moment où Ton sommeille N*est pas celui de l'amour.

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