‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 42 sur 1238 · LE PÈRE PRUDENT ET ÉQUITABLE, SCÈNE IIL · texte numérisé non relu

LE PÈRE PRUDENT ET ÉQUITABLE, SCÈNE IIL

Vous m*aiinez cependant; au péril qui nous presse, Quand je tremble d'efîroi, rien ne vous intéresse. Nous sommes menacés du plus affreux malheur : Sans alarme pourtant...

PHILINE

Doutez-\OQs que mon cœur, Cher Cléandre, a^eeTOus ne partage yos craintes? De nos communs chagrins je ressens les atteintes; Mais quel remède, enfin, y pourrai-je apporter? Mon père me contraint, puis*je lui résister? De trois maris offerts il faut que je choisisse, Et ce choix à mon cœur est un cruel supplice. Mais à quoi me résoudre en cette extrémité, Si de ces trois partis mon père est entêté? Qu'exigez-vous de moi?

CLÊAIVDRE.

A quoi bon vous le dire, Philine, si l'amour n'a pu vous en instruire? Il est des moyens sûrs, et quand on aime bien...

PHILINE

Arrêtez, je comprends, mais je n'eu ferai rien. Si mon amour m'est cher, ma vertu m'est plus chère. Non, n'attendez de moi rien qui lui soit contraire; De ces moyens si sûrs ne me parlez jamais.

CLÉANDRE

Quoi!

PHILINE

Si vous m'en parlez, je vous fuis désormais.

CLÉANDRE

Eh bien l fuyez, ingrate, et riez de ma perte. Yotre injuste froideur est enfin découverte. N'attendez point de moi de marques de douleur; On ne perd pFesqtt€ rien à perdre un mauvais cœur; Et ce serait montrer une faiblesse extrême. Par die lâches transports de prouver qu'on vous ¥ou& qm n'avez pour moi qu'insensibilité, [aime. Doit-on. par des soupirs payer la cruauté? C'en est fait, je vous laisse à votre indifférence; Je vais mettre à vous fuir mon unique constance ; Et si vous m*accablez d'un si cruel destin, Vous ne jouirez pas du moins de mon chagrin.

PHILINE

Je ne vous retiens pas, devenez infidèle; Donnez-moi tous le» noms, d'ingrate et de cruelle; Je ne regrette point un amant tel que vous. Puisque de ma vertu vous n'ête» point jaloux.

CLÉANDRE

Finissons là-dessus; quand on est san» tendresse On peut faire aisément des leçons de sagesse, Philine, et quand un cœur chérit comme le mien... Mais quoi I vous le vanter ne servirait de rien. Je vous ai mille fois montré toute mon âme. Et vous n'ignorez pas combien elle eut de flamme ; Mon crime est d'avoir eu le cœur trop enflammé : Vous m'aimeriez encor, si j'avais moins aimé. Mais, dussé-je, Philine, être accablé de haine. Je sens que je ne puis renoncer à ma chaîne. Adieu, Philine, adieu; vous êtes sans pitié, Et je n'exciterais que votre inimitié.

Rien ne vous attendrit : quel cœur! qu'il est barbare! Le mien dans les soupirs s'abandonne et s'égare. Ah 1 qu'il m'eût été doux de conserver mes feux ! Plus content mille fois... que je suis malheureuxl Adieu, chère Philine... avant que je vous quitte...

{Il va et revient.) [fuite.

De quelques feints regrets du moins plaignez ma

PHILINE, ê'en allant attui et êoupirant» Ah!

CLÉANDRE Varréte.

Mais où fuyez- vous? arrêtez donc vos pas. Je suis prêt d'obéir; eh! ne me fuyez pas.

TOINETTE

Votre père pourrait, madame, vous surprendre; Vous savez qu'il n'est pas fort prudent de l'attendre; Finissez vos débats, et calmez le chagrin...

CRISPIN

Oui, croyez-en, madame, et Toinette et Crispin ; Faites la paix tous deux.

TOINETTE

Quoi ! toujours triste mine !

CRISPIN. [grine?

Parbleu! qu'avez-vousdonc,monsieur,qui vous cha- Je suis de vos amis, ouvrez-moi votre cœur : A raconter sa peine on sent de la douceur. Chassez de votre esprit toute triste pensée. Votre bourse, monsieur, serait-elle épuisée? C'est, il faut l'avouer, un destin bien fatal ; Mais en revanche, aussi, c'est un destin banal. Nombre de gens, atteints de la même faiblesse, Dans leur triste gousset logent la sécheresse : Mais Crispin fut toujours un généreux garçon; Je vous offre ma bourse, usez-en sans façon.

TOINETTE

Ah! que vous m'ennuyez ! pour finir vos alarmes. C'est un fort bon moyen que de verser des larmes 1 Retournez au logis passer votre chagrin.

CRISPIN

Et retournons au nôtre y prendre un doigt de vin.

TOINETTE

Que vous êtes enfants !

CRISPIN

Leur douloureux martyre, En les faisant pleurer, me fait crever de rire.

TOINETTE

Qu'un air triste et mourant vous sied bien à tous

CRISPIN. [deux!

Qu'il est beau de pleurer, quand on est amoureux !

TOINETTE. [maître.

Eh bien! finissez-vous? toi, Crispin, ticus ton Hélas! que vous avez de peine à vous connatlrc !

CRISPIN

Ils ne se disent mot, Toinette ; sifflons-les. On siffle bien aussi messieurs les perroquets,

CLÉANDRE

Promettez-moi, Philine, une vive tendresse.

PHILINE

Je n'aurai pas de peine à tenir ma promesse.

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