‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 125 sur 1238 · LE DOMESTIQUE · texte numérisé non relu

LE DOMESTIQUE

Monsieur, il y a là-bas un valet qui demande à parler après vous.

M. ARGANTE

Qu'il entre.

CRISPIN, parait.

Monsieur, je viens de dix lieues d'ici, vous dire que je suis votre serviteur.

M. ARGANTE

Cela n*en valait pas la peine.

CRISPIN

Oh I je vous fais excuse ! Vous d'un côté, et mademoiselle votre fiile d'un autre, vous méritez fort bien vos dix lieues; ce n'est que chacun cinq.

H. ARGANTE

Qu'appelez-vous ma Ûlle? Quelle part a-t-elle à cela?

Ventrebleu ! quelle part, monsieur I sa part est meilleure que la nôtre; car nous venons pour l'épouser.

M. ARGANTE

Pour l'épouserl

CRISPIN

Oui. Le seigneur Éraste, mon maître, l'épousera pour femme, et moi pour maltresse.

M. ARGANTE

Ah, ah! tu appartiens à Éraste? Tu es apparemment le garçon plaisant dont il m'a parlé!

CRISPIN

J'ai l'honneur d'être son associé. C'est lui qui ordonne, c'est moi qui exécute.

M. ARGANTE

Je t'entends. Ehl où est-il donc? Est-ce qu'il n'est pas venu?

CRISPIN

Oh! que si, monsieur; mais par galanterie il a jugé à propos de se faire précéder par une espèce cette façon?

d'ambassade: il m'a donné même quelques petits intérêts à traiter avec vous.

M. ARGANTE

De quoi s'agit-il donc?

CRISPIN

N'y a-t-il personne qui nous écoute?

Tu le vois bien.

CRISPIN

C'est que... N'y a-t-il point de femmes dans sa chambre prochaine?

M. ARGANTE

Quand il y en aurait, peuvent-elles nous entendre?

CRISPIN

Vertuchou, monsieur! vous ne savez pas ce que c'est que l'oreille d'une femme. Celte oreille-là, voyez-vous, d'une demi-lieue entend ce qu'on dit, et d'un quart de lieue ce qu'on va dire.

M. ARGANTE

Oh bien I je n'ai ici que des femmes sourdes. Parle.

CRISPIN

Oh! la surdité lève tout scrupule; et cela étant, je vous dirai sans façon que monsieur Éraste va venir; mais qu'il vous prie de ne point dire à sa future que c'est lui, parce qu'il se fait un petit ragoût de la voir sous le nom seulement d'un ami dudit monsieur Éraste; ainsi ce n'est point lui qui va venir, et c'est pourtant lui ; mais lui sous la figure d'un autre que lui : ce que je dis là n'est-il pas obscur?

M. ARGANTE

Pas mal ; mais je te comprends, et je veux bien lui donner celte satisfaction-là : qu'il vienne.

Je crois que le voilà ; c'est lui-même. A présent je vais chercher mes ballots et les siens ; mais de grâce, avant que de partir, souffrez, monsieur, que je vous recommande mon cœur; il est sans condition, daignez lui en trouver une.

M. ARGANTE

Va, va, nous verrons.

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