LA SECONDE SURPRISE DE L'AMOUR, ACTE 1, SCENE I
LA MARQUISB.
J'ai tout perdu, tous dis-je.
LISETTE
Tout perdu I Vous me faites trembler; est-ce que tous les hommes sont morts ?
LA MARQUISE
Eh I que m'importe qu'il reste des hommes?
LISETTE
kh I madame, que dites-vous là? Que le ciel les conserve I ne méprisons jamais nos ressources.
LA MARQUISE
Mes ressources I à moi qui ne veux plus m'occuper que de ma douleur I moi qui ne vis presque plus que par un effort de raison?
LISETTE
Comment donc ! par un effort de raison I Voilà une pensée qui n'est pas de ce monde : mais vous êtes bien fraîche pour une personne qui se fatigue tant I
LA MARQUISE
Je vous prie, Lisette, point de plaisanterie; vous me divertissez quelquefois ; mais je ne suis pas à présent en situation de vous écouter.
LISETTE
Ah çà ! madame, sérieusement, je vous trouve le meilleur visage du monde. Voyez ce que c'est 1 quand vous aimiez la vie, peut-être que vous n'é. tiez pas si belle; la peine de vivre vous donne un air plus vif et plus mutin dans les yeux, et je vous conseille de batailler toujours contre la vie, cela vous réussit on ne peut pas mieux.
LA MARQUISE
Que vous êtes folle I je n'ai pas fermé l'œil de la nuit.
LISETTE
N'auriez-vous pas dormi, en rêvant que vous ne dormiez point? car vous avez le teint bien reposé : mais vous êtes un peu trop négligée, et je suis d'avis de vous arranger un peu la tête. La Brie^ qu'on apporte ici la toilette de madame.
LA MARQUISE
Qu'est-ce que tu vas faire? Je n'en veux point.
LISETTE
Vous n'en voulez point, vous refusez le miroir I Un miroir, madame ! savez-vous bien que vous me faites peur ; cela serait sérieux, pour le coup, et nous allons voir cela. Il ne sera pas dit que vous serez charmante impunément: il faut que vous le voyiez, et que cela vous console, et qu'il vous plaise de vivre. (On apporte la toilette. Lisette avance
an siège,) Allons^ madame, meUez-vous là, que je vous ajuste. Tenez, le savant que vous avez pris chez vous ne vous lira point de livre si consolant que ce que vous allez voir.
LA MARQUISE
Oh ! tu m'ennuies : qu'ai-je besoin d'être mieux que je ne suis? Je ne veux voir personne.
LISETTE
De grâce, un petit coup d'œil sur la glace, un seul petit coup d'œil ; quand vous ne le donneriez que de côté : tâtez-en seulement.
LA MARQUISE
Si tu voulais bien me laisser en repos.
LISETTE
Quoi I votre amour-propre ne dit plus mot, et vous n'êtes pas à l'extrémité ! cela n'est pas naturel, et vous trichez. Faut-il vous parler franchement? Je vous disais que vous étiez plus belle qu'à l'ordinaire : mais la vérité est que vous êtes trèschangée, et je voulais vous attendrir un peu pour un visage que vous abandonnez bien durement.
LA MARQUISE
Il est vrai que je suis dans un terrible état.
LISETTE
Il n'y a donc qu'à emporter la toilette? La Bric, remettez cela où vous l'avez pris.
LA MARQUISE
Je ne me pique plus ni d'agrément ni de beauté.
Madame, la toilette s'en va, je vous en avertis.
LA MARQUISE
Mais, Lisette, je suis donc bien épouvantable.
LISETTE
Extrêmement changée.
LA MARQUISE
Voyons donc ; car il faut bien que je me débarrasse de toi.
LISETTE
Ah! je respire, vous voilà sauvée : allons, courage, madame.
{On rapporte U miroir») LA MARQUISE.
Donne le miroir; tu as raison, je suis bien abattue.
LISETTE, lui donnant le miroir»
Ne serait-ce pas un meurtre que de laisser dépérir ce teint-là, qui n'est que lis et que roses, quand on en a soin? Rangez-moi ces cheveux qui sont épars, et qui vous cachent les yeux. Ah ! les fripons! comme ils ont encore l'œillade assassine! ils m'auraient déjà brûlée, si j'étais de leur compétence : ils ne demandent qu'à faire du mal.
LA MARQUISE, rendant le miroir.
Tu rêves; on ne peut pas les avoir plus battus.
USBTTE.
Oui! battus! Ce sont de bons hypocrites. Que l'ennemi vienne, il verra beau jeu. Mais voici, je pense, un domestique de monsieur le chevalier. C'est ce valet de campagne si naïf, qui vous a tant divertie il y a quelques jours.
LA MARQUISE
Que me veut son maître? Je ne vois personne.
LISETTE
u faut bien l'écouter.