‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 1165 sur 1238 · D0RA1?TB · texte numérisé non relu

D0RA1?TB

Vous me désespérez; fut-il jamais d'homme plus maltraité que je le suis? fut*il de passion plus méprisée?

LA MARQUISE

Passion I j'ai vu ce mot là dans Cyrus ou dans Gléopàtre. Eli ! Dorante, vous n'êtes pas indigne qu'on vous aime ; vous avez de tout, de l'honneur, de la naissance, de la fortune, «et même des agréments. Je dirai même que vous m'auriez peutêtre plu; mais je n'ai jamais pu me fier à votre amour; je n'y ai point de foi, vous l'exagérez trop ; il révolte la simplicité de caractère que vous me connaissez. M'aimcz-vuus beaucoup? ne m'aimez-vous guère ? faites-vous semblant de m'aimer? c'est ce que je ne saurais décider. Eh ! le moyen d'en juger mieux, à travers toutes les emphases ou toutes les impostures galantes dont vous enveloppez vos discours? Je ne sais plus que soupirer, dites-vous. Y a-t-il rien de si plat? Un homme qui aime une femme raisonnable ne dit point : Je soupire; ce mot n'est pas assez sérieux pour lui, pas assez vrai; il dit : Je vous aime; je voudrais bien que vous m'aimassiez; je suis bien mortifié que vous ne m'aimiez pas; voilà tout, et il n'y a que cela dans votre cœur non plus. Vous n'y verrez, ni que vous m'adorez, car c'est parler ea poète ; ni que vous êtes désespéré, car il faudrait vous enfermer; ni que je suis cruelle, car je vis doucement avec tout le monde ; ni peut-être que je suis belle, quoiqu'à tout prendre, il se pourrait que je le fusse; et je demanderai à Ergaste ce qui en est; je compterai sur ce qu'il me dira, il est sincère. C'est par là que je l'estime; vous me rebutez par le contraire.

DORANTS, vivement.

Vous me poussez à bout. Mon cœur est plus croyable qu'un misanthrope qui voudra peut-être passer pour sincère à vos dépens, et aux dépens de la sincérité même. A mon égard, je n'exagère point; je dis que je vous adore, et cela est vrai; ce que je sens pour vous ne s'exprime que par ce mot-là. J'appelle aussi mon amour une passion, parce que c'en est une ; je dis que votre raillerie me désespère, et je ne dis rien de trop ; je ne saurais rendre autrement la douleur que j'en ai; et s'il ne faut pas m'enfermer, c'est que je ne suis qu'affligé et non pas insensé. H est encore vrai que je soupire et que je me meurs d'être méprisé : oui, je m'en meurs; oui, vos railleries sont cruelles ; elles me pénètrent le cœur, et je le dirai toujours.Adieu, madame; voici Ergaste,cclhommc si sincère, et je me retire. Jouissez à loisir de la froide et orgueilleuse tranquillité avec laquelle il vous aime.

LA MARQUISE, te voyant s'en aller.

Il en faut convenir; ces dernières fictions-ci sont assez pathétiques.

LES SINCËRES, SGËNE XII.

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