‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 1030 sur 1238 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

ANGÉLIQUE, DORAIHTE, LISETTE.

^INGÉLIQUE.

Quoi 1 monsieur est ici I Je ne m'attendais pas à l'y trouver.

DORANTE

J'allais me retirer, madame. Lisette vous le dira; je n'avais garde de me montrer. Le mépris que vous avez fait de ma lettre, m'apprend combien je vous suis odieux.

ANGÉLIQUE

Odieux! Ah! j'en suis quitte à moins. Pour indifférent passe, et très-indilTérent. Quant à votre lettre, je l'ai reçue comme elle le méritait, et je ne croyais pas qu'on eût droit d'écrire aux gens qu'on a vus par hasard. J'ai trouvé cela fort singulier, surtout avec une personne de mon sexe. M'écrire, à moi, monsieur! D*où vous est venue cette idée? Je n'ai pas donné lieu à votre hardiesse, ce me semble. De quoi s'agit-il entre vous et moi ?

DORANTE

De rien pour vous, madame ; mais de tout pour un malheureux que vous accablez.

ANGÉLIQUE

Voilà des expressions aussi déplacées qu'inutiles; je vous avertis que je ne les écoute point.

DORANTE

Eh! de grâce, madame, n'ajoutez point la raillerie aux discours cruels que vous me tenez. Méprisez ma douleur; mais ne vous en moquez pas. Je ne vous exagère point ce que je souffre.

ANGÉLIQUE

Vous m'empêchez de parler à Lisette, monsieur; ne m'interrompez point.

LISETTE

Peut-on, sans être trop curieuse, vous demander à qui vous en avez?

ANGÉLIQUE

A vous; je ne suis venue ici que parce que je vous cherchais; voilà ce qui m'amène.

DORANTE

Voulez-vous que je me retire, madame?

ANGELIQUE

Comme VOUS voudrez, monsieur.

DORANTE

Ciel!

ANGÉLIQUE

Attendez pourtant; puisque vous êtes là, je serai bien aise que vous sachiez ce que j'ai à\ous dire. Vous m'avez écrit, vous avez lié conversation avec moi, vous pourriez vous en vanter, cela n'arrive que trop souvent ; et je serai charmée que vous appreniez ce que j'en pense.

DORANTE

Me vanter, moi, madame! De quel affreux caractère me faites-vous là? Je ne réponds rien pour ma défense, je n'en ai pas la force. Si ma lettre vous a déplu, je vous en demande pardon; n'en présumez rien contre mon respect; celui que j'ai pour vous m'est plus cher que la vie, et je vous le prouverai, en me condamnant à ne vous plus revoir, puisque je vous déplais.

ANGÉLIQUE

Je vous ai déjà dît que je m'en tenais à l'indifférence. Revenons à Lisette.

LISETTE

Voyons, puisque c'est mon tour pour être grondée. Je ne saurais me vanter de rien, moi; je ne vous ai écrit ni rencontrée; quel est mon crime?

ANGÉLIQUE

Dites-moi ; il n'a pas tenu à vous que je n'eusse des dispositions favorables pour monsieur ; c'est par vos soins qu'il a eu avec moi toutes les entrevues où vous m'avez amenée, sans me le dire; car c'est sans me le dire; en avez-vous senti les couséquences?

LISETTE

Non, je n'ai pas eu cet esprit-là.

ANGÉLIQUE

Si monsieur, comme je l'ai déjà dit, et àl'exemple de presque tous les jeunes gens, était homme à faire trophée d'une aventure dont je suis tout à fait innocente, où en serais-je?

LISETTE, à Dorante,

Remerciez, monsieur.

Je ne saurais parler.

ANGÉLIQUE

Si, de votre côté, vous êtes de ces filles intéressées qui ne se soucient pas de faire tort à leurs maîtresses, pourvu qu'elles y trouvent leur avantage, que ne risquerais-je pas ?

LISETTE

Oh ! je répondrai, moi ; je n'ai pas perdu la parole ; si monsieur est un homme d'honneur à qui vous faites injure; si je suis une fille généreuse, qui ne gagne à tout cela que le joli compliment dont vous m'honorez, où en est avec moi votre reconnaissance, hein?

ANGÉLIQUE

D'où vient donc que vous avez si bien servi Dorante? Quel peut avoir été le motif d'un zèle si

Page 1