SCÈNE XII
LA MARQUISE, ERGASTE
SR6ASTE
Je sois charmé de vous trouver seule, marquise; je De m*y attendais pas. Je viens d'écrire à mon frère à Paris; savez-vous ce que je lui mande? ce que je ne vous ai pas encore dit à vous-même.
LA MARQUISB.
Quoi donc?
ERGASTE
Que je vous aime.
LA MARQUISE, riant.
Je le savais; je m*en étais aperçue.
ERGASTE
Ce n'est pas là tout; je lui marque encore une chose.
LA MARQUISE
Qui est?...
Que je croyais ne vous ;ias déplaire..
LA MARQUISE
Toutes vos nouvelles sont donc vraies?
ERGASTE
Je vous reconnais à cette réponse franche.
LA MARQUISE
Si c'était le contraire, je vous le dirais tout aussi uniment.
ERGASTE
A ma première lettre, si vous voulez, je manderai tout net que je vous épouserai bientôt.
LA MARQUISE
Eh 1 mais, apparemment.
ERGASTE
Et comme on peut se marier à la campagne, je pourrais même mander que c'en est fait.
LA MARQUISE, riant.
Attendez, laissez-moi respirer. En vérité, vous allez si vite que je me suis crue mariée.
ERGASTE
C'est que ce sont de ces choses qui vont tout de suite, quand on s'aime.
LA MARQUISE
Sans difficulté; mais, dites-moi, Ergaste, vous êtes homme vrai ; qu'est-ce que c'est que votre amour?* car je veux être véritablement aimée.
ERGASTE
Vous avez raison ; aussi vous aimai-je de tout mou cœur.
LA MARQUISE
Je vous crois; n'avez-vous jamais rien aimé plus que moi ?
ERGASTE
Non, foi d'homme d'honneur; passe pour autant une fois en ma vie. Oui, je pense bien avoir aimé autant; pour plus, je n'en ai pas l'idée; je crois même que cela ne serait pas possible.
LA MARQUISE
Oh! très-possible, je vous en réponds; rien n'empêche que vous n'aimiez encore davantage ; je n'ai qu'à être plus aimable et cela ira plus loin ; passons. Laquelle de nous deux vaut le mieux de celle que vous aimiez ou de moi ?
ERGASTE
Mais ce sont des grâces diiïorcntes; elle en avait infiniment.
LA MARQUISE
C'est-à-dire un peu plus que moi.
ERGASTE
Ma foi, je serais fort embarrassé de décider là-dessus.
LA MARQUISE
Et moi, non; je prononce. Votre incertitude décide; comptez aussi que vous l'aimiez plus que
ERGASTE
Je n'en crois rien.
LA MARQUISE, riant.
Vous rêvez. N'aime-t-on pas toujours les gens à proportion de ce qu'ils sont aimables? et dès qu'elle l'était plus que je ne le suis, qu'elle avait plus de grâces, 41 a bien fallu que vous l'aimassiez davantage.
ERGASTE
Elle avait plus de grâces ! mais c'est ce qui est indécis, et si indécis, que je penche à croire que vous en avez bien autant.
LA MARQUISE
Oui? penchez-vous, vraiment? cela est considérable ; mais savez-vous à quoi je penche, moi ?
ERGASTE
Non.
LA MARQUISE
A laisser là cette égalité si équivoque; elle ne me tente point; j'aime autant la perdre que de la gagner, en vérité.
ERGASTE
Je n'en doute pas; je sais votre indifférence là-dessus; d'autant plus que si cette égalité n'y est point, ce serait de si peu de chose !
LA MARQUISE, vivement.
Encore! eh! je vous dis que je n'en veux point, que j'y renonce. A quoi sert d'éplucher ce qu'elle a de plus, ce que j'ai de moins? ne vous travaillez plus à nous évaluer ; mettez-vous l'esprit en repos; je lui cède; j'en ferai un astre, si vous voulez.
ERGASTE, riant.
Ahl ah! ah! votre badinageme charme; il en sera donc ce qu'il vous plaira. L'essentiel est que je vous aime autant que je l'aimais.
LA MARQUISE
Vous me faites bien de la grâce; quand vous en rabattriez, je ne m'en plaindrais pas. Continuons* vos naïvetés m'amusent; elles sont de si bon goût! Vous avez paru, ce me semble, avoir quelque inclination pour Araminte?