LES SINCÈRES, SCÈNE XIIL
ERGASTE
Oui; je me suis senti quelque envie de Taimer; mais la difficulté de pénétrer ses dispositions m*a rebuté. On risque toujours de se méprendre avec elle, et de croire qu'elle est sensible quand elle n*est qu'honnête ; et cela ne me convient point.
LA MARQUISE, ironiquement.
Je fais grand cas d'elle. Comment la trouvezvous? à qui de nous deux, amour à part, donneriez-vous la préférence? ne me trompez point.
ERGASTE
Oh ! jamais, et voici ce que j'en pense : Âraminte a de la beauté; on peut dire que c'est une belle femme.
Fort bien. Et quant à moi, à cet égard-là, je n'ai qu'à me cacher, n*est-ce pas?
ERGASTE
Pour vous, marquise, vous plaisez plus qu'elle.
LA MARQUISE, à part, en riant.
J'ai tort ; je passe l'étendue de mes droits. Ah ! le sot homme I qu'il est plat. Ah ! ah! ah I
ERGASTE
Mais de quoi riez-vous donc?
LA MARQUISE
Franchement, c'est que vous êtes un mauvais connaisseur, et qu'à dire vrai, nous ne sommes belles ni l'une ni l'autre.
ERGASTE
Il me semble cependant qu'une certaine régularité de traits...
LA MARQUISE
Visions, vous dis-je; pas plus belles l'une que l'autre. De la régularité dans les traits d'Aramintel de la régularité! vous me faites pitié! et si je vous disais qu'il y a mille gens qui trouvent quelque chose de baroque dans son air?
ERGASTE
Du baroque à Araminte !
LA MARQUISE
Oui, monsieur, du baroque; mais on s'y accoutume, et voilà tout; et quand je vous accorde que nous n'avons pas plus de beauté Tune que l'autre, c'est que je ne me soucie guère de me faire tort; mais croyez que tout le monde la trouvera encore plus éloignée d'être belle que moi, tout effroyable que vous me faites.
ERGASTE
Moi ! je vous fais effroyable?
LA MARQUISE
Mais il le faut bien, dès que je suis au-dessous d'elle.
ERGASTE
J'ai dit que votre partage était de plaire plus qu'elle.
LA MARQUISE
Soit, je plais davantage: mais je commence par faire peur.