LE PRÉJUGÉ VAINCU, SCÈNE IL
gré tout ce que je dis là pourtant, je me suis tu. Angélique est d'une naissance très-distinguée. J'ai observé qu'elle est plus touchée qu'une autre de cet avantage-là, et la fierté que je lui crois làdessus m'a retenu jusqu'ici. J'ai eu peur, si je me déclarais sans précaution, qu'il ne lui échappât quelque trait de dédain, que je ne me sens pas capable de supporter, que mon cœur ne lui pardonnerait pas ; et je ne veux point la perdre, s'il est possible. Toi, qui la connais et qui as sa confiance, dis-moi ce qu'il faut que j'espère. Que pense-trclle de moi ? Quel est son caractère? Ta réponse décidera de la manière dont je dois m'y prendre.
LÉPINB.
Bon! c'est autant de marié; il n'y a qu'à aller franchement; c'est la manière.
LISETTE
Pas tout à fait. Faut cheminer doucement; il f aàprenre garde.
DORANTE
Explique- toi.
LISETTE
Écoulez, monsieur; je commence par le meilleur. C'est que c'est une fille comme il n'y en a point, d'abord. C'est folie que d'en chercher une autre; il n'y a de ça que cheux nous; ça se voit ici, et velà tout. C'est la pus belle humeur, le cœur le pos charmant, le pus bénin I... Fàchez-la, ça vous pardonne; aimez-la, ça vous chérit; il n'y a point de bonté qu'aile ne possède; c'est une marveille, une admiration du monde, une raison, une libéralité, une douceur!... Tout le pays en rassotte.
Et moi aussi; ta merveille m'attendrit.
DORANTE
Ta ne me surprends point, Lisette; j'avais cette opinion-là d'elle.
USBTTE.
Ah çà! vous l'aimez, dites-vous? Je vous avise qn'aile s'en doute.
DORANTE
Tout de bon ?
LISETTE
Oui; monsieur, aile en a pris la doutance dans votre œil, dans vos révérences, dans le respect de vos paroles.
DORANTE
Elle t'en a donc dit quelque chose?
LISBTTE.
Oui, monsieur; j'en discourons parfois. Lisette, ce me fait-elle, je crois que ce garçon de Paris m'en veut; sa civilité me le montre. C'est votre beauté qui H oblige, ce H fais-je. Aile repart: Ce n'est pas qu'il m'en sonne mot; car il n'oserait; ma qualité l'empêche. Ça vienra, ce li dis-je. Ohl que nenni, ce me dit-elle; il m'apprîande trop; je senis pourtant bian aise d'être çartaine, à celle fin de n'en plus douter. Mais il vous fâchera s'il
'amour
s'enhardit, ce 11 dis-je. Vraiment oui; ce dit-elle; mais faut savoir à qui je parle; j'aime encore mieux être fâchée que douteuse.
LBPINE.
Ahl que cela est bon^ monsieur! comme 1' nous la mitonne!
LISETTE
Eh ! oui, c'est mon opinion itou. Hier encore, je li disais, toujours à vote endroit : Madame, queu dommage qu'il soit bourgeois de nativité! Que c'est une belle prestance d'homme! Je n'avons point de noblesse qui ait cette philosomie-là : aile est magnifique. Pardi! quand ce serait pour la face d'un prince. T'as raison, Lisette, me repart-elle; oui, ma fille, c'est dommage. Cette nativité est fâcheuse; car le personnage est agriable; il fait plaisir à considérer; je n'en vas pas à rencontre.
DORANTE
Mais, Lisette, suivant ce que tu me rapportes là, je pourrais donc risquer l'aveu de mes sentiments?
LISETTE
Ah I monsieur, qui est-ce qui sait ça? Parsonne. Aile a de la raison en tout et partout, hors dans celte affaire de noblesse. Faut pas vous tromper, il n'y a que les gentilshommes qui soyont son prochain ; le reste est quasiment de la formi pour elle. Ce n'est pas que vous ne li plaisiais. S'il n'y avait que son cœur, je vous dirais: Il vous attend, il n'y a qu'à le prenre ; mais cette gloire est là qui le garde ; ce sera elle qui gouvarnera ça, et faudrait trouver queuque manigance.
LÉPINE
Attaquons, monsieur. Qu'est-ce que c'est la gloire? Elle n'a vaillant que des cérémonies.
DORANTE
Mon intention, Lisette, était d'abord de t'engager à me servir auprès d'Angélique ; mais cela serait inutile, à ce que je vois, et il me vient une autre idée. Je sors d'avec le marquis, à qui, sans me nommer, j'ai parlé d'un très-riche parti qui se présentait pour sa fille ; et sur tout ce que je lui en ai dit, il m'a permis de le proposer à Angélique; mais je juge à propos que tu la préviennes avant que je lui parle.
LISETTE
Et que li dirai-je?
DORANTE
Que je t'ai interrogée sur l'état de son cœur^ et que j'ai un mari à lui offrir. Comme elle croit que je l'aime, elle soupçonnera que c'est moi, et tu lui diras qu'à la vérité je n'ai pas dit qui c'était, mais qu'il t'a semblé que je parlais pour un autre, pour quelqu'un d'une condition égale à la mienne.
«iISETTE.
D'un autre bourgeois ainsi que vous?
LÉPINE
Oui-dà; pourquoi non? Cette finesse-là a je ne sais quoi de mystérieux et d'obscur, où j'aperçois quelque chose... qui n'est pas clair.