‹ OEuvres de Malherbe, poésie et prose;Chapitre 98 sur 124 · A M. DE VOLTAIRE · texte numérisé non relu

A M. DE VOLTAIRE

En faveur de mademoiselle Corneille '.

Fama manet facti.

Non , ce n*est point des rois l'orgueilleux apanage « Ni l'or, ni la victoire amante du carnage , Que les fils d'Apollon s'empressent d^obtenir : L'héritage sacré des nymphes de Mémoire ,

Cest un nom que la Gloire , Sur des ailes de feu , porte au sombre avenir^:

Ce nom qui , s'échappant des murs de Thèbe en cendre ,

A l'ombre de Pindare asservit Alexandre ,

Et dompta les fureurs de ce jeune lion ;

Ce nom qui fit couler des larmes généreuses ,

Et de gloire amoureuses , Qui n'enviaient qu'Homère au vainqueur d'Uion.

' Voyez la iVottce sur Lebrun.

QOES. 473

Ah ! bravant l'œil jaloux de la Parque trompée , Si de leur sang divin quelque goutte échappée Animait un mortel, et vivait parmi nousl S'il rappelait encor leurs augustes images ,

Il verrait nos hommages , Nos respects , nos trésors , nos cœurs à ses genoux.

S'il était un mortel qui du nom de Voltaire Portât chez nos neveux l'honneur héréditaire , Ce nom serait alors son immortel appui; Et Mérope , et Brutus , Sémiramis , AIzire ,

Et la tendre Zaïre, Élèveraient leurs voix, et parleraient pour lui.

Eh ! cependant , aux yeux de sa patrie entière , Du grand nqm de Corneille une jeune héritière Voit couler dans l'oubli ses destins et ses pleurs , Et d'un astre jaloux l'inflexible vengeance ,

Lui versant l'indigence , Épuise sur ses jours la coupe des malheurs.

Dans le réduit sacré du solitaire asile

Où languit sa misère , où son destin l'exile ,

La fierté d'un grand nom rend ses maux plus pressants ;

Et de tristes cyprès cette rose ombragée ,

Par les vents outragée , Implore en vain des cieux les rayons caressants.

Cest là qu'au sein des nuits , sous leurs ombres muettes.

Le silence irritant ses larmes inquiètes ,

Elle exhale en sanglots ces regrets douloureux :

a Mânes d'un demi-dieu que le Parnasse adore,

<i Chère ombre que j'implore , « Jette un œil de pitié sur ton sang malheureux !

« Hélas! si jusqu'à toi mes pleurs ont pu descendre,; « Corneille ! si mes cris ont éveillé ta cendre , « Venge l'éclat d'un nom par toi-même anobli ! « Que dis-tu quand tu vois le rejeton fidèle

« D'une tige immortelle « Languir dans les horreurs d'un indigent oubli?

« Ainsi de tes lauriers les promesses sont vaines ; « Et ton sang généreux coulera dans mes veines , « Pour se voir insulté des destins ennemis : « Les secours dédaigneux , l'indigence tremblante ,

« Et la honte accablante , « Voilà donc les honneurs à ta race promis ? »

Les pleurs coupent sa voix..* O surprise ! 6 merveille ! Dans sa retraite obscure un doux éclat réveille ; Son lit parait flotter dans Tazur radieux : Ses regards éperdus nagent dans la lumière ;

Une ombre auguste et Gère Dévoile avec splendeur tout Corneille à ses yeux.

De gloire et de misère étrange destinée! O mon sang ! ô ma fille ! ô chère infortunée ! Rends ton malheur auguste, et fais rougir le Sort. La sublime vertu ne peut être avilie ;

L'âme de Gomélie Sut braver les revers , et César, et la mort.

Si le nom de Corneille est ton seul héritage. Celte gloire n'est point un stérile partage : O ma fille ! ta dot est l'immortalité ; Et je laisse à ton sort , que mon destin protège ,

Mes lauriers pour cortège :

Leur ombre sert d'asile à ma postérité.

Comme un jeune palmier, levant sa noble tête. Sous l'ombre paternelle affronte la tempête. Rival dii cèdre altier qui règne sur les monts ; Si ton nom fut le mien , et si mon sang t'anime ,

Lève un front magnanime !

^a race peut marcher rivale des Bourbons.

Connais-tu tes aïeux ? Cest cette foule illustre De héros qui me doit et sa vie et son lustre. Je ranimai leur cendre au feu de mes crayons. Le (]id , Héradius , Ginna , Pompée , Horace ,

Demi-dieux de ma race , Touvrent déjà leurs bras , te prêtent leurs rayons.

Un rival de mon nom , si quelqu'un le peut être , Voilà le protecteur que tu dois reconnaître ; Tu peux , en l'implorant , l'élever jusqu'à toi. • Voltaire est ce rival , du moins si j'ose 'en croire

Les récits que la gloire Sur la rive des morts en sema jusqu'à moi.

Cest peu qu'en ses écrits l'humanité l'inspire , La tendre humanité dans son âme respire ; £lle ouvre aux malheureux et son cœur et sa main. Sans doute il n'eut jamais cette perfide adresse

Qui , feignant la tendresse , D'un faste bienfaisant voile un cœur inhumain.

Bienfaisance sublime ! ô déesse adorée 1 Toujours à tes regards l'infortune est sacrée ! Un grand cœur s'enrichit des présents qu'il a faits. Qu'il est beau d'accueillir la vertu malheureuse !

Une âme généreuse Knchalne tous les cœurs par le nœud des bienfaits.

Ma fille, si mon ombre , au sein de l'Elysée,

Par ces récits heureux ne fut point abusée.

Il est digne en effet de venger tes malheurs :

Tes malheurs et ton nom , quels titres plus augustes?

Quels arbitres plus justes , Entre le Sort et toi , que sa gloire et tes pleurs ?

Pis-lui que si Mérope eût devancé Chimène , Pe sou cliaos obscur dégageant Melpomène ,

Sans doute il eût brillé de l'éclat dont j'ai lui. S'il eût été Corneille, et si j'étais Voltaire ,

Généreux adversaire, Ce qu'il fera pour toi , je l'eusse fait pour lui *

ODE

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