‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 369 sur 1238 · LA COMTESSE, LE MARQUIS · texte numérisé non relu

LA COMTESSE, LE MARQUIS

LA COMTESSE

Eh! d'où vient donc la cérémonie que vous faites, marquis? Vous n'y songez pas.

LE MARQUIS

Madame, vous avez bien de la bonté ; c'est que j'ai bien des choses à vous dire.

LA COMTESSE

EfTectivement, vous meparaissezrêveur, inquiet.

LE MARQUIS

Oui,j*ai l'esprit en peine. J'ai besoin de conseil, j'ai besoin de grâces, et le tout de votre part

LA COMTESSE

Tant mieux. Vous avez encore moins besoin de tout cela, que je n'ai envie de vous être bonne à quelque chose.

' LE MARQUIS

Oh ! bonne? Il ne tient qu'à vous de m*être excellente, si vous voulez.

LA COMTESSE

Comment I si je veux? Manquez-vous de codflance? Ah ! je vous prie, ne me ménagez point; vous pouvez tout sur moi, marquis; je suis bien aise de vous le dire.

LE MARQUIS

Cette assurance m'est bien agréable; et je serais tenté d'en abuser.

LE LEGS» SCÈNE X

LÀ COHTCSSB.

J*ai grande pear que vous ne résistiez à la tentalioD. Vous ne comptez pas assez sur yos amis ; TOUS êtes trop réservé avec eux.

LB MARQUIS

Oui, j'ai beaucoup de timidité.

LA COMTESSB.

Je fais de mon mieux pour vous Téter, comme TOUS voyez.

LB MARQUIS

Vous savez dans quelle situation je suis avec Hortense, que je dois l'épouser ou lui donner deux cent mille francs.

LA COMTESSB.

Oui, et je me suis aperçue que vous n'aviez pas grand goût pour elle.

LB MARQUIS

Oh ! on ne peut pas moins; je ne l'aime point du tout.

LA GOMTBSSB.

Je n'en suis pas surprise. Son caractère est si différent du vôtre 1 elle a quelque chose de trop arraDgé pour vous.

LB MARQUIS

Vous y êtes; elle songe trop à ses gr&ccs. H faudrait toujours l'entretenir decomplimenls, et moi, ce n'est pas là mon fort. La coquetterie me gène ; elle me rend muet.

LA COMTESSB.

Ah! ah I je conviens qu'elle en a un peu; mais presque toutes les femmes sont de même. Vous ne trouTcrez que cela partout, marquis.

LB MARQUIS

Hors chez vous. Quelle différence, par exemple ! Vous plaisez sans y penser; ce n'est pas votre faute. Vous ne savez pas seulement que vous êtes aimable; mais d'autres le savent pour vous.

LA COMTESSB.

Moi, marquis? Je pense qu'à cet égard là les autres songent aussi peu à moi que j'y songe moimême.

LE MARQUIS

Oh ! j'en connais qui ne vous disent pas tout ce quMls songent.

LA GOMTRSSB.

Eh ! qui sont-ils, marquis? Quelques amis comme TOUS, sans doute?

LB MARQUIS

Bon, des amisl voilà bien de quoi; vous n'en lurez encore de longtemps.

LA COMTESSE

ie TOUS suis obligée du petit compliment que ^oas me faites en passant.

LB MARQUIS

Point du tout. Je ne passe jamais, moi; je dis toujours exprès.

LA GOMTBSSB, riant.

Comment? vous qui ne voulez pas que j'aie en^ core des amis? Est-ce que vous n'êtes pas le mien?

LB MARQmS.

Vous m'excuserez ; mais quand je serais autre chose, il n'y aurait rien de surprenant.

LA COMTESSE

Eh bien ! je ne laisserais pas d'en être surprise.

LE MARQUIS

Et encore plus fâchée?

LA COMTESSE

En vérité, surprise. Je veux pourtant croire que je suis aimable, puisque vous le dites.

LE MARQUIS

Oh! charmante! et je serais bien heureux si Hortense vous ressemblait ; je l'épouserais d'un grand cœur, et j'ai bien de la peine à m'y résoudre.

Je le crois; et ce serait encore pu, si vous aviez de l'inclination pour une autre.

LE MARQUIS

Eh bien! c'est que justement le pis s'y trouve.

LA COMTESSE

Oui 1 vous aimez ailleurs?

LE MARQUIS

De toute mon âme.

LA COMTESSE, toitriant.

Je m'en suis doutée, marquis.

LE MARQUIS

Et vous ôtes-vous doutée de la personne?

LA COMTESSE

Non; mais vous me la direz.

LE MARQUIS

Vous me feriez grand plaisir de la deviner.

LA COMTESSE

Pourquoi m'en donneriez-vous la peine, puisque ^ous voilà?

LB MARQUIS

C'est que vous ne connaissez qu'elle; c'est la plus aimable femme, la plus franche. Vous parlez de gens sans façon ? il n'y a personne comme elle plus je la vois, plus je l'admire.

Épousez-la, marquis, épousoz-la, et laissez Hortense; il n'y a point à hésiter, vous n'avez point d'autre parti à prendre.

LE MARQUIS

Oui; mais je songe à une chose; n'y aurait-il pas moyen de me sauver les deux cent mille francs ? Je vous parle à cœur ouvert.

LA COMTESSE

Regardez-moi dans cette occasion-ci comme une autre vous-même.

LE MARQUIS

Ah! que c'est bien dit, une autre moi-môme!

LA GOMTBSSB.

Ce qui me platt en vous, c'est votre franchise, qui est une qualité admirable. Revenons. Comment vous sauver ces deux cent mille francs?

LE LEGS, SCÈNE X

LE MARQUIS

G*est qu'Hortense aime le chevalier. Mais, à propos, c*est votre parent!

LA COMTESSE

Ohl parent... de loin.

Or, de cet amour qu'elle a pour lui, je conclus qu'elle ne se soucie pas de moi. Je n*ai donc qu'à faire semblant de vouloir Tépouser ; elle me refusera, et je ne lui devrai plus rien ; son refus me servira de quittance.

LA COMTESSE

Oui-dà, vous pouvez le tenter. Ce n*est pas qu'il n'y ait du risque ; elle a du discernement, marquis. Vous supposez qu'elle vous refusera? Je n'en sais rien ; vous n'êtes pas un homme à dédaigner.

LE MARQUIS

Est-il vrai?

LA COMTESSE

C'est mon sentiment.

LE MARQUIS

Vous me flattez, vous encouragez ma franchise.

LA COMTESSE

Je vous encourage! Mais en êtes-vous encore là? Mettez-vous donc dans l'esprit que je ne demande qu'à vous obliger, qu'il n'y a que l'impossible qui m'arrêtera, et que vous devez compter sur tout ce qui dépendra de moi. Ne perdez point cela de vue, étrange homme que vous êtes, et achevez hardiment. Vous voulez des conseils, je vous en donne. Quand nous en serons à rarticle des grâces, il n'y aura qu'à parler; elles ne feront pas plus de difflcuUé que le reste, entendez-vous? et que cela soit dit pour toujours.

LE MARQUIS

Vous me ravissez d'espérance.

Allons par ordre. Si Hortense allait vous prendre au mot?

LE MARQUIS

J'espère que non. En tout cas, je lui payerais sa somme, pourvu qu'auparavant la personne qui a pris mon cœur eût la bonté de me dire qu'elle veut bien de moi.

LA COMTESSE

Hélas! elle serait donc bien difficile? Mais, mar^ quis, est-ce qu'elle ne sait pas que vous l'aimez?

LE MARQUIS

Non vraiment; je n'ai pas osé le lui dire.

LA COMTESSE

Et le tout par timidité. Oh I en vérité, c'est la pousser trop loin, et, tout amie des bienséances que je suis, je ne vous approuve pas; ce n'est pas se rendre justice.

LE MARQUIS

Elle est si sensée, que j'ai peur d'elle. Vous me conseillez donc de lui en parler?

LA COMTESSE

Ehl cela devrait être fait. Peut-être vous attend-

elle. Vous dites qu'elle est sensée; que craignezvous? U est louable de penser modestement sur soi ; mais avec de la modestie, on parle, on se propose. Parlez, marquis; parlez, tout ira bien.

LE MARQUIS

Hélas I si vous saviez qui c'est, vous ne m'exhorteriez pas tant. Que vous êtes heureuse de n'aimer rien et de mépriser l'amour!

LA COMTESSE

Moi, mépriser ce qu'il y a au monde de plus naturel ! cela ne serait pas raisonnable. Ce n'est pas l'amour, ce sont les amants, tels qu'ils sont la plupart, que je méprise, et non pas le sentiment qui fait qu'on aime, qui n'a rien en soi que de fort honnête, de fort permis et de fort iovolontaire. C'est le plus doux sentiment de la vie; comment le haîrais-je? Non, certes, et il y a tel homme à qui je pardonnerais de m'aîmer, s'il me l'avonait avec cette simplicité de caractère,... tenez, que je louais tout à l'heure en vous.

LE MARQUIS

En effet, quand on le dit naïvement comme on le sent

LA COMTESSE

Il n'y a point de mal alors. On a toujours bonne grâce ; voilà ce que je pense. Je ne suis pas une âme sauvage.

LE MARQUIS

Ce serait bien dommage... Vous avez la plus belle santé!

LA COMTESSE, à part.

Il est bien question de ma santé! {naut.) C'est l'air de la campagne.

LE MARQUIS

L'air de la ville vous fait de même l'œil le plus vif, le teint le plus frais !

LA COMTESSE

Je me porte assez bien. Mais savez-vous bleu quQ vous me dites des douceurs sans y penser?

LE MARQUIS

Pourquoi sans y penser? Moi, j'y pense.

LA COMTESSE

Gardez-les pour la personne que vous aimez.

LE MARQUIS

Eh!... si c'était vous, il n'y aurait que faire de les garder.

LA COMTESSE

Gomment! si c'était moi? Est-ce de moi qu'il s'agit? Est-ce une déclaration d'amour que vous me faites?

LE MARQUIS

Oh! point du tout. Mais quand ce serait vous, il n'est pas nécessaire de se fâcher. Ne dirait*0Q pas que tout est perdu? Calmez-vous; prenez que je n'aie rien dit.

LA COMTESSE

La belle chute! Vous êtes bien singulier.

LE MARQUIS

Et VOUS de bien mauvaise humeur. Et tout à

LE LEGS, SCÈNE XIL

rheure, à Totre avis, on avait si bonne grâce à dire naî?emcnt qu*on aime ! Voyez comme cela réussit. Me voilà bien avancé?

LA COMTESSE, à part.

Ne le voilà-t-il pas bien reculé? (Haut,) A qui en avcz-Tous? Je vous demande à qui vous parlez?

LE MARQUIS

A personne, madame, à personne. Je ne dirai plus mot ;.êles-vous contente? Si vous vous mettez eo colère contre tous ceux qui me ressemblent, TOUS en querellerez bien d'autres.

LA COMTESSE, à part.

Quel original! {EantJ) Et qui est-ce qui vous

querelle?

LE MARQUIS

Ah! la manière dont vous me refusez n'est pas

douce.

LA COMTESSE

Allez, vous rêvez.

LE MARQUIS

Courage ! Avec la qualilc d'original dont vous Teoez de m'honorez tout bas, il ne me manquait plus que celle de rêveur; au surplus, je ne m'en plains pas. Je ne vous conviens point ; qu'y Taire? il n'y a plus qu'à me taire, et je me tairai. Adieu, comtesse; n'en soyons pas moins bons amis, et du moins ayez la bonté de m'aider à me tirer d'aiïaire avec Hortensc.

LA COMTESSE, ù part.

Quel homme! Celui-ci ne m'ennuiera pas du récit de mes rigueurs. J'aime les gens simples et unis; mais en vérité celui-là l'est trop.

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