CORNEILLE
Ce fut en ce temps-là (1760) que M. le prince de Conti, sans au mer ni les lettres ni les talents, dit Ginguené, s'était attaché Lebrun en qualité de secrétaire des commandements : place honorable qui , presque sans fonctions, et ne Tassujettissant pas même à l'obligation de faire sa cour, lui procurait une position à peu près indépendante.
Ayant que de recevoir cette marque de raffection du prince, il avait épousé MU® de Surcoort, qu'il aimait depuis longtemps, et qu'il a chantée sous le nom de Fanny,
Ce mariage le rendit heureux pendant quatorze ans. Un amour vif et partagé retenait son humeur impétueuse; un amour jaloux la fît éclater. M. de Saint-R..., un de leurs amis communs , à qui madame
* Voyez lettre de Voltaire du 26 mars 1761 , où 11 dit : « Enfin mademoiselle Corneille a été instruite de ces lignes diffama- « toires de Fréron. Jugez de son état et de son affliction. Elle a pris le « parti d'envoyer un mémoire à M. le comte de Saint-Florentin, à M. « Ségnier, avocat général , et a M. le lieutenant de police. Ce mémoire « est aussi simple que court ; et, pour peu qu'il y ait encore de Justice et « d'honneur chez les hommes, la plainte de mademoiselle Corneille doit « faire une grande Impression. »
4éO NOTICE
Lebrim confiait de petits sujets de plainte, alarma son mari, Lebron craignit sans doute que le confident de sa femme en deytnt le consolateur, et lui ferma sa porte. Des querelles assez vives avaient précédé cet acte de despotisme ; des scènes encore plus orageuses le suivirent. Enfin madame Lebrun alla se réfugier chez sa belle-mère au mots de juillet 1774 , et forma la demande en séparation.
U parut des mémoires imprimés , où les deux époux se diffamèrent avec l'émulation la plus honteuse. Une haine implacable avait pris la place de cet amour dont l'éditeur a laissé vivre dans les Œuvres du poëte Texpression brûlante et mutuelle; car les vers de madame Lebrun ne sont pas moins passionnés que ceux de son mari.
Un beau plaidoyer d'Hardouin de la Reynerie , défenseur de Lebrun , ne détru&it point l'impression de faits trop attestés. Une chose nuisit au mari plus que tout le reste : sa propre mère et sa soeur dé* posèrent contre lui.
Lebrun perdit son procès.
M. le prince de Conti mourut le 2 août 1776; et comme le feu prince laissait des dettes , la pension de Lebrun , qui devait être égale au traitement, se trouva réduite à 1,800 livres, et puisa 1,000, qu'on paya mal.
Alors Lebrun rassembla ses débris , qui formaient un capital de 18,500 livres, et plaça cette somme chez M. le prince de Guéméné : c'est dire d'avance que la petite fortune du poëte fut engloutie dans cet abîme.
Lebrun s'en vengea en l'appelant escroc sérénissime,
La situation de Lebrun était cruelle. Cette époque de sa vie iut celle d'une grande adversité.
Deux compositions importantes l'occupaient à la fois : le poème de la Nature, sujet qui parait trop vaste, mais dont un plan sage resserrait l'étendue ; les Veillées du Parnasse , fiction ingénieuse où se plaçaient naturellement les épisodes de Virgile et d'Ovide , qui sont des chefs-d'œuvre.
Nous ne possédons que des fragments de ces deux ouvrages de Le brun : sept ans d'agitations les avaient interrompus. Lebrun ^ un peu plus tranquille , les reprit de temps en temps , mais mollement, sans ardeur et sans suite.
Un ami des lettres et des talents, homme distingué, brillant , généreux, dont l'âme était ardente, l'esprit vif, le goût éclairé (le comte de Vaudreuil) , rencontra Lebrun, qu'il connaissait peu, l'entendit, et fut enivré. M. de Vaudreuil apprit qu'un homme qui faisait de si beaux vers manquait même du nécessaire. Dès le lendemain
0 le fit presserpar un ami de prendre un appartement dans sa maison, où tous les arts étaient en famille. Lebrun craignit de s*encha!ner en acceptant un asile, et refusa Toffre du comte sans roffenser.
Chamfort fut moins difficile.
Le comte de Vaudreoil, plein des vers de Lebrun^ eu parlait avec passion. Il vanta le plus beau talent qu'il connût (c'était son expression) à la reine, à M. le comte d'Artois, à la duchesse de Polignac, à M. de Galonné; il se plaignit du délaissement d'un grand poète : enfin il mit tant de suite à ses démarches, que Lebrun fut porté sur l'état des pensions pour une somme annuelle de 2,000 livres, dont le premier semestre lui fut compté d'avance.
Dans les lectures qu'il faisait chez M. de Yaudreuil , où .assistait Vélite de la société , Lebrun se permettait quelquefois les vérités les plus hardies, et qui devenaient embarrassantes surtout lorsque le frère du roi ' s'y trouvait présent. Alors M. de Yaudreuil s'écriait : « Ces « poètes sont vraiment fous ! Mais les beaux vers t les beaux vers! » Et il demandait à Lebrun une élégie ou quelque autre pièce, qui raccommodait tout.
Les notables allaient s'assembler à Versailles , appelés de toutes les parties du royaume. Le ministre , M. de Galonné , qui jugea que ce sujet prétait aux couleurs de la poésie, crut aussi que de beaux vers répandus dans nos provinces y proiMigeraient les espérances qui s'attachaient à cette convocation , et prépareraient favorablement les esprite. « Le- « brun , écrivitil à notre lyrique , c'est à toi de chanter les utiles « vertus d'un roi bienfaisant , etc. , etc. »
Et Lebrun répondit éloquemment à son attente ».
Lebrun adopta les idées de 1789 comme tous les gens de bien; mais les hommes éclairés ne tardèrent pas à s'apercevoir qu'on s'éloignait des principes, qu'on marchait en sens inverse de la raison et de la monarchie. Notre poète, moins attentif au cours des choses, et qui depuis quinze ou vingt ans chantait la liberté t se persuada qu'il la reconnaissait dans le fantôme que la révolution lui montra.
La convention même ne le désabusa point ; il crut à la liberté sous le joug des tyrans. Des scélérats dévastaient la France par mesure de sûreté générale , et Lebrun chantait l
La convention eut soif du sang d'un roi ; celui du vertueux Louis XYI coula sur Téchafaud, et Lebrun prit sa lyre! Gette ode doit être à jamais effacée de la mémoire des hommes !
. > Le comte d'Artois, depuis Charles X. » Voyez le Discoun à Voccasion de Rassemblée des notables.
Lebrab se tut sous l'empire du directoire. Il n'était pas aisé d'emioblir Rewbell et la Réveiilère.
Bonaparte parut, et peut-être Lebruo s'alaruia-t-il pour la liberté : mais les triomphes du héros étaient trop poétiques pour ne pas l'enflammer ; il chanta.
Cependant Bonaparte marchait à grands pas au pouvoir suprême. Lebrun pensa qu'il était temps de le retenir. Une de ses strophes fut terminée par ces deux vers :
Et l'heoreox Bonaparte est trop grand pour descendre Jusqu'au trône des rois.
Et V heureux Bonaparte lut la strophe, rit du bon conseil, et descendit jttsqa*&a trône des rois.
Lebrun occupait un logement an Louvre. Mais comme tout bien est mêlé d'un peu de mal , des ornements guHl ne pouvait effacer, dit son éditeur Ginguené ( c'est-à-dire des fleurs de lis) , yohagrinaient sa vue. Ce logement lui fUt enlevé , ce qui vraisemblablement le chagrina davantage.
Le premier consul , par un décret du 1 2 mai 1 800 , gratifia les^chants patriotiques de Lebrun, et son génie, d'une pension annuelle de 6,000 fr.
Cependant Lebrun avait très^peu chanté Bonaparte.
Lebrun parvint à T&ge de soixante-diiL-huit ans, sans aucune autre infirmité que des yeux qui s'éteignaient de jour en jour. Il mourut le 2 septembre 1807. II était membre de l'Institut et de la Légion d'htmneur.
Écoutons Chénier. Dans le discours qu'il prononça sur la tombe de Lebrun , ce poète est apprécié comme il doit l'être.
K Messieurs,
« Linstitut vient de perdre un poète justement célèbre : Lebnib « n'e&t plus. Divera travaux ont signalé sa longue carrière ; mais « quoiqu'il ait obtenu des succès brillants en des genres qui semblaient « opposés, la poésie lyrique, principal objet de ses études , fondera « sa réputation. Racine le fils , dont il se félicitait d'être l'élève , lui « transmit la tradition des beaux vers , et la langue de ce siècle où les « Français eurent à la fois du génie et du goût. Ce fut Lebrun qui , « jeune encore , intéressa la gloire de Voltaire en faveur de la nièce de « Corneille. Le poète lyrique ne parut pas indigne d'être l'intermé- •• diaire entre deux grands hommes. Il osa faire parler l'ombre « classique du créateur de la scène française; et l'auteur de Mérope
« entendit la yoix de l'auteur du Cid. Imitateur de Pindare , Lebrun « chanta Tenthousiasmeen vers inspirés. Quand les envieux ennemis « de Buffon croyaient ternir sa renommée, Lebrun vengea l'éloquent « philosophe par une ode qui restera dans notre poésie comme mo« n nument d'un talent supérieur et d'une amitié courageuse. Souvent K élevé, quelquefois ambitieux dans son style , cherchant la hardiesse N et ne fbyant point l'audace, il célébra tout ce qui donne les hautes K pensées : Dieu , la nature , la liberté , le génie , et la victoire. Tant « d'exploits qui, depuis dix ans, commandent l'admiration des peu- « pies , ont ranimé sa vieillesse. Près d'expirer, sa voix harmonieuse « encore n'est pas restée inférieure à des prodiges , les derniers et les <t plus grands qu'il ait chantés. La postérité , juge impassible , dira les <( qualités qui le distinguent , et ne taira point celles qui lui manquent. « Pour nous, à l'aspect de cette tombe où de vains débris s'engloutis- « sent , mais où ne descend point la gloire , en rendant les devoirs fuit nèbres au digne successeur de Malherbe et de Rousseau, nous n'avons « à ûdre entendre aujourd'hui que des regrets pour sa perte , et des « éloges pour ses talents. »
Nous ajouterons peu de mots au jugement qu'a porté Ghénier.
Les belles odes de Lebrun ne sont pas toujours irréprochables ; mais elles ont toutes des strophes de la magnificence lapins imposante et de la poésie la plus sublime. Vexegi monumentum est infiniment supérieur à cdni d'Horace.
Horace n'eût pas écrit plus élégamment Tépttre sur la plaisanterie.
Les épigrammes de Lebrun ont , en grande partie , le mérite de ce genre qui lui plaisait trop : elles sont remarquables par la richesse de la rime, la précision , la vigueur, la malice ; mais la malice y est souvent Acre et dure.
ODE