LA JOIE IMPRÉVUE, SCÈNE VI
il m'a Yu pleurer, monsieur : mes larmes apparemment ne sont pas touchantes, car votre fils n'en a tenu compte ; et je conviens avec vous que c*est un étourdi, un évaporé, un libertin qui n*esl pas digne de vos bontés.
M. ORGON
Doucement; il mérite les noms que tu lui donnes, mais ce n'est pas à toi à les lui donner.
PASQUm.
Hélas! monsieur, il ne les mérite pas non plus, et je ne les lui donnais que par complaisance .pour votre colère et pour ma justification : mais la vérité est que c'est un fort estimable jeune homme, qui n'a joué que par politesse, el qui n'a perdu que par malheur.
M. ORGON
Passe encore s'il n'avait point d'inclination pour le jeu.
PASQunr.
Eh I non, monsieur : je vous dis que le jeu l'ennuie; il y bâille, même en y gagnant. Vous le trouverez un peu changé; car il vous craint, il vous aime. Oh! cet eoTant-là a pour vous un amour qui n'est pas croyable.
M. ORGON
Il me l'a toujours paru; et j'avoue que jusqu'ici je n'ai rien vu que de louable en lui. Je voulais achever de le connaître : il est jeune, il a fait une faute, il n'y a rien d'étonnant, et je la lui pardonne, pourvu qu'il la sente ; c'est ce qui décidera de son caractère. Ce sera un peu d'argent qu'il m'en coûtera; je ne le regretterai point, si son imprudence le corrige.
PASQUIX.
Oh ! voilà qui est fait, monsieur : je vous le garantis rangé pour le reste de sa vie, il m'a juré qu'il ne jouerait plus qu'une fois.
M. ORGON
Comment donc! il veut jouer encore?
PASQUIN
Oui, monsieur, rien qu'une fois, parce qu'il vous aime; il veut rattraper son argent/afin que vous n'ayez pas le chagrin de savoir qu'il Ta perdu : il n'y a rien de si tendre ; et ce que je vous dis là est exactement vrai.
M. ORGON
Est-ce aujourd'hui qu'il doit jouer?
PASQUIN
Ce soir même, pendant le bal qu'on doit donner ici, et où se doit trouver un certain chevalier qui lui a gagné son argent, et qui est homme à lui gagner le reste.
C'est donc pour ce beau projet qu'il est allé chez le banquier?
PASQUIN
Oui, monsieur.
M. ORGON
Le chevalier et lui seront-ils masqués?
PASQUIN
Je n'en sais rien; mais je crois que oui, car il y a quelques jours qu'il y eut ici un bal où ils l'étaient tous deux. Mon mattre a même encore son domino vert qu'il a gardé pour ce bal-ci; et je pense que le chevalier, qui loge au même hôtel, a aussi gardé le sien qui est jaune.
If. ORGON.
Tâche de savoir cela bien précisément, et viens m'en informer tantôt à ce café attenant l'hôtel, où tu me trouveras; j'y serai sur les six heures du soir.
PASQUIN
Et moi, vous m'y verrez à six heures frappantes.
M. ORGON, tirant une lettre de $a poche.
Garde-toi, surtout, de dire à mon fils que je suis ici ; je te le défends, et remets-lui cette lettre comme venant de la poste. Mais ce n'est pas là tout : on m*a dit aussi qu'il voit souvent dans ce jardin une jeune personne qui vient s'y promener avec sa mère; est-ce qu'il Taime?
PASQUIN
Ma foi, monsieur, vous êtes bien servi; sans doute qu'on vous aura parlé aussi de ma tendresse,... n'est-il pas vrai?
M. ORGON
Passons, il n'est pas question de toi.
PASQUIN
C'est que nos déesses sont camarades.
M. ORGON
N'est-ce pas.la fille de madame Dorville?
PASQUIN
Oui, celle de mon maître.
M. ORGON
Je la connais cette madame Dorville ; et il faut que mon fils ne lui ait pas rendu la lettre qtîb je Uii ai écrite, puisqu*il ne la voit pas chez elle.
PASQUIN
Il l'avait oubliée, et il doit la lui remettre à son retour. Mais, monsieur, cette madame Dorville est-elle bien de vos amies?
M. ORGON
Beaucoup.
PASQUIN, enchanté et eareuant M, Orgon,
Ah, que vous êtes charmant! Pardonnez mon transport, c'est l'amour qui le cause; il ne tiendra qu'à vous défaire notre fortune.
M. ORGON
C'est à quoi je pense. Constance et Damon doivent être mariés ensemble.
PASQUIN, enchanté.
Gela est adorable !
H. ORGON
Sols discret, au moins.
PASQUIN
Autant qu*amoureux.
M. ORGON
Souviens-toi de tout ce que je t'ai dit. Quelqu'un
LA JOIE IMPRÉVUE, SCÈNE VlII.
irient, je De veux pas qu on me voie, et je me retire avant que mon fils arrive.
PASQUIN, quand M, Orgon $*en va.
Cesi Lisette, monsieur; voyez qu'elle a bonne mine!
M. ORGON, «e retournant.
Tais-toi. (Il sort,)