LE PETIT-MAITRE CORRIGÉ, ACTE I, SCÈNE IV
FRONTIN
Point du tout, point du tout. Avez-Tous des amants?
MAIITON.
Eh!... on attrape toujours quelque petite fleurette en passant.
PUONTIN.
Elle est d*une ingénuité charmante. Écoutez, nos maîtres vont se marier; vous allez venir à Paris; je suis d*avisde vous épouser aussi : qu*en dites-vous?
MARTON
Je ne suis pas assez aimable pour vous.
FRONTIIf.
Pas mal, pas mal; je suis assez content.
MARTON
Je crains le nombre de vos maîtresses; car je vais gager que vous en avez autant que votre maître, qui doit en avoir beaucoup. Nous avons entendu dire que c^était un homme fort couru, et vous aussi, sans doute?
Ohl très-courus; c'est à qui nous attrappera tous deux ; il a pensé même m*en venir que1qu*une des siennes. Les conditions se confondent un peu à Paris ; on n'y est pas scrupuleux sur les rangs.
UARTON.
Et votre maître et vous continuerez- vous d'avoir des maltresses quand vous serez nos maris?
FRONTIN
Tenez, il est bon de vous mettre là-dessus au fait. Écoutez, il n'en est pas de Paris comme de la province ; les coutumes y sont différentes.
MARTON
Ah ! différentes?
FRONTIN
Oui ; en province, par exemple, un mari promet fidélité à sa femme, n*est-ce pas ?
MARTON
Sans doute.
FRONTIN
A Paris, c'est de môme ; mais la fidélité de Paris n'est point sauvage; c'est une fidélité galante, badine, qui entend raillerie, et qui se permet toutes les petites commodités du savoir-vivre; vous comprenez bien ?
MARTON
Oh ! de reste.
FRONTIN
Je trouve sur mon chemin une personne aimable; je suis poli, elleme goûte; je lui dis des douceurs, elle m'en rend; je folâtre, elle le veut bien ; pratique de politesse, commodité de savoir-vivre, pure amourette que tout cela dans le mari ; la fidélité conjugale n'y est point offensée. Celle de province n'est pas de même : elle est sotte, revéche, et tout d'une pièce, n'est-il pas vrai?
MARTON
Oh! oui; mais ma maîtresse fixera peut-être
votre maître ; car il me semble qu'il l'aimera assez volontiers, si je ne me trompe.
FRONTIN
Vous avez raison ; je lui trouve effectivement comme une vapeur d'amour pour elle.
MARTON
Croyez -vous ?
FRONTIN
n ya dans son cœur un étonnement quipourrail devenir très-sérieux ; au surplus, ne vous inquiétez pas ; dans les amourettes, on n'aime qu'en passant, par curiosité de goût, pour voir un peu comment cela fera; de ces inclinations-là, on en peut fort bien avoir une demi-douzaine sans que le cœur en soit plus chargé, tant elles sontlégèrcs.
MARTON
Une demi-douzaine ! cela est pourtant fort; et pas une sérieuse T
FRONTIN
Bon! quelquefois tout cela est expédié dans la semsiine. A Paris, ma chère enfant, les cœurs, on ne se les donne pas, on se les prêle; on ne faitque des essais.
MARTON
Quoi I là-bas, votre maître et vous, vous n'avez encore donné votre cœur à personne?
FRONTIN
A qui que ce soit ; on nous aime beaucoup, mais nous n'aimons point ; c'est notre usage.
MARTON
J'ai peur que ma maltresse ne prenne cette coutume-là de travers.
FRONTIN
Oh! que non! les agréments l'y accoutumeront; les amourettes en passant sont amusantes; mon maître passera, votre maltresse de même; je passerai, vous passerez, nous passerons tous.
MARTON, riaut.
Ah! ah! ah! j'entre si bien dans ce que vous dites, que mon cœur a déjà passé avec vous.
FRONTIN
Comment donc?
MARTON
Doucement; voilà la marquise, la mère de Rosimond, qui vient.