‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 148 sur 1238 · ACTE I, SCÈNE XIV · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE XIV

BLBCTRUB.

Fort bien. Vous pensez à merveille. Ne vous lassez point.

BLAISB.

Oui, ça va fort bian. Hais parlez donc : cette taille ne pousse point.

BLBCTRUB.

Prenez garde ; l'aveu que vous faites de manquer de raison n'est peut-être pas comme il faut : peut-être ne le faites-vous que dans la seule vue de rattraper votre figure ?

Eh ! vraiment non.

BLBCTRUB.

Ce n'est pas assez. Ce ne doit pas être là voire objet.

BLAISB.

Pargué ! il en vaut pourtant bian la peine.

BLEGTRUE.

Eh ! mon cher enfant, ne souhaitez la raison que pour la raison même. Réfléchissez sur vos folies pour en guérir; soyez-en honteux de bonne foi : c'est de quoi il s'agit apparemment.

BLAISB.

Morgue ! me velà bian embarrassé. Si je savions écrire, je vous griffonnerions un petit mémoire de mes fredaines; ce serait plus tôt fait. Encore ma raison et mon impartinence sont si embarrassées l'une dans l'autre, que tout ça fait un ballot où je ne connais pus rian. Traitons ça par demandes et par réponses.

BLBCTRUB.

Je ne saurais; car je n'ai presque point l'idée de ce que vous êtes. Mais repassez cela vous-même, et excitez- vous à aimer la raison.

BLAISB.

Ah I jarnigué, c'est une balle chose, si aile n'était pas si difficile.

BLBCTRUB.

Voyez la douceur et la tranquillité qui régnent parmi nous ; n'en êtes-vous pas touché ?

Ça est vrai; vous m'y faites penser. Vous avez des faces d'une bonté, des physionomies si innocentes, des cœurs si gaillards...

BLBCTRUB.

C'est l'effet de la raison.

BLAISB.

C'est l'effet de la raison? Faut qu'aile soit d'un grand rapport I Ça me' ravit d'amiquié pour aile. Allons, mon ami, je ne vous quitte pus. Me velà honteux, me velà enchanté, me velà comme il faut. Baillez-moi cette raison, et gardez ma taille. Oui, mon ami, un homme de six pieds ne vaut pas une marionnette raisonnable ; c'est mon darniei mot et ma darnière parole. Et tenez, tout en vous contant ça, velà que je sis en transport. Ah I morgue, regardez-moi bian I lorgnez-moi ; je

L'ILE DE LA RAISON, ACTE I, SCÈNE XIV

crois que je hausse. Je ne sis pus à la cheville de voule pied, j*attrape voule jarretière.

BLECTRUB.

0 ciel I quel prodige! ceci est sensible.

BLAISE

Ah ! jarnigoi, velà que ça reste là.

BLBCTRUE.

Courage. Vous n'aimez pas plus tôt la raison, que vous en êtes récompensé.

BLAISB, éionné et hort d'haleine.

Ça est vrai ; j'en sis tout stupéfait : mais faut bian que je ne Taime pas encore autant qu'aile en est daigne ; ou bian, c'est que je ne mérite pas qu'aile achève ma délivrance. Acoutez-moi. Je vous dirai que je sis premièrement un ivrogne : parsonne n'a siroté d'aussi bon appétit que moi. J'ons si souvent pardu la raison, que je m'étonne qu'aile puisse me retrouver aile-même.

BLBCTRUB.

Ah ! que j'ai de joie I Ce sont des hommes, voilà qui est fini. Achevez, mon cher semblable, achevez ; encore une secousse.

BLAISB.

Hélas ! j 'avons un tas de fautes qui est trop grand pour en venir à bout : mais, quant à ce qui est de cette ivrognerie, j'ons toujours fricassé tout mon argent pour aile : et pis, mon ami, quand je vendions nos denrées, combian de chalands n'ons-je pas fourbes, sans parmettre aux gens de me fourber itou ! ça est bian malin 1

BLBCTRUE.

A merveille.

BLAISE

Et le compère Mathurin, que n'ons-je pas fait pour mettre sa femme à mal? Par bonheur qu'aile a toujours été rudanière envars moi ; ce qui fait que je l'en remarcie : mais, dans la raison, pourquoi vouloir se ragoùter de l'honneur d'un compère, quand on ne voudrait pas qu'il eût appétit du nôtre ?

BLBCTRUE.

Comme il change à vue d'oeil!

Hélas! oui, ma taille s'avance; et c'est bian de la grâce que la raison me fait ; car je sis un pauvre homme. Tenez, mon ami ; j'avais un quarquier de vaigne avec un quarquier de pré; je vivions sans ennui avec ma sarpe et mon labourage ; le capitaine Duflot viant là-dessus, qui me dit comme ça : Biaise, veux-tu me sarvir dans mon vaissiau? Veux-tu venir gagner de l'argent? Ne velà-t-il pas mes oreilles qui se dressont à ce mot d'argent^ comme les oreilles d'une bourrique? Velà-t-il pas que je quitte, sauf voûte respect, bétail, amis, parents? Ne vas-je pas m'enfarmer dans cette baraque de planches? Et pis le temps se fâche, velà un orage, l'iau gâte nos vivres; il n'y a pus ni pâte ni faraine. Eh I qu'est-ce que c'est que ça? En pleure, en crie, en jure, en meurt de

faim ; la baraque enfonce ; les poissons mangeont monsieur Duflot, qui les aurait bian mangés limème. Je nous sauvons une demi-douzaine. Je rapetissons en arrivant. Velà tout l'argent que me vaut mon équipée. Mais, morgue ! j'ons fait connaissance avec cette raison, et j'aime mieux ça que toute la boutique d'un orfèvre. Tenez, ami Blectrue, considérez; velà encore une crue qui méprend: on dirait d'un agioteux; je devians grand tout d'un coup ; me velà comme j'étais!

BLBCTRUE, Vembroâtant,

Vous ne sauriez croire avec quelle joie je vois votre changement.

BLAISB.

Vartigué ! que je vas me moquer de mes camarades! que je vas être glorieux! quejevasme carrer !

BLBCTRUE.

Ah ! que dites-vous là, mon cher? Quel sentiment de bête ! Vous redevenez petit.

Ehl morgue, ça est vrai; me velà rechuté, je raccourcis. A moi I à moi ! Je me repens. Je demande pardon. Je fais vœu d'être humble. Jamais pus de vanité, jamais... Ah!... ah! ah! ah! Je retorne !

BLBCTRUE.

N'y revenez plus.

BLAISB.

Le bon secret que l'humilité pour être grandi Qu'est-ce qui dirait ça? Que je vous embrasse, camarade. Mon père m'a fait, et vous m'avez refait.

BLECTRUE.

Ménagez-vous donc bien désormais.

BLAISB.

Oh! morgue, de l'humilité, vous dîs-je. Comme cette gloire mange la taille! Oh! je n'en dépenserai pus en suffisance.

BLBCTRUB.

Il me tarde d'aller porter cette bonne nouvelle-là au roi.

BLAISB.

Mais dites-moi, j'ons piquiéde mes pauvres camarades; je prends de la charité pour eux. lis va- Ion t mieux que moi : je sis le pire de tous ; faut les secourir; et tantôt, si vous voulez, je leur ferai entendre raison. Drès qu'ils me varront, ma présence les sarmonnera; faut qu'ils deviennent souples, et qu'ils restient tout parclus d'étonnément.

Vous raisonnez fort bien.

BLAISE

Vraiment ! grand marci à vous.

BLECTRUE.

Vous vaudrez mieux qu'un autre pour les instruire; vous sortez du même monde, et vous aurez des lumières que je n'ai point.

L'ILE DE LA RAISON, ACTE I, SCÈNE XVIL

BLAISB.

Oh! que tous n*avez point I ça vous plaît à dire. C'est vous qui êtes le soleil ; et je ne sis pas tant seuiement la leune auprès de vous, moi : mais je ferons de mon mieux, à moins qu'ils ne me rebutiont à cause de ma chélive condition.

BLECTRUE.

Comment, cfaétive condition I Vous m'avez dit que vous étiez un laboureur.

BIAISB.

Et c'est à cause de ça.

DLEGTRUB.

Et ils vous mépriseraient! 0 raison humaine, peat-oD t'avoir abandonnée jusque-là! Eh bien! tirons parti de leur démence sur votre chapitre ; qu'ils soient humiliés de vous voir plus raisonnable qu*eux, vous dont ils font si peu de cas.

BLAISB.

Et qui ne sais pi B ni A. Morgue ! faudrait se medre à genoux pour acouter voûte bon sens. Mais je pense que velà un de nos camarades qui TJaDt.

Page 1