‹ OEuvres de Malherbe, poésie et prose;Chapitre 80 sur 124 · A M. ROLLIN · texte numérisé non relu

A M. ROLLIN

(FRAGMENT

Docte héritier des trésors de la Grèce , Qui le premier , par une heureuse adresse, Sus dans l'histoire associer le ton De Thucydide à la voix de Platon , Sage Rollin , quel esprit sympathique Ta pu guider d»iis ce siècle critique^ Pour échapper à tant d'essaims divers D^âpres censeurs qui peuplent l'univers?

Toujours croissant de volume enr volume, Quel bon génie a dirigé ta plume?

Par quel bonheur enfin , ou par quel art. As-tu forcé le volage hasard , L'aveugle erreur, la chicane insensée , L'orgueil jaloux, l'envie intéressée.

De te laisser en pleine sûreté Jouir vivant de ta postérité.

ÉPITRëS. 40&

Et de changer pour toi seul , sans mélange , Leurs cris d'angoisse en concert de louange?

La vérité simple , naïve et pure ,

Partout marquée au coin delà nature,

Dans ton liistoire offre un sublime essai

Où tout est beau , parce que tout est vrai :

Non d'un vrai sec et crûment historique;

Mais de ce vrai moral et théorique

Qui, nous montrant les hommes tels qu'ils sont,

De notre cœur nous découvre le fond ,

Nous peint en eux nos propres injustices ,

£t nous fait voir la vertu dans leurs vices.

C'est un théâtre , un spectacle nouveau ,

Où tous les morts , sortant de leur tombeau ,

Viennent encor sur une scène illustre

Se présenter à nous dans leur vrai lustre,

Et du public dépouillé d'intérêt ,

Humbles acteurs , attendent leur arrêt :

Là, retraçant leurs faiblesses passées,

Leurs actions , leurs discours , leurs pensées ,

A chaque état ils reviennent dicter

Ce qu'il faut fuir, ce qu'il faut imiter ;

Ce que chacun , suivant ce qu'il peut être ,

Doit pratiquer, voir, entendre , connaître :

Et leur exemple en diverses façons

Donnant à tous les plus nobles leçons.

Rois , magistrats , législateurs suprêmes.

Princes , guerriers, simples citoyens mêmes,

Dans ce sincère et fidèle miroir

•Peuvent apprendre et lire leur devoir.

Ne pense pas pourtant qu'en ce langage

Je vienne ici , préconiseur peu sage ,

Tenter ton zèle humble, religieux ,

Par un encens à toi-même odieux :

Rassure-toi : non, j'ose te le dire^

406 ËP1TR£S.

Ce n'est pas toi, cher RolUn , que j'admire ; J'admire en toi » plus justement épris , L'auteur divin qui parle en tes écrits , Qui , par ta main retraçant ses miracles , Qui, par ta voix expliquant ses oracles. Ta, librement et pour prix de ta foi , Daigné choisir pour ce sublime emploi.

Il a voulu montrer, par le suffrage Dont sa faveur couronne ton ouvrage.

Quelle distance il met entre celui Qui , comme toi , ne se cherche qu'en lui , Et tout esprit qu'aveugle la fumée De ce grand rien qu'on nomme renommée ; Fantôme errant qui , nourri par le bruit , Fuit qui le cherche , et cherche qui le fuit« «.•••■•••••••••••••

Un ennemi , dit un célèbre auteur.

Est un soigneux et docte précepteur , Fâcheux parfois , mais toujours salutaire , Et qui nous sert sans gage ni salaire ; Dans ses leçons plus utile cent fois Que ces amis dont la timide voix Craint d'éveiller notre esprit qui sommeille, Par des accents trop durs à notre oreille. A qui des deux en effet m'adresser Dans les besoins dont je me sens presser ? Est-ce au flatteur qui me loue et m'encense? Est-ce à Tami qui me tait ce qu'il pense ? Par tous les deux séduit au même point. Mon ennemi seul ne me trompe point.

Du faible ami dépouillant la mollesse , Du vil flatteur dédaignant la souplesse , Son émétique est un breuvage heureux , Souvent utile, et jamais dangereux :

Car si celui dont la main le prépare

EPJTRES. 407

D'empoisonneur porte déjà la tare , Qu'ai-je à risquer de son venin chétif ? Son venin même est le préservatif :

S'il m'a taxé d'une infirmité feinte , La vérité , du même coup atteinte, Saura bientôt trouver plus d'un moyen Pour rétablir son crédit et le mien.

Cest donc à Tbomme envers la Providence

Une bien folle et bien haute imprudence

D'attribuer à son inimitié

Ce qui souvent n'est dû qu'à sa pitié.

Ces contre-temps, ces tristes aventures

Sont bien plutôt d'heureuses conjonctures

Dont le concours l'assiste et le soutient,

Non comme il veut , mais comme il lui convient.

L'Être suprême en ses lois adorables ,

Par des ressorts toujours impénétrables,

Fait, quand il veut , des maux les plus outrés

Naître les biens les plus inespérés.

A quel propos vouloir donc par caprice

Intervertir l'ordre de sa justice ,

£t la tenter par d'aveugles regrets,

Ou par des vœux encor plus indiscrets?

O si du ciel la bonté légitime

Daignait enfin du malheur qui m'opprime

Faire cesser le cours injurieux ,

Si son flambeau, dessillant tous les yeux ,

A ma vertu si longtemps poursuivie

Rendait l'éclat dont l'implacable envie ,

Sous l'épaisseur de ses brouillards obscurs ,

Offusque encor les rayons les plus purs !

Cette prière innocente et soumise ,

Je l'avouerai, peut vous être permise

Vous en avez légitimé l'ardeur

Par votre vie et par votre candeur;

Votre innocence inflexible et robnste

Kdi point plié sous un pouvoir injuste :

Votre devoir est rempli ; tout va bien:

Soyez eu paix ; le ciel fera le sien

11 a voulu se réserver la gloire

De son triomphe et de votre victoire,

Et prévenir en vous la vanité

Qu'en votre cœur eût peut-être excité

Une facile et prompte réussite

Attribuée à votre seul mérite,

Vous épargnant ain§i le dur fardeau

Et les rigueurs d'un châtiment nouveau.

Dans nos souhaits, aveugles que nous sommes ,

Nous ignorons le vrai bonheur des hommes :

Nous le bornons aux fragiles honneurs ,

Aux vanités , aux plaisirs suborneurs,

A captiver l'estime populaire ,

A rassembler tout ce qui peut nous plaire ,

A nous tirer du rang de nos égaux ,

A surmonter enfin tous nos rivaux.

Bonheur fatal, dangereuse fortune,

£t que le ciel , que souvent importune

L'avidité de nos trompeurs désirs,

Dans sa colère accorde à nos soupirs !

Ce n'est jamais qu'au moment de sa chute

Que notre orgueil voit du rang qu'il dispute

La redoutable et profonde hauteur.

Ce courtisan qu'enivre un vent flatteur

Vient d'obtenir^ par sa brigue funeste ,

La place due au mérite modeste :

Pour FexaJter tout semble réuni;

11 est content. Dites qu'il est puni :

U lui fallait cette place éclairée

Pour mettre en jour sa misère ignorée.

N'allons donc plus , par de folles ferveurs ,

Prescrire au ciel ses dons et ses faveurs :

ÉPITR£S. 409

Demandons-lui la prudence équitable ,

La piété sincère, charitable ;

Demandons-lui sa grâce, son amour :

Et s'il devait nous arriver un jour

De fatiguer sa facile indulgence

Par d'autres vœux , pourvoyons-nous d*avance

D'assez de zèle et d'assez de vertus

Pour devenir dignes de ses relEus.

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