‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 307 sur 1238 · LUCILE, LISETTE · texte numérisé non relu

LUCILE, LISETTE

LUCILE

Eh bienl Lisette, avez-vous vu mon père?

LISETTE

Oui, madame, et, autant qu'il m'a paru, je l'ai laissé très-inquiet de vos dispositions; pour de réponse, monsieur Ergaste qui est venu le joindre ne lui a pas donné le temps de m'en faire; il m'a seulement dit qu'il vous parlerait.

Fort bien ; cependant les préparatifs du mariage se font toujours.

LISETTE

Vous verrez ce qu'il vous dira.

LUCILE

Je verrai ! la belle ressource ! Pouvez- vous être de ce sang- froid-là dans les circonstances où je me trouve?

USBTTE.

Moi! de sang-froid, madame! Je suis peut-être plus fâchée que vous.

LUCILE

Écoutez, vous auriez raison de l'être; je vous dois l'injure que j'essuie, et j'ai fait une trisle épreuve de l'imprudence de vos conseils; vous n'êtes point méchante; mais croyez-moi, ne vous attachez jamais à personne ; car vous n'êtes bonne qusL Qaire.

LISETTE

Gomment donc I est-ce que vous croyez que je vous porte malheur?

LUCILE

Eh! pourquoi non? Est-ce que tout n'est pas plein de gens qui vous ressemblent? Vous n'avez qu'à voir ce qui m'arrive avec vous.

LISETTE

Mais vous n'y songez pas, madame.

Oh! Lisette, vous en direz tout ce qu'il vous plaira; mais voilà des fatalités qui me passent et qui ne m'appartiennent point du tout.

LISETTE

Et de là vous concluez que c'est moi qui vous les procure? Mais, madame, ne soyez donc point injuste. N'est-ce pas vous qui avez renvoyé Damis?

LUCILE

Oui; mais qui est-ce qui en est cause? Depuis que nous sommes ensemble^ avez-vous cessé de me parler des douceurs de je ne sais quelle liberté qui n'est que chimère? Qui est-ce qui m'a conseillé de ne me marier jamais?

LISETTE

L'envie de faire de vos yeux ce qu'il vous plairait, sans en rendre compte à personne.

LUCILE

Les serments que j'ai fails, qui est-ce qui les a imaginés?

LISETTE

Que vous importe? ils ne tombent que sur un homme que vous n'aimez point.

LUCILE

Et pourquoi donc vous êtes-vous efforcée de me persuader que je l'aimais? D'où vient me l'avoir répété si souvent que j'en ai presque douté moimême?

LISETTE

C'est que je me trompais.

Vous vous trompiez? Je l'aimais ce matin, je ne l'aime pas ce soir; si je n'en ai point d'autre garant que vos connaissances, je n'ai qu'à m'y fier, me voilà bien instruite; cependant, dans la confusion d'idées que tout cela me donne à moi, il arrive, en vérité, que je me perds de vue. Non, je ne suis pas sûre de mon état; cela n'est-il pas désagréable?

LISETTE

Rassurez- vous, madame ; encore une fois vous ne l'aimez point.

LUCILE

Vous verrez qu'elle en saura plus que moi. Eh ! que sais-je si je ne l'aurais pas aimé, si vous m'aviez laissée telle que j'étais, si vos conseils, vos préjugés, vos fausses maxifnes ne m'avaient pas infecté l'esprit? Est-ce moi qui ai décidé de mon sort? Chacun a sa façon de penser et de sentir, et

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