‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 308 sur 1238 · LES SERMENTS INDISCRETS, ACTE V, SCÈNE III · texte numérisé non relu

LES SERMENTS INDISCRETS, ACTE V, SCÈNE III

apparemment j'en ai une; mais je ne dirai pas ce que c'est; je ne connais que la vôtre. Ce n'est ni ma raison ni mon cœur qui m'ont conduite, c'est tous; aussi n'ai-je jamais pensé que des impertinences, et voilà ce que c'est; on croit se déterminer, on croit agir ; on croit suivre ses sentiments, ses lumières, et point du tout; il se trouve qu'on n'a qu'un esprit d'emprunt et qu'on ne vit que de la folie de ceux qui s'emparent de votre confiance.

LISETTE

Je ne sais où j'en suis.

Dites-moi ce que c'était à mon kge que l'idée de rester fille? Qui est-ce qui ne se marie pas? Qui est-ce qui va s'entêter de la haine d'un état respectable, et que tout le monde prend? La condition la plus naturelle d'une fille est d'être mariée ; je n'ai pu y renoncer qu'en risquant de désobéir à mon père ; je dépends de lui. D'ailleurs, la vie est pleine d'embarras ; un mari les partage; on ne saurait avoir trop de secours, c'est un véritable ami qu'on acquiert. Il n'y avait rien de mieux que Damis; c'est un honnête homme; j'entrevois qu'il m'aurait plu, cela allait de suite; mais malheureusement vous êtes au monde, et la destination de votre vie est d'être le fléau de la mienne : le hasard vous place chez moi, et tout est renversé; je résiste à mon père, je fais des serments, j'extravague, et ma sœur en profite.

LISETTE

Je vous disais tout à l'heure que vous n'aimiez pas Damis; à présent je suis tentée de croire que vous l'aimez.

LUCILE

Eh ! le moyen de s'en être empêchée avec vous? Eh bien! oui, je l'aime, mademoiselle; êtes-vous contente? Oui, et je suis charmée de l'aimer pour TOUS mettre dans votre tort et vous faire taire.

USETTE.

Eh! mort de ma vie, que ne le disiez-vous plus tôt? Vous nous auriez épargné bien de la peine à tous, et à Damis qui vous aime, et à Frontin et moi qui nous aimons aussi et qui nous désespérions; mais laissez-moi faire, il n'y a encore rien de gâté.

LUCILE

Oui, je l'aime, il n'est que trop vrai, et il ne me manquait plus que le malheur de n'avoir pu le cacher; mais s'il vous en échappe un mot, vous pouvez renoncer à moi pour la vie.

LISETTE

Quoi! vous ne voulez pas?..*

LUCILE

Non, je vous le défends.

LISETTE

Mais, madame, ce serait dommage ; il vous adore.

LUaLE.

Qu'il me le dise lui-même, et je le croirai ; quoi qu'il en soit, il m'a plu.

j USETTE.

Il le mérite bien, madame.

LUCILE

Je n'en sais rien, Lisette; car, quand j'y songe, notre amour ne fait pas toujours l'éloge de la personne aimée ; il fait bien plus souvent la critique de la personne qui aime ; je ne le sens que trop. Notre vanité et notre coquetterie, voilà les plus grandes sources de nos passions; voilà d'où les hommes tirent le plus souvent tout ce qu'ils valent. Qui nous ôterait les faiblesses de notre cœur ne leur laisserait guère de qualités estimables. Ce cabinet où j'étais cachée pendant que Damis te parlait, qu'on le retranche de mon aventure, peutêtre que je n'aurais point d'amour; car pourquoi est-ce que j'aime? Parce qu'on me défiait de plaire, et que j'ai voulu venger mon visage; n'est-ce pas là une belle origine de tendresse? Voilà pourtant ce qu'a produit un cabinet de plus dans mon histoire.

Eh ! madame, Damis n'a que faire de cette aventure-là pour être aimable; laissez-moi vous conduire.

LUCILE

Vous savez ce que je vous ai défendu, Lisette.

LISETTE

Je sors, car voilà votre père ; mais vous aurez beau dire, si Damis se voyait forcé d'épouser Phénice, ne vous attendez pas que je reste muette.

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