‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 255 sur 1238 · LES SERMENTS INDISCRETS, ACTE I, SCÈNE VI · texte numérisé non relu

LES SERMENTS INDISCRETS, ACTE I, SCÈNE VI

cide rien là-dessus ; et de quelque façon qu'il se trouve, on n^ea vaut ni plus ni moins ; les agréments n'y perdent ni n'y gagnent; cela ne signifie rien ; ainsi monsieur, point d*excuses; au reste, pourtant, si vous en voulez faire, si votre politesse a quelque remords qui la gêne, qu'à cela ne tienne, vous êtes bien le maître.

DAMIS

Je ne doute pas, madame, que tout ce que je pourrais vous dire ne vous soit indifférent ; mais n'importe, j'ai mal parlé, et je me condamne trèssérieusement.

LUCILE, riant.

Eh bien I soit; allons, monsieur, vous vous condamnez, j'y consens. Votre prétendue future vaut mieux que tout ce que vous avez vu jusqu'ici; il n'y a pas de comparaison, je l'emporte ; n'est-il pas vrai que cela va là ? Car je me ferai sans façon, moi, tous les compliments qu'il vous plaira; ce n'est pas la peine de me les plaindre; ils ne sont pas rares, et l'on en donne à qui en veut.

Il ne s'agit pas de compliments, madame; vous êtes bien au-dessus de cela, et il serait difficile de vous en faire.

LUCILE

Celui-là est très-fin, par exemple, et vous aviez raison de ne le vouloir pas perdre ; mais restonsen là, je vous prie ; car à la fin tant de politesses me supposeraient un amour^propre ridicule; et ce serait une étrange chose qu'il fallût me demander pardon de ce qu'on ne m'aime point. En vérité, l'idée serait comique; ce serait en m'aimant qu'on m'embarrasserait; mais, grâce au ciel, il n'en est rien ; heureusement mes yeux se trouvent pacifiques; ils applaudissent à votre indifi'érence; ils se le promettaient, c'est une obligation que je vous ai, et la seule de votre part qui pouvait m'épargner une ingratitude; vous m'entendez: vous avez eu quelque peur des dispositions que je pouvais avoir; mais soyez tranquille, je me sauve, monsieur, je vous échappe; j'ai vu le péril, et 11 n'y parait pas.

DAMIS

Ah ! madame, oubliez un discours que je n'ai tenu tantôt qu'en plaisantant; je suis de tous les hommes celui à qui il est le moins permis d'être vain, et vous de toutes les dames celle avec qui il serait le plus impossible de l'être; vousêtesd'une figure qui ne permet ce sentiment-là à personne; et si je l'avais, je serais trop méprisable.

LISETTE

Ma foi, si vous le prenez sur ce ton-là tous deux, vous ne tenez rien; je n'aime point ce verbiagelà; ces yeux pacifiques, ces apostrophes galantes à la figure de madame, et puis des vanités, des excuses, où cela va-t-il ? Ce n'est pas là votre chemin; prenez garde que le diable ne vous égare; tenez, vous ne voulez point vous épouser : abré-

geons, et tout à l'heure entre mes mains cimeatez vos résolutions d'une nouvelle promesse de oe vous appartenir jamais. Allons, madame, commencez pour le bon exemple, et pour l'honneur de votre sexe.

LUCILB.

La belle idée qu*il vous vient là 1 le bel expédient ! Que je commence ! comme si tout ne dépendait pas de monsieur, et que ce ne fût pas à lui de garantir ma résolution par la sicDoe! Estce que, s'il voulait m'épouser, il n'en viendrait pas à bout par le moyen de mon père, à qui il faudrait obéir? C'est donc sa résolution qui importe, et non pas la mienne que je ferais en pure perle.

USETTB.

Elle a raison, monsieur; c'est votre parole qui règle tout ; parlez.

nAHIS.

Moi, commencer ! cela ne me siérait point, ce serait violer les devoirs d'un galant homme, et je ne perdrai point le respect, s*il vous platt.

LISETTE

Vous l'épouserez par respect; car ce n'est que du galimatias que toutes ces raisons-là ; j'en reviens à vous, madame.

LUCILE

Et moi, je m'en tiens à ce que j'ai dit; car il n'y a point de réplique ; mais que monsieur s'explique, qu'on sache ses intentions sur la difficulté qu'il fait: est-^e respect? est-ce égard? csl-cc badinage? est-ce tout ce qu'il vous plaira? Qu'il se détermine : il faut parler naturellement dans la vie.

Monsieur vous dit qu'il est trop poli pour être naturel.

OAMIS.

11 est vrai que je n'ose m'expliquer.

LISETTE

Il vous attend.

LUCILE, brusquement.

Eh bien ! terminons donc, s'il n'y a que cela qui vous arrête, monsieur; voici mes sentiments: je ne veux point être mariée, et je n'en eus jamais moins d'envie que dans cette occasion-ci; ce discours est net et sous-entend tout ce que la bienséance veut que je vous épargne. Vous passez pour un homme d'honneur, monsieur, on fait l'éloge de votre caractère-; et c'est aux soins que vous vous donnerez pour me tirer de celte aàaire-cî, c'est aux services que vous me rendrez là-dessus, que je reconnattrai la vérité de tout ce qu'on m'a dit de vous. Ajouterai-je encore une chose ? Je puis avoir le cœur prévenu ; je pense qu'en voilà assez, monsieur, et que ce que je vous dis là vaut bien un serment de ne vous épouser jamais ; serment que je fais pourtant, si vous le trouvez nécessaire ; cela suffit-il ?

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