‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 184 sur 1238 · LA SECONDE SURPRISE DE L'AMOUR, ACTE I, SCÈNE VIL · texte numérisé non relu

LA SECONDE SURPRISE DE L'AMOUR, ACTE I, SCÈNE VIL

lique; mais j'ai songé que je vous désobligerais, et je m*eQ abstiens; après tout, qu'aurais-je été chercher?jene saurais le dire; tout ce que je sais, c'est que je vous ai perdue, que je voudrais vous parler pour redoubler la douleur de ma perle, pourm*en pénétrer jusqu'à mourir. »

LA MARQUISE, t' interrompant.

Pour m'en pénétrer jusqu'à mourir! Mais cela est étonnant; ce que vous dites là, chevalier, je l'ai pensé mot pour mot dans mon affliction; peut-on se rencontrer jusque-là! En vérité, vous me donnez bien de l'estime pour vous ; achevons.

(Elle reprend la lecture de la lettre,) « Mais c'en est fait, et je ne vous écris que pour vous demander pardon de ce qui m'échappa contre vous à notre dernière entrevue. Vous me quittiez pour jamais, Angélique; j'étais au désespoir, et dans ce moment-là, je vous aimais trop pour vous rendre justice : mes reproches vous coûtèrent des larmes, je ne voulais pas les voir; je voulais que vous fussiez coupable, et que vous crussiez l'être, et j'avoue que j'offensais la vertu même. Adieu, Angélique; ma tendresse ne finira qu'avec ma vie, et je renonce à tout engagement. J'ai voulu que vous fussiez contente de mon cœur, afin que l'estime que vous aurez pour lui excuse la tendresse dont vous m'honorâtes. »

LA MARQUISE, aprèê avoir lu et rendant la lettre.

Allez, chevalier, avec cette façon-là de sentir, vous n'êtes point à plaindre; quelle lettre ! Autrefois le marquis m'en écrivit une à peu près de même : je croyais qu'il n'y avait que lui au monde qui en fût capable; vous étiez son ami, et je ne m'en étonne pas.

LE CHEVALIER

Vous savez combien son amitié m'était chère.

LA MARQUISE

U ne la donnait qu'à ceux qui la méritaient.

LE CHEVALIER

Que cette amitié-là me serait d'un grand secours, s'il vivait encore !

LA MARQUISE, pleuraUlt.

Sur ce pied-là, nous l'avons donc perdu tous deux.

LE CHEVALIER

Je crois que je ne lui survivrai pas longtemps,

LA MARQUISE

Non, chevalier: vivez pour me donner la satisfaction de voir son ami le regretter avec moi. A la place de son amitié, je vous donne la mienne.

Je vous la demande de tout mon cœur, elle sera ma ressource; je prendrai la liberté de vous écrire, vous voudrez bien me répondre, et c'est une espérance consolante que j'emporte en parlant.

LA MARQUISE

En vérité, chevalier, je souhaiterais que vous

restassiez; il n'y a qu'avec vous que ma douleur se verrait libre.

LE CHEVALIER

Si je restais, je romprais avec tout le monde, et ne voudrais voir que vous.

LA MARQUISE

Mais, effectivement, faites-vous bien de partir? Consultez- vous : il me semble qu'il vous sera plus doux d'être moins éloigné d'Angélique.

LE CHEVALIER

n est vrai que je pourrais vous en parler quelquefois.

LA MARQUISE

Oui ; je vous plaindrais, du moins, et vous me plaindriez aussi : cela rend la douleur plus supportable.

LE CHEVALIER

En vérité, je crois que vous avez raison,

Nous sommes voisins.

LE CHEVALIER

Nous demeurons comme dans la même maison, puisque le même jardin nous est commun.

LA MARQUISE

Nous sommes affligés, nous pensons de même.

LE CHEVALIER

L'amitié nous sera d'un grand secours.

LA MARQUISE

Nous n'avons que cette ressource-là dans les afflictions, vous en conviendrez. Aimez-vous la lecture?

LE CHEVALIER

Beaucoup.

LA MARQUISE

Cela vient encore fort bien ; j'ai pris depuis quinze jours un homme à qui j'ai donné le soin de ma bibliothèque. Je n'ai pas la vanité de devenir savante, mais je suis bien aise dem'occuper. Il me lit tous les jours quelque chose ; nos lectures sont sérieuses, raisonnables; il y met un ordre qui m'instruit en m'amusant : voulez-vous être de la partie?

LE CHEVALIER

Voilà qui est fini, madame : vous me déterminez; c'est un bonheur pour moi que de vous avoir vue; je me sens déjà plus tranquille. Allons, je ne partirai point; j'ai des livres aussi en assez grande quantité, celui qui a soin des vôtres les mettra tous ensemble; et je vais appeler mon valet pour changer les ordres que je lui ai donnés. Que je vous ai d'obligation! peut-être que vous me sauvez la raison ; mon désespoir se calme. Vous avez dans l'esprit une douceur qui m'était nécessaire, et qui me gagne. Vous avez renoncé à l'amour, et moi aussi; et votre amitié me tiendra lieu de tout, si vous êtes sensible à la mienne.

LA MARQUISE

Sérieusement, je m'y crois presque obligée, pour VOUS dédommager de celle du marquis. Allez,

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