LES FAUSSES CONFIDENCES, ACTE I, SCÈNE IIL
DUBOIS
Laissons cela^ monsieur. Tenez, en un mot, je suis content de vous : vous m'avez toujours plu ; vous êtes un excellent homme, un homme que j'aime; et si j'avais bien de l'argent, il serait encore à votre service.
DORANTE
Quand pourrai-je reconnaître tes sentiments pour moi? Ma fortune serait la tienne; mais je n'attends rien de notre entreprise, que la honte d'être renvoyé demain.
Eh bien! vous vous en retournerez.
DORANTE
Cette femme-ci a un rang dans le monde; elle est liée avec tout ce qu'il y a de mieux ; veuve d'un mari qui avait une grande charge dans les finances : et tu crois qu'elle fera quelque attention à moi, que je l'épouserai, moi qui ne suis rien, moi qui n'ai point de bien?
DUBOIS
Point de bien! votre bonne mine est un Pérou. Tournez-vous un peu, que je vous considère encore : allons, monsieur, vous vous moquez; il n'y a point de plus grands seigneurs que vous à Paris. Voilà une taille qui vaut toutes les dignités possibles, et notre affaire est infaillible, absolument infaillible : il me semble que je vous vois déjà en déshabillé dans l'appartement de madame.
DORANTE
Quelle chimère !
DUBOIS
Oui, je le soutiens. Vous êtes actuellement dans votre salle, et vos équipages sont sous la remise.
DORANTE
Elle a plus de cinquante mille livres de rente^ Dubois.
DUBOIS
Ah ! vous en avez bien soixante pour le moins.
DORANTE
Et tu me dis qu'elle est extrêmement raisonnable.
Tant mieux pour vous, et tant pis pour elle. Si vous lui plaisez, elle en sera si honteuse, elle se débattra tant, elle deviendra si faible, qu'elle ne pourra se soutenir qu'en vous épousant : vous m'en direz desnouvelles. Vous l'avez vue, et vous l'aimez?
DORANTE
Je l'aime avec passion, et c'est ce qui fait que je tremble.
DUBOIS
Oh! VOUS m'impatientez avec vos terreurs : hé! que diantre! un peu de confiance; vous réussirez, vous dis-je. Je m'en charge, je le veux, je l'ai mis là. Nous sommes convenus de toutes nos actions, toutes nos mesures sont prises; je connais l'humeur de ma maltresse, je sais votre mérite, je sais mes talents, je vous conduis, et on vous aimera,
toute raisonnable qu'on est; on vous épousera, toute fière qu'on est, et on vous enrichira, tout ruiné que vous êtes; entendez-vous? Fierté, raison et richesse, il faudra que tout se rende. Quand l'amour parle, il est le mattre; et 11 parlera. Adieu, je vous quitte; j*entends quelqu'un, c'est peut-être monsieur Rémi : nous voilà embarqués, poursuivons. (i7 fait quelques pas, et revient.) A propos, tâchez
que Marthon prenne un peu de goût pour vous : l'amour et moi nous ferons le reste.