LES SINCÈRES, SCÈNE III
vous qu*il parle de vous en meilleurs termes que de son ami ; brouillez-vous avec lui, la recette est sûre: vanter son ami, cela est trop peuple; mais louer son ennemi, le porter aux nues, voilà le beau! Je te Tachèverai par un trait. L*autre jour, un homme contre qui il avait un procès presque sûr vint lui dire : Tenez, ne plaidons plus ; jugez vous-même, je vous prends pour arbitre, je m*y engage. LÀ-dessus voilà mon homme qui s'allume de la vanité d*être extraordinaire ; le voilà qui pèse, qui prononce gravement contre lui, et qui perd son procès pour gagner la réputation de s'être condamné lui-même : il fut huit jours enivré du bruit que cela fit dans le monde.
LISETTE
Ah çà! profitons de leur marotte, pour les brouiller ensemble; inventons, s'il le faut; mentons; peut-être même nous en épargneront-ils la peine.
FBONTIN.
Oh ! je ne me soucie pas de cette épargne-là : je mens fort aisément, cela ne me coûte rien.
LISETTE
C'est-à-dire que vous êtes né menteur; chacun a ses talents. Ne pourrons-nous pas imaginer d'avance quelque matière de combustion toute prête? nous sommes gens d'esprit.
FRONTUf.
Attends, je rêve.
LISETTE
Chut! voici ton maître.
FBONTIN.
Allons donc achever ailleurs.
LISETTE
Je n'ai pas le temps; il faut que je m'en aille.
FRONTIN
Eh bien ! dès qu'il n'y sera plus, auras-tu le temps de revenir? je te dirai ce que j'imagine.
Oui ; tu n'as qu'à te trouver ici dans un quart d'heure. Adieu.
FRONTIN
Eh ! à propos, puisque voilà Ergaste, parle-lui de la lettre de madame la marquise.
LISETTE
Soit.