‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 123 sur 1238 · V. AR6ANTB, étonné longtemps · texte numérisé non relu

V. AR6ANTB, étonné longtemps

J'attends que vous ayez achevé votre chanson.

MADEMOISELLE ARGANTB.

Oh t voilà qui est fait ; ce n*était qu'une citation que je voulais faire.

M. ARGANTE

Vous- sortez du respect que vous me devez, ma fille.

MADEMOISELLE ARGANTE

Serait-)] possible I moi, sortir du respect I il me semble qu*en effet je dis des choses extraordinaires; je crois que je viens do chanter : Remettez-moi, mon père; où en étions-nous? Je me retrouve : vous m*avez proposé, il y a quelques jours, un mariage qui m*a bouleversé la tête à force d*y penser: tout rompu qu'il est, je n'en saurais revenir, et il faut que j'en pleure.

M. ARGANTE

Ohlohî cela serait-il de bonne foi, ma fille? D'où vient tant de répugnance pour un mariage qui t'est avantageux?

MADEMOISELLE ARGANTB.

Eh! meleproposeriez-vous s'il n'était pas avantageux?

M. ARGANTE

Je fais )e tout pour ton bien.

MADEMOISELLE ARGANTE, pleurant.

Et cependant je vous paie d'ingratitude.

M. ARGANTE

Va, je te le pardonne ; c'est un petit travers qui t'a pris.

Continuez, allez votre train, mon père; continuez, n'écoutez pas mes dégoûts, tenez ferme, point de quartier, courage; dites : je veux; grondez, menacez, punissez, ne m'abandonnez pas dans l'état où je suis : je vous charge de tout ce qui m'arrivcra.

M. ARGANTE, attendri.

Va, mon enfant, je suis content de tes dispositions, et tu peux t'en fiera moi ; je te donne à un homme avec qui tu seras heureuse; et la campagne', au bout du compte a ses charmes aussi bien que la ville.

MADEMOISELLE ARGANTE

Par ma foi, vous avez raison.

M. ARGANTE

Par ma foi? de quel terme te sers-tu là? je ne te l'ai jamais entendu dire, et je serais fâché que tu t'en servisses devant mon gendre futur.

MADEMOISELLE ARGANTE

Ma foi je l'ai cru bon, parce que c'est votre mot favori.

M. ARGANTE

Il ne sied point dans la bouche d'une fille.

MADEMOISELLE ARGANTE

Je ne le dirai plus. Mais revenons; contez-moi un peu ce que c'est que votre gendre : n'est-ce pas cet homme des champs ?

M. ARGANTE

Encore ! Est-il question d'un autre ?

MADEMOISELLE ARGANTB.

Je m'imagine qu'il accourt à nous comme un satyre.

M. ARGANTE

Oh ! je n'y saurais tenir. Vous êtes une impertinente; il vous épousera; je le veux, et vous obéirez.

MADEMOISELLE ARGANTB.

Doucement, mon père; discutons froidement les choses. Vous aimez la raison,j'enaide]apIus rare.

M. ARGANTB.

Je vous montrerai que je suis votre père.

MADEMOISELLE ARGANTE

Je n'en ai jamais douté; je vous dispense de la preuve, tranquillisez- vous. Vous me direz peut-être que je n'ai que vingt ans, et que vous en avez soixante. Soit, vous êtes plus vieux que moi ; je ne chicane point là-dessus; j'aurai votre âge un jour; car nous vieillissons tous dans notre famille. Écoutez-moi, je me sers d'une supposition. Je suis monsieur Argante, et vous êtes ma fille. Vous êtes jeune, étourdie, vive, charmante comme moi. Et moi, je suis grave, sérieux, triste et sombre comme vous.

M. ARGANTE

OÙ suis-je? et qu'est-ce que c'est que cela?

MADEMOISELLLE ARGANTE.

Je vous ai donné des maîtres de clavecin, vous avez un gosier de rossignol, vous dansez comme à l'Opéra; vous avez du goût, de la délicatesse ; moi du souci et de l'avarice ; vous lisez des romans, des historiettes et des contes de fées : moi des édits, des registres et des mémoires. Qu'arrive-t-il? Un vilain faune, un ours mal léché sort de sa tanière, se présente à moi, et vous demande en mariage. Vous croyez que je vais lui crier, va-t-en. Point du tout. Je caresse la créature maussade. Je lui fais des compliments, et je lui accorde ma fille. L'accord fait, je viens vous trouver et nous avons làdessus une conversation ensemble assez curieuse. La voici. Je vous dis : ma fille? Que vous platt-il, mon père? me répondez-vous (car vous êtes civile et bien élevée). Je vous marie, ma fille. A qui donc, mon père? A un honnête magot, un habitant des forêts. Un magot, mon père ! Je n'en veux point. Me prenez-vous pour une guenuche? Je chante, j'ai des appas, et je n'aurais qu'un magot, qu'unsauvagel Ehl fidoncIMais il est gentilhomme. Eh bien! qu'on lui coupe le cou. Ma fille, je veux que vous le preniez. Mon père^ je ne suis point do cet avis-là. Oh! oh! friponne! ne suis-jc pas le maître? A cette épithète de friponne, vous prenez votre sérieux, vous vous armez de fermeté, et vous me dites : Vous êtes le maître, disfiwgMO ; pour les choses raisonnables, oui ; pour celles qui ne le sont pas, non. On ne force point les cœurs. Loi établie. Vous voulez forcer le mien- vous transgressez la loi..

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