‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 183 sur 1238 · LA MARQUISE, LE CHEVALIER · texte numérisé non relu

LA MARQUISE, LE CHEVALIER

LB CHEVAUËR.

Je vous demande pardon, madame, d'une visite sans doute importune, surtout dans la situation où je sais que vous êtes.

LA MARQUISE

Ah! votre visite ne m'est point importune, je la reçois avec plaisir; puîs-je vous rendre quelque service? de quoi s'agit-il? Vous me paraissez bien triste.

LE CHEVALIER

Vous voyez, madame, un homme au désespoir, et qui va se confiner dans le fond de sa province poar yfînir une vie qui lui est à charge.

LA MARQUISE

Que me dites- vous là? Vous m'inquiétez; que VOUS est-il donc arrivé?

LE CHEVAUER.

Le plus grand de tous les malheurs, le plus sensible, le plus irréparable; j'ai perdu Angélique, et je la perds pour jamais.

Comment donc 1 Est-ce qu'elle est morte ?

LE CHEVALIER

C'est la même chose pour moi. Vous savez où elle s'était retirée depuis huit mois pour se soustraire au mariage où son père voulait la con- Iraindre; nous espérions tous deux que sa retraite fléchirait le père : il a continué de la persécuter ; et, lasse apparemment de ses persécutions, accoutumée à notre absence, désespérant sans doute de roc voir jamais à elle, elle a cédé, renoncé au rooode, et s'est liée par des nœuds qu'elle ne peut l'ius rompre. Il y a deux mois que la chose est faite. Je la vis la veille, je lui parlai, je me déses- F't'rai, et ma désolation, mes prières, mon amour, tout m'a été inutile. J'ai été témoin de mon malbcur; j'ai depuis toujours demeuré dans le lieu ; il a fallu m'en arracher, je n'en arrivai qu'avanthier. Je me meurs, je voudrais mourir, et je ne uis pas comment je vis encore.

LA MARQUISE

En vérité, il semble, dans le monde, que les afflictions ne soient faites que pour les honnêtes gens.

LE CHEVALIER

Je devrais retenir ma douleur, madame ; vous n*êtes que trop affligée vous-même.

LA MARQUISE

Non, chevalier, ne vous gênez point; votre douleur fait votre éloge , je la regarde comme une vertu ; j'aime à voir un cœur estimable; car cela est si rare ! Hélas! il n'y a plus de mœurs, plus de sentiment dans le monde. Moi qui vous parle, on trouve étonnant que je pleure depuis six mois; vous passerez aussi pour un homme extraordinaire ; il n'y aura que moi qui vous plaindrai véritablement, et vous êtes le seul qui rendrez justice à mes pleurs. Vous me ressemblez ; vous êtes né sensible, je le vois bien.

LE CHEVALIER

Il est vrai, madame, que mes chagrins ne m'empêchent pas d'être touché des vôtres.

LA MARQUISE

J'en suis persuadée; mais venons au reste : que me voulez-vous?

LE CHEVALIER

Je ne verrai plus Angélique ; elle me l'a défendu, et je veux lui obéir.

LA MARQUISE

Voilà comment pense un honnête homme, par exemple.

LE CHEVALIER

Voici une lettre que je ne saurais lui faire tenir, et qu'elle ne recevrait point de ma part; vous allez incessamment à votre campagne, qui est voisine du lieu où elle est; faites-moi, je vous supplie, le plaisir de la lui donner vous-même. La lire est la seule grâce que je lui demande : et si, à mon tour, madame, je pouvais jamais vous obliger...

LA MARQUISE, l'interrompant.

Eh ! qui est-ce qui en doute? Dès que vous êtes capable d'une vraie tendresse, vous êtes né généreux, cela va sans dire ; je sais à présent votre caractère comme le mien ; les bbns cœurs se ressemblent, chevalier : mais la lettre n'est point cachetée.

LE CHEVALIER

Je ne sais ce que je fais, dans le trouble où je suis : puisqu'elle ne l'est point, lisez-la, madame; vous en jugerez mieux combien je suis à plaindre : nous causerons plus longtemps ensemble, et je sens que votre conversation me soulage.

LA MARQUISE

Tenez, sans compliment, depuis six mois, je n'ai eu de moment supportable que celui-ci ; et la raison de cela, c'est qu'on aime à soupirer avec ceux qui vous entendent : lisons la lettre.

(Elie lit.)

« J'avais dessein de vous revoir encore, Ange-

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