‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 1150 sur 1238 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

USETTE, FRONTLN.

(11$ entrent chacun d^un côté.)

LISETTE

Ah! moDS FroDtin, puisque je vous trouve, vous in*épargDez la peine de parlera votre maître de la part de ma maîtresse. Dites-lui qu'actuellement elle achève une lettre qu'elle voudrait bien qu'il envoyât à Paris porter avec les siennes ; entendez-vous? Adieu. {Eile t'en va, puis t^arrête.)

FRONTIN, à part.

Serviteur. On dirait qu'elle ne se soucie point de moi ; je pourrais donc me conQer à elle : mais la voilà qui s'arrête.

LISETTE, à part.

Il ne me retient point, c'est bon signe. {Bauty à Frontin,) Allez donc.

FRONTIN

n n'y a rien qui presse; monsieur a plusieurs lettres à écrire; à peine commence-t-il la première. Ainsi soyez tranquille.

Hais il serait bon de le prévenir^ de crainte...

FRONTIN

Je n'en irai pas un moment plus tôt; je sais mon compte.

LISETTE

Oh I je reste donc pour prendre mes mesures, suivant le temps qu'il vous plaira de prendre pour vous déterminer.

FRONTIN, à part.

Ahl nous y voilà; je me doutais bien que je ne lui étais pas indiiTérent; cela était trop difficile. (A Lieeite,) De conversation, il ne faut point en attendre, je vous en avertis; je m'appelle Frontin le taciturne.

LISETTE

Bien vous en prend, car je suis muette.

FRONTIN

Coiffée comme vous l'êtes, vous aurez de la peine à le persuader.

LISETTE

Je me tais cependant.

FRONTIN

Oui, vous vous taisez en parlant.

LISETTE, à part.

Ce garçon-là ne m'aime point; je puis me fier à lui.

Tenez, je vous vois venir ; abrégeons. Comment me trouvez-vous?

LISETTE

Moi! je ne vous trouve rien.

FRONTIN

Je dis : Que pensez-vous de ma figure?

LISETTE

De votre figure? mais est-ce que vous en avez une? je ne la voyais pas; auriez-vous par hasard dans l'esprit que je songe à vous?

FRONTIN

C'est que ces accidents-là me sont si familiers.

LISETTE, riant.

Ah! ah I ah I vous pouvez vous vanter que vous êtes pour moi tout comme si vous n'étiez pas au monde. Et moi, comment me trouvez-vous à mon tour?

FRONTIN

Vous venez de me voler ma réponse.

USETTE.

Tout de bon?

FRONTIN

Vous êtes jolie, dit-on.

LISETTE

Le bruit en court.

Sans ce bruit-là, je n'en saurais pas le moindre mot.

LES SINCÈRES, SGËNE I.

LISETTE, joyeute.

Grand-merci I vous êtes mon homme; voilà ce que je demandais.

FRONTIN, joyeux.

Vous me rassurez, mou mérite m'avait fait peur.

LISETTE, riant.

On appelle cela avoir peur de son ombre.

FRONTIN

Je voudrais pourtant de votre part quelque chose de plus sûr que rindifférence; il serait à souhaiter que vous aimassiez ailleurs.

LISETTE

Monsieur le fat, j'ai votre affaire. Dubois, que monsieur Dorante a laissé à Paris, et auprès de qui vous n*étes qu'un magot, a toute mon inclination; prenez seulement garde à vous.

FRONTIN

Marton, TincomparableMarton, qu'Araminte n'a pas amenée avec elle, et devant qui toute soubrette est plus ou moins guenon, est la souveraine de mon cœur.

LISETTE

Qu'elle le garde. Grâce au ciel, nous voici en état de nous entendre pour rompre l'union de nos maîtres.

FRONTIN

Oui, ma fille : rompons, brisons, détruisons; c'est à quoi j'aspirais.

LISETTE

Ils s'imaginent sympathiser ensemble, à cause de leur prétendu caractère de sincérité.

FRONTIN

Pourrais-tu me dire au juste le caractère de ta maîtresse?

LISETTE

Il y a bien des choses dans ce portrait-là. En gros, je te dirai qu'elle est vaine, envieuse et caustique ; elle est sans quartier sur vos défauts, vous garde le secret sur vos bonnes qualités; impitoyablement muette à cet égard, et muette de mauvaise humeur; fière de son caractère sec et formidable qu'elle appelle austérité de raison : elle épargne volontiers ceux qui tremblent sous elle, et se contente de les entretenir dans la crainte. Assez sensible à l'amitié pourvu qu'elle y prime, il faut que son amie soit sa sujette, et jouisse avec respect de ses bonnes grâces : c'est vous qui l'aimez, c'est elle qui vous le permet; vous êtes à elle, vous la servez, et elle vous voit faire. Généreuse d'ailleurs, noble dans ses façons; sans son esprit qui la rend méchante, elle aurait le meilleur cœur du monde : vos louanges la chagrinent, dit-elle ; mais c'est comme si elle vous disait : Louez-moi encore du chagrin qu'elles me font.

Ah ! l'espiègle.

LISETTE

Quant à moi, j'ai là-dessus une petite manière qui l'enchante; c'est que je la loue brusquement, du ton dont on querelle ; je boude en la louant, comme si je la grondais d'être louable : et voilà surtout l'espèce d'éloges qu'elle aime, parce qu'ils n'ont pas l'air d'être flatteurs, et que sa vanité hypocrite peut les savourer sans indécence. C*est moi qui l'ajuste et qui la coiffe. Dans les premiers jours je tâchai de faire de mon mieux, je déployai tout mon savoir faire. Eh! mais, Lisette, finis donc, me disait-elle, tu y regardes de trop près ; tes scrupules m'ennuient. Moi, j'eus la bèlîse ds la prendre au mot, et je n'y fis plus tant de façons ; je l'expédiais un peu aux dépens des grâces. Oh 1 ce n'était pas là son compte : aussi me brusquait-elle; je la trouvais aigre, acariâtre. Que vous êtes gauche 1 laissez-moi ; vous ne savez ce que vous faites. Ouais, dis-je, d'où cela vient-ii? je le devinai : c'est que c'était une coquette qui voulait l'être sans que je le susse, et qui prétendait que je le fusse pour elle; son intention, ne vous déplaise, était que je fisse violence à la profonde indifférence qu'elle affectait là-dessus. 11 fallait que je servisse sa coquetterie sans la connaître; que je prisse cette coquetterie sur mon compte, et que madame eût tout le bénéfice des friponneries de mon art, sans qu'il y eût de sa faute.

FRONTIN

Ahl le bon petit caractère pour nos desseins!

USETTE.

Et ton maître?

Oh ! ce n'est pas de même; il dit ce qu*il pense de tout le monde, mais il n'en veut à personne : ce n'est pas par malice qu'il est sincère, c'est qu'il a mis son affection à se distinguer par là. Si, pour paraître franc, il fallait mentir, il mentirait : c'est un homme qui vous demanderait volontiers, non pas, m'estimez-vous? mais^ êtes- vous étonne de moi? Son but n'est pas de persuader qu'il vaut mieux que les autres, mais qu'il est autrement fait qu'eux, qu'il ne ressemble qu'à lui. Ordinairement, vous fâchez les autres en leur disant leurs défauts; vous le chatouillez, lui, vous le comblez d'aise en lui disant les siens, parce que vous lui procurez le rare honneur d'en convenir : aussi personne ne dit-il tant de mal de lui que luimême; il en dit plus qu'il n'en sait. A son compte, il est si imprudent, il a si peu de capacité, il est si borné, quelquefois si imbécile : je l'ai entendu s'accuser d'être avare, lui qui est libéral; sur quoi on lève les épaules, et il triomphe. Il est connu partout pour un homme de cœur, et je ne désespère pas que quelque jour il ne dise qu'il est poltron; car plus les médisances qu'il fait de lui sont grosses, et plus il a du goût à les faire, à causa du caractère original que cela lui donne. Voulez-

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