‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 197 sur 1238 · HORTENSIUS, LA MARQUISE · texte numérisé non relu

HORTENSIUS, LA MARQUISE

LA MARQUISE, nonchalamment.

Eh bien ! monsieur, vous n'aimez donc pas les livres du chevalier?

HORTENSIUS

Non, madame; le choix ne m'en parait pas docte. Dans dix tomes, pas la moindre citation de nos aiAeurs grecs ou latins, lesquels, quand on compose, doivent fournir tout le suc d'un ouvrage : en un mot, ce ne sont que des livres modernes remplis de phrases spirituelles : ce n'est que de l'esprit, toujours de l'esprit ; petitesse qui choque le sens commun.

LA MARQUISE

Mais de l'esprit! est-ce que les anciens n'en avaient pas.

HORTENSIUS

Ahl madame, dUtinguo: ils en avaient d'une manière... Oh ! d'une manière que je trouve admirable.

LA MARQUISE

Expliquez-moi cette manière.

HORTENSIUS

Je ne sais pas trop bien quelle image employer pour cet effet : car c'est par les images que les anciens peignaient les choses. Voici comme parle un auteur dont j'ai retenu les paroles. Représentezvous, dit-il, une femme coquette : prima, son habit est en pretintaîlles ; au lieu de grâces, je lui vois des mouches; au lieu de visage, elle a des mines; elle n'agit point, elle gesticule; elle ne regarde point, elle lorgne; elle ne marche pas, elle voltige ; elle ne plaît point, elle séduit ; elle n'occupe point, elle amuse; on la croit belle, et moi je la tiens ridicule : et c'est à cette impertinente femme que ressemble l'esprit d'à présent, dit l'au- 1 leur. !

LA MARQUISE

J'entends bien.

HORTENSIUS

L'esprit des anciens, au contraire, continue-t-il, ah ! c'est une beauté si mâle, que pour démêler qu'elle est belle, il faut se douter qu'elle l'est; simple dans ses façons , on ne dirait pas qu'elle ait vu le monde : mais ayez seulement le courage de vouloir l'aimer, et vous parviendrez à la trouver charmante.

LA MARQUISE

En voilà assez; je vous comprends : nous sommes plus affectés, et les anciens plus grossiers.

Que le ciel m'en garde, madame : jamais Hortensius...

LA MARQUISE

Changeons de discours. Que nous lirez- vous aujourd'hui ?

HORTENSIUS

Je m'étais proposé de vous lire un peu du Traité de la Patience, chapitre I*', du Veuvage,

LA MARQUISE

Oh I prenez autre chose ; rien ne me donne moins de patience que les traités qui en parlent

HORTENSIUS

Ce que vous dites est probable.

LA MARQUISE

J'aime assez V Éloge de V Amitié; nous en lirons quelque chose.

HORTENSIUS

Je vous supplierai de m'en dispenser, madame; ce n'est pas la peine, pour le peu de temps que nous avons à rester ensemble, puisque vous vous mariez avec monsieur le comte.

LA MARQUISE

Moi 1

HORTENSIUS

Oui, madame, au moyen duquel mariage je deviens à présent un serviteur superflu, semblable à ces troupes qu'on entretient pendant la guerre, et que l'on casse à la paix. Je combattais vos passions, vous vous accommodez avec elles, et je me retire avant qu'on me réforme.

LA MARQUISE

Vous tenez là dejolis discours avec vos passions I Il est vrai que vous êtes assez propre à leur faire peur; mais je n'ai que faire de vous pour les combattre. Des passions avec qui je m'accomode ! En vérité, vous êtes burlesque. Et ce mariage, de qui le tenez-vous donc ?

HORTENSIUS

De mademoiselle Lisette, qui l'a dît à Lubin, lequel me l'a rapporté, avec cette apostille contre moi, qui est que ce mariage m'expulserait d'ici.

LA MARQUISE, étonnée.

Mais qu'est-ce que cela signifie ? Le chevalier croira que je suis folle : et je veux savoir ce qu'il a répondu; ne me cachez rien; parlez.

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